Les 20 et 21 février 2003, Paris accueille le XXIIe sommet France-Afrique (ou plutôt, Afrique-France). Quarante-deux chefs d’État font le déplacement, un record absolu depuis le premier sommet de 1973. Six jours plus tôt, à l’ONU, la France a lancé un « non » tonitruant à la guerre en Irak. Wade, Bongo, Sassou, Kabila, Dos Santos, Mugabe, ils sont venus, ils sont tous là. Jacques Chirac fait carton plein. Les Anglo-Saxons, furieux de la position française aux Nations unies, sont, bien malgré eux, obligés de le reconnaître : ce sommet est une réussite.
Par Leslie Varenne
Paris, capitale du Sud
Quarante-deux chefs d’État et de gouvernement, cinquante deux pays représentés: jamais un sommet n’a autant rassemblé depuis le premier de 1973 et jamais cet exploit ne sera répété. Tout le Maghreb est là: Bouteflika, Mohammed VI, Ben Ali, l’Égypte de Moubarak aussi. L’Afrique subsaharienne est au grand complet. Même Robert Mugabe, sous sanctions européennes, est présent ; l’Élysée lui a obtenu une dérogation spéciale. Ils sont tous là, tous ? Sauf un… Et pas n’importe lequel: la Côte d’Ivoire, grand pays d’Afrique de l’Ouest, allié emblématique de la France depuis l’indépendance. Laurent Gbagbo fait de la résistance. En janvier, ont été signés à Paris les accords de Marcoussis ; le président ivoirien a quelques bonnes raisons de ne pas les digérer. La Somalie, elle, n’a pas été invitée : elle n’a plus d’autorités représentatives.
Six jours plus tôt, le 14 février, Dominique de Villepin a prononcé son célèbre discours dans l’enceinte de la maison de verre à New York. La France vient de défier Washington, un an et demi après le 11 septembre, au moment où l’hégémonie américaine a atteint son acmé. Personne n’osait. La France l’a fait.
Il y a une alternative
Jacques Chirac entretenait d’excellentes relations avec un grand nombre de ses homologues africains. Il aimait et connaissait le continent et cela s’entend dès les premiers mots de son allocution : « L’Afrique occupe dans le monde une place singulière. Berceau de l’humanité, elle est notre origine. Par ses cultures millénaires, pétries d’influences mêlées, elle est riche d’une expérience humaine à peu d’autres semblable. Ayant surmonté les épreuves immenses qui lui furent imposées, elle recèle de puissantes sagesses. Elle a été envahie, pillée, malmenée, mais elle a résisté. Elle a reconquis son indépendance et affirmé sa dignité dans le concert des nations. » À l’aune des discours prononcés lors des sommets par ses prédécesseurs et ses successeurs, la comparaison est cruelle.
Cela explique en partie cette affluence record, mais la véritable raison est ailleurs et le communiqué final le prouve. Il est bref, précis et entièrement dédié à la guerre en Irak. Unanimes, les chefs d’État d’Afrique et de France se réfèrent à la déclaration adoptée quelques jours plus tôt par l’Union africaine, dont le président de la Commission est alors le grand diplomate ivoirien Essy Amara. Ils affirment que le désarmement de l’Irak est « l’objectif commun de la communauté internationale et que le seul cadre légitime pour en traiter sont les Nations Unies. » Ils considèrent que « l’usage de la force, qui comporte des risques graves de déstabilisation pour la région, pour l’Afrique et pour le monde, ne saurait constituer qu’un ultime recours. » Le communiqué se conclut par cette sentence : « Il y a une alternative à la guerre. »
Les anglo-saxons enragent
La presse d’Outre-Atlantique s’étrangle. Elle se déchaîne contre Jacques Chirac et saisit tous les prétextes. La présence de Robert Mugabe fait les gros titres de la presse britannique : « Chirac sévèrement réprimandé pour avoir accueilli Mugabe », « Chirac déroule le tapis rouge à un dictateur », « La France défie l’Union européenne ». Les éditorialistes britanniques dénoncent l’« hypocrisie française » qui prône la démocratie et les droits de l’homme tout en accueillant des dirigeants autoritaires. Mais sur ce point aussi, Jacques Chirac reçoit le soutien des dirigeants invités, qui défendent « le droit au dialogue entre Africains sans diktat extérieur » et rejettent une « justice à deux vitesses » concernant les sanctions.
Paris est également accusé de vouloir contrer l’influence anglo-saxonne en Afrique et d’isoler les États-Unis sur la scène internationale. Dans le lot des récriminations, il est également reproché au président français de « reconstituer son pré carré ». Un diplomate américain résume l’état d’esprit qui règne alors à Washington : « Chirac utilise l’Afrique pour marquer des points contre nous sur l’Irak. » Un sous-entendu, une petite musique bien connue et toujours à l’œuvre : les Africains ne pensent pas par eux-mêmes, ils sont manipulés. Or, c’est précisément l’inverse qui se joue-là…
Une bouffée d’oxygène
Après le 11 septembre, les États-Unis ont imposé une loi du silence résumée par la formule de George Bush Jr : « Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes. » Les pays arabes et africains subissent de fortes pressions, particulièrement les membres ou observateurs du Conseil de sécurité, le Cameroun, la Guinée, l’Angola. La position française leur donne une bouffée d’oxygène. Elle agit comme un rempart pour tous ceux qui craignaient des répercussions diplomatiques et financières. Un mois plus tôt, lors de son discours devant les ambassadeurs, Chirac avait réaffirmé la voix singulière de la France : « L’action internationale ne peut, sous peine d’être discréditée, s’affranchir des principes sur lesquels elle se fonde : le respect du droit, la responsabilité, l’équité, la démocratie. » Avec l’Irak, il joint l’acte à la parole. Toutes proportions gardées, il réitère en quelque sorte la geste du général de Gaulle à Phnom Penh en 1966 : affirmer une voix française indépendante, quitte à braver l’hyperpuissance du moment.
Les Anglo-Saxons sont bien malgré eux obligés de le reconnaître. Même la presse britannique, la plus hostile, parle de « victoire diplomatique pour Jacques Chirac ». Le Washington Post et le New York Times en conviennent.
L’ombre au tableau : la crise ivoirienne
Mais ce sommet n’est pas seulement une victoire diplomatique sur le dossier irakien : un sujet assombrit les débats. Depuis septembre 2002, la Côte d’Ivoire est coupée en deux par une rébellion qui contrôle le nord. Les accords de Marcoussis, signés en France en janvier 2003, ont été longs et douloureux. Laurent Gbagbo a le sentiment d’avoir été piégé. Il estime, à juste titre, que le texte négocié sous forte pression française accorde trop de concessions aux rebelles tout en fragilisant considérablement son pouvoir.
Dans son discours d’ouverture, Jacques Chirac met en garde les Ivoiriens : « C’est à tous les Ivoiriens et en premier lieu à ceux qui les représentent de faire revivre avec détermination et sincérité une société apaisée. Leur responsabilité est immense car le risque de fracture demeure. » Le message sonne comme une mise en garde à peine voilée à Gbagbo tout en occultant les responsabilités françaises. En Côte d’Ivoire, la France de Jacques Chirac s’est enlisée dès le début de la crise en envoyant des militaires qui ont, de fait, consacré la partition du pays, puis en imposant un accord déséquilibré. Elle a ainsi braqué le président ivoirien, aggravé la défiance mutuelle et, si elle a, certes, stoppé les combats, elle a échoué à ramener la paix.
Le logiciel de La Baule
Le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD) est l’autre sujet marquant de Paris 2003. Ce projet se veut entièrement panafricain ; il est porté par cinq dirigeants : Thabo Mbeki, Olusegun Obasanjo, Abdoulaye Wade, Abdelaziz Bouteflika et Hosni Moubarak. Le président sénégalais, l’un de ses plus fervents défenseurs, en résume l’ambition : « L’Afrique doit cesser d’être mendiante pour devenir partenaire. » L’initiative vise à séduire les institutions de Bretton Woods et le G8 en mettant en avant la bonne gouvernance et le libéralisme économique. Un copier-coller de La Baule treize ans plus tôt : démocratie et bonne gouvernance contre aide et investissements.
Chirac y apporte un soutien de principe, mais reste méfiant. Il y voit un cheval de Troie anglo-saxon sur le continent. L’avenir montrera, de toute façon, que cette stratégie était illusoire.
Le monde multipolaire
Le NEPAD est devenu une agence de l’Union africaine sans grande réalisation. La Côte d’Ivoire a poursuivi sa route sinueuse, subissant en 2011 la guerre imposée par les États-Unis et Nicolas Sarkozy.
Curieusement, le sommet de 2003 est tombé dans l’oubli. Pourtant, il portait en lui les germes du monde d’aujourd’hui. À cette occasion Jacques Chirac déclarait : « La France plaide pour un monde multipolaire, où chaque continent, chaque grande civilisation apporte sa contribution. » Le terme « multipolaire » était alors rarissime ; il est aujourd’hui sur toutes les lèvres. Les Américains feront payer très cher à Jacques Chirac ce discours, le « non à la guerre » et la réussite du sommet, mais ça, c’est une autre histoire.
À suivre (4/4) : Montpellier 2021, « la relation réinventée ».
