Sommets France-Afrique (série 1/4). 1973, « tout fout le camp ».

03/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

Pour cette série originale, Mondafrique a choisi 4 sommets sur les 29 à ce jour, qui, chacun à sa manière, incarne un moment de rupture dans les relations franco-africaines. Le premier épisode se déroule le 13 novembre 1973, lors du premier sommet France-Afrique de l’histoire.

Par Leslie Varenne

Le contexte est tendu : deux États africains viennent de quitter la zone franc et les accords de coopération conclus au lendemain des indépendances sont remis en cause par d’autres. Souveraineté, monnaie, coopération : treize ans après les indépendances, le système construit au début des années 1960 se fissure, les fondements des relations entre Paris et ses anciennes colonies sont discutés. Présentée par Georges Pompidou comme une « réunion de famille », la rencontre ressemble davantage à une cellule de crise.

Quand le monde bascule

L’année 1973 est une année de rupture. En octobre, la guerre du Kippour déclenche le premier choc pétrolier. Les prix de l’énergie s’envolent et l’économie mondiale en subit les contrecoups. La guerre froide bat son plein ; l’Afrique est le théâtre d’affrontements entre influences occidentale, soviétique et chinoise. Une sécheresse sans précédent frappe les pays du Sahel.

Le temps des remises en cause

C’est dans cet environnement que se déroule le sommet qui réunit à l’Élysée, sous l’aile de l’inamovible Jacques Foccart, les six chefs d’État africains qui constituent alors le noyau dur des alliés de Paris. Sont présents : Léopold Sédar Senghor pour le Sénégal, Félix Houphouët-Boigny pour la Côte d’Ivoire, Hamani Diori pour le Niger, Omar Bongo pour le Gabon, Jean-Bedel Bokassa pour la République centrafricaine et le général Lamizana pour la Haute-Volta.

Georges Pompidou est reçu par son ami Léopold Sedar Senghor à Dakar, en février 1971.

Cette rencontre aurait, selon le ministre de la Coopération de l’époque Jean-François Deniau, été organisée à la demande du président nigérien, soutenu par deux des poids lourds de l’Afrique francophone : Houphouët-Boigny et Sédar Senghor. En réalité, tous, la France comprise, sont demandeurs. Il s’agit tout à la fois de resserrer les rangs, de résoudre les problèmes et de limiter les dégâts.

Distants mais pas trop

Quatre États se sont contentés d’envoyer des membres de leur gouvernement.

Ils sont, chacun à sa manière, très représentatifs de l’ambiance qui prévaut à l’époque sur le continent. Le Congo de Marien Ngouabi est marxiste-léniniste et proche de Moscou. Le Dahomey de Kérékou amorce son tournant révolutionnaire. Le Mali de Moussa Traoré se rapproche, lui, de la France après les années socialistes de Modibo Keïta. Quant au Togo, il joue les équilibristes. Quelques jours avant le sommet, le Président Eyadéma s’est rendu à Tripoli signer des accords de coopération avec Muammar Kadhafi qui déjà fait figure de dangereux perturbateur.

La politique de la chaise vide

Compte tenu de son histoire spécifique, le Cameroun d’Ahmadou Ahidjo se refuse à appartenir au club des anciennes colonies françaises. Le Tchad, dont le président François Tombalbaye fait face à la rébellion du Frolinat, est, lui, selon Jean-François Deniau, « en froid » avec la France.

« Nous sommes prêts à en payer le prix »

Le président mauritanien, Moktar Ould Daddah n’a pas fait le déplacement mais il est dans tous les esprits. En février, il a déclaré « caducs » les accords conclus avec la France en 1960. En juin, son pays a quitté la zone franc et créé l’ouguiya. Dans un entretien au Monde, il ne mâche pas ses mots : « Notre obsession, c’est celle de l’indépendance. Nous voulons recouvrer notre souveraineté totale, et nous sommes prêts à en payer le prix. » Il ajoute : « Nous ne voulons pas survivre à n’importe quel prix. »

À André Fontaine, le patron du Monde, qui l’interroge sur le risque économique, Ould Daddah répond : « Nous avons déjà reçu d’autres aides pour des projets spécifiques : de l’Algérie, de la Libye, de la Chine. Qui pourrait nous reprocher de nous servir de toutes nos cartes ? » Plus que n’importe quelle autre capitale, Tripoli inquiète Paris. Kadhafi utilise la rente pétrolière et une diplomatie révolutionnaire pour étendre son influence au sud du Sahara. L’Élysée craint qu’il n’offre aux États africains les moyens financiers de s’émanciper de la France.

« La véritable indépendance »

Madagascar est l’autre acteur présent dans toutes les têtes. La Grande Île a suivi la voie ouverte par la Mauritanie. Après cinq mois de négociations, le 4 juin 1973, des accords sont signés à Paris par une délégation conduite par Didier Ratsiraka, alors ministre des Affaires étrangères du gouvernement Ramanantsoa. Ces accords consacrent le départ des troupes françaises,  une refonte complète de la coopération et ils entérinent la fin de la zone franc. À Antananarivo, le peuple malgache célèbre la  « véritable indépendance » et une foule joyeuse accueille Didier Ratsiraka en héros. Ces événements contribueront à son ascension politique puis à son accession au pouvoir en 1975.

À Paris, on redoute désormais que les exemples malgache et mauritanien ne fassent école. Qui sera le prochain ? Selon l’historien Aymeric Durez, lors de ce sommet, Pompidou résume la situation en une formule lapidaire : « Tout fout le camp ».

Le temps des revendications

L’ordre du jour de ce sommet résume tous les problèmes à affronter. Il s’agit évidemment de revoir la zone franc, les accords de coopération et de défense, sans oublier la langue française qui perd du terrain. Si les participants adoptent un ton policé, ils sont tout de même venus avec des revendications fortes.

Georges Pompidou et Félix Houphouët-Boigny, le 25 octobre 1973.

Lorsque Hamani Diori prend la parole, il parle d’abord de la terrible sécheresse qui est un cataclysme humanitaire, économique et social. Comme dans toute la région du Sahel, au Niger, les récoltes sont détruites et les troupeaux décimés. Le président remercie la France pour les secours, mais il en souligne aussitôt les limites : la catastrophe a révélé « l’inadéquation de certains programmes de développement ». Livrer des vivres dans l’urgence ne suffira pas à empêcher la prochaine famine. Diori propose donc une « zone de solidarité pour le développement », dotée d’un mécanisme de concertation entre ministres et chefs d’État. Au nord du Niger, les mines d’Arlit commencent à fournir à la France l’uranium nécessaire à son programme nucléaire. Le président nigérien réclame davantage d’investissements et une meilleure rémunération du minerai. Selon Adou Adam, alors sous-préfet d’Arlit, il aurait lancé aux Français : « Je ne peux pas me contenter d’une petite aide budgétaire pour mon pays qui produit ce dont vous avez besoin. »

Pompidou entend l’avertissement et admet : « La coopération ne peut exister qu’à la condition de s’adapter à l’évolution de vos États ».  Après les départs de la Mauritanie et de Madagascar, peut-il encore soutenir le contraire ? Le président français promet des prêts plus longs et moins chers, mais pas de réforme structurelle. Une réponse de banquier à une question politique.

L’Europe inquiète également les participants. Londres, Dublin et Copenhague viennent d’entrer dans le marché commun. Les partenaires africains de la France craignent de perdre leurs avantages commerciaux et d’être repoussés au bout de la table européenne. Pompidou les appelle à parler d’une seule voix : la partie, dit-il, est « capitale pour l’avenir de l’Europe et de l’Afrique ». Le lendemain, le traité rénovant l’Union monétaire ouest-africaine est signé. La zone franc reste en place. Paris a sauvé l’essentiel. Pour les États africains, la discussion ne fait que commencer.

53 ans plus tard…

En 2026, quatorze pays utilisent toujours le franc CFA. En Afrique de l’Ouest, les réserves ne sont plus centralisées au Trésor français et Paris a quitté les instances de l’Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA). La forme a changé, pas le fond. Le taux fixe avec l’euro et la garantie française sont toujours en vigueur. L’« eco » annoncé en fanfare en 2019 attend toujours son heure.

Se replonger dans ce premier sommet est un exercice troublant. En novembre 1973, les dirigeants réunis à Paris parlent déjà de monnaie, d’indépendance, de développement, de relations commerciales avec l’Europe, de diversification des partenaires et de la place de l’Afrique dans un ordre mondial qui se recompose. Madagascar célèbre  une « véritable indépendance ». Ould Daddah réclame une « souveraineté totale » et revendique le droit de jouer toutes ses cartes. Diori refuse de se contenter d’« une petite aide budgétaire ». Pompidou, lui, regarde le système se fissurer et lâche : « Tout fout le camp. »

Cinquante-trois ans plus tard, les États africains choisissent leurs partenaires, ferment des bases françaises, rompent des accords. La France ne fixe plus les règles. Et pourtant…  la souveraineté monétaire, la maîtrise des ressources, le financement du développement, la fragilité du Sahel et les relations avec l’Europe sont toujours à l’ordre du jour. En mai 2026, lors du sommet « Africa Forward », il a été question d’industrialisation, du coût du capital et de la réforme de l’architecture financière internationale. Les mots ont changé, les rapports de force aussi, pas les problèmes.

L’histoire n’est pas immobile. Elle s’accélère, connaît des ruptures, des retours en arrière et des renversements d’alliances. Pourtant, retrouver dans les archives de 1973 l’ordre du jour de 2026 n’est pas sans susciter un certain malaise. Les diagnostics étaient posés avec une telle lucidité, comment expliquer qu’un demi-siècle plus tard, les mêmes questions continuent de structurer les relations entre la France et l’Afrique ?

À suivre (2/4) : 1990, La Baule et la fin de l’histoire.