Pour cette série originale, Mondafrique a choisi 4 sommets sur les 29 à ce jour, qui, chacun à sa manière, incarne un moment de rupture dans les relations franco-africaines. En juin 1990, sept mois après la chute du mur de Berlin, François Mitterrand invite les chefs d’État africains à La Baule et il fixe une nouvelle règle du jeu, l‘aide en échange de la démocratie, à un moment où l’Afrique traverse l’une des périodes économiques les plus difficiles depuis les indépendances.
Ce que l’histoire a retenu comme un acte fondateur était en réalité une double confiscation : celle d’un processus démocratique déjà en marche sur le continent, sans Paris et souvent malgré Paris et celle des vraies questions déjà posées au premier sommet France-Afrique de 1973 (indépendance, maîtrise des ressources, franc CFA, nature de l’aide et place de l’Afrique dans un ordre mondial qui se recompose). À La Baule, ces sujets essentiels ont disparu, soigneusement engloutis sous le paravent de la démocratie.
Par Leslie Varenne
Le vent d’Ouest
Le 19 juin 1990, s’ouvre à La Baule la XVIe Conférence des chefs d’État de France et d’Afrique. Vingt-trois chefs d’État et douze délégations sont présents. La conférence dépasse largement le cadre de ce qui était encore appelé à l’époque le « pré carré ». L’ouverture à des pays anglophones ou lusophones n’est donc pas une nouveauté des années Macron ; elle était déjà engagée depuis fort longtemps.
Deux poids lourds n’ont pas fait le déplacement. Ces absences sont particulièrement éloquentes et décrivent le contexte africain de ce début des années 1990. La première est celle de Mobutu Sésé Seko. Installé par la CIA en 1965, le président du Zaïre fut une pièce maîtresse de l’endiguement du communisme sur le continent pendant toute la guerre froide. Après la chute du mur, cet homme fantasque et à bien des égards ingérable n’est plus d’aucune utilité pour Washington. De plus, il fait face à des oppositions internes fortes. Pour Paris, un Mobutu affaibli, lâché par les États-Unis, représente plus un embarras qu’un atout.
La seconde est celle du « Vieux » comme l’Afrique le surnommait avec bienveillance. Houphouët-Boigny a délégué son ministre des Affaires étrangères. Lui ne viendra pas. Depuis deux ans, il mène un combat solitaire contre les marchés en suspendant les exportations de cacao pour enrayer l’effondrement des prix. Ce sera la dernière bataille du président ivoirien pour infléchir les règles du marché international. Il la perdra.
En ce début des années 1990, c’est la victoire de la démocratie et de l’économie libérale ; l’Occident croit avoir tout gagné pour toujours. Le politologue américain Francis Fukuyama donne un nom à cette époque : « la fin de l’histoire ».
Le kit démocratique
Les présidents africains sont arrivés à La Baule affaiblis. La situation économique du continent est critique. Depuis le début des années 1980, les plans d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale ont amputé les dépenses publiques, imposé des privatisations et aggravé l’endettement.
François Mitterrand, lui, a les mains entièrement libres. Économiquement, les pays africains n’ont plus de marge de manœuvre ; la guerre froide terminée, Paris n’a plus à jouer les gendarmes sur le continent contre l’influence soviétique pour le compte de Washington. L’Élysée a toutes les libertés, sans plus risquer de voir des Présidents rejoindre le camp d’une URSS qui n’existe plus.
Dès l’ouverture des travaux, en bon rhéteur, François Mitterrand prend des précautions oratoires : « Nous ne voulons pas nous ingérer dans les affaires intérieures. Pour nous, cette forme subtile de colonialisme, qui consiste à donner constamment des leçons aux États africains et à leurs dirigeants, est une forme de colonialisme aussi perverse que les autres. »
En même temps, il conditionne l’aide française à la mise en œuvre de la démocratie en proposant un kit : « Lorsque je dis démocratie, j’ai naturellement un schéma tout prêt : système représentatif, élections libres, multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la magistrature, refus de la censure. » Il en définit également les règles du jeu : « Cette aide sera plus tiède en face de régimes qui se comporteraient de façon autoritaire, sans accepter l’évolution vers la démocratie, et elle sera enthousiaste pour ceux qui franchiront ce pas avec courage. »
« L’asphyxie idéologique »
Le président tchadien Hissène Habré formule la critique la plus juste et la plus acerbe : « On demande aux États africains de mener de front la démocratie et des politiques économiques et financières qui limitent quelque peu leur souveraineté… L’Afrique est victime d’une sorte d’asphyxie idéologique ». (À son retour à Ndjamena, Hissene Habré ira encore plus loin en commentant les décisions de La Baule : « La démocratie, dit-il, les Africains la veulent – mais que l’Occident commence par payer des prix équitables pour les matières premières, annuler la dette, ouvrir ses marchés et mettre fin à ses ingérences hégémoniques !Comment la civilisation qui a engendré la traite négrière, le colonialisme, Hitler et Mussolini peut-elle prétendre apporter sur un plateau d’argent la démocratie à une Afrique qu’elle exploite sans vergogne ? » Pour entendre les deux minutes de discours dans leur intégralité.) Six mois plus tard, Hissene Habré sera renversé.
En vieux routier, Omar Bongo élude le débat et explique qu’il laissera « les événements le conseiller ». Il peut écouter les leçons de morale du président français d’une oreille narquoise. Un mois plus tôt, les militaires français ont sauvé son pouvoir face aux émeutes de Libreville et de Port-Gentil. Hassan II et Abdou Diouf font passer leur mécontentement d’une manière plus diplomatique. Le premier déclare: « Il faut aider les jeunes démocraties à s’épanouir, sans leur mettre le couteau sous la gorge, sans passer brutalement au multipartisme. » Le second rappelle que si le multipartisme est souhaitable, il faut qu’il repose sur « un gouvernement fort » et « une opposition sincère et loyale. »
Au cours de la conférence de presse du lendemain, des journalistes rapportent à François Mitterrand le mécontentement exprimé en privé par certains de ses homologues africains. Le locataire de l’Élysée lâche alors : « même s’ils le pensaient, je répéterais mon discours. »
De la rue aux bailleurs
Pourtant, au moment où François Mitterrand prononce son discours, la démocratisation du continent est déjà engagée. Du 19 au 28 février 1990, le Bénin a réuni une Conférence nationale souveraine qui retire l’essentiel de ses pouvoirs au président Mathieu Kérékou et organise la transition politique. Syndicats, étudiants, Églises, le processus est entièrement endogène. La démocratie béninoise vient de naître, désormais les élections seront crédibles et les alternances possibles. C’est la seule conférence nationale qui produira ces effets-là, elle n’a été organisée ni par Paris, ni négociée avec le FMI.
Le 24 avril 1990, sous la pression de la rue, Mobutu a annoncé la fin du parti unique au Zaïre. Au Congo Brazzaville, la revendication d’une conférence nationale s’impose. En Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo combat le parti unique depuis des années. Lors de sa conférence de presse, François Mitterrand reconnaît que la démocratie en Afrique ne l’a pas attendu : « Je pourrais vous citer huit pays qui, au cours de ces derniers mois, ont entrepris d’organiser le pluralisme. »
Le président français a-t-il cherché à s’approprier un mouvement déjà en cours ou l’a-t-il détourné ? Après La Baule, la démocratie n’est plus l’affaire des oppositions intérieures, elle devient un critère de l’aide, une norme diplomatique, un passage obligé devant les bailleurs et les partenaires extérieurs.
« There is no alternative »
Le communiqué final du sommet répond à la question. Il évoque les « critères universels de la démocratie », les « réformes engagées pour restaurer un climat de confiance favorable à la reprise d’un courant d’investissement ». Le vocabulaire de 1973 a changé, fini les débats sur les matières premières, les indépendances, la nature de l’aide, l’heure est au langage de « la mondialisation heureuse ». Désormais, il est question de « démocratie », de « bonne gouvernance » et de « confiance ».
Le franc CFA n’est plus un sujet. Mitterrand est d’ailleurs sans ambiguïté : « Je crois que l’on peut considérer que cette zone franc est un facteur de stabilité pour l’Afrique noire. Je crois que les pays qui y participent y sont très attachés. Eh bien, la France aussi. ». Sur l’Europe, pas d’inquiétude : le grand marché européen de 1993 doit être pour l’Afrique « une chance nouvelle, à condition qu’elle s’adapte » ! À La Baule, Mitterrand ne propose pas d’autre modèle mais parle depuis un monde où toutes les questions sont déjà tranchées.
Il propose également un fonds mondial financé par des droits de tirages spéciaux pour « amorcer la pompe » et permettre « un nouveau cours des choses dans la marche des affaires internationales ». Le projet restera lettre morte. Pourtant, trente ans plus tard, en mai 2021, Emmanuel Macron ressortira l’idée des cartons, la reprendra mot pour mot et la présentera comme une initiative révolutionnaire et personnelle ! Comme dit le proverbe, seul le fou envoie l’antilope tuer le léopard. Côté face, François Mitterrand est, en revanche, farouchement opposé à une dévaluation qui selon lui « ne résoudrait aucune difficulté.» Il propose également de réduire les taux d’intérêts, les baissant de 10% à 5%, à une époque où la France emprunte, elle, à plus de 8%.
Meilleure amie
Il conclut son discours sur ces mots : « Il faut avoir, mesdames et messieurs, confiance dans la liberté. Il ne faut pas la considérer comme un ennemi caché, prêt à abattre ceux qui l’auront choisie. Elle sera, croyez-moi, votre meilleure amie. »
Quatre ans plus tard, sous la pression des Américains, Balladur dévaluait le franc CFA de 50% du jour au lendemain. François Mitterrand s’y était opposé. La cohabitation trancha. Quatorze pays africains en subirent les conséquences dévastatrices.
Le mur de Berlin est tombé, le marché a gagné, le franc CFA a été dévalué, la souveraineté a été enterrée sous le langage de la gouvernance et de la démocratie. Mais l’histoire n’était pas finie… La fin de la « mondialisation heureuse », les bouleversements géopolitiques commencés en 2011 ont fait ressurgir les questions de 1973 avec plus d’acuité encore.
Finalement, le seul succès de La Baule aura été de faire croire que François Mitterrand avait réussi à exporter la démocratie.
À suivre (3/4) : Paris 2003, un « non » qui rassemble.
