Les autorités de Madagascar encouragent l’apprentissage du Russe

03/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

La Télévision nationale malagasy (TVM) vient de lancer Russamada TV, une émission hebdomadaire consacrée aux relations entre Madagascar et la Russie, avec, au programme, coopération bilatérale, culture et histoire, un des signes des bonnes relations entre Madagascar et le régime de Poutine sur des terres où on cultivait une relation forte avec l’ex puissance coloniale et où la France continue de jouer un role central … Mais le public malgache, d’après notre correspondant, n’est pas vraiment au rendez-vous.

Par Daniel Sainte-Roche

Le président de la Refondation en visite à l’école militaire de Fianarantsoa, le 6 avril.
Anniversaire de la victoire de la Grande Guerre, le 12 mai 2026 à l’ambassade de Russie à Antananarivo.

L’introduction d’une émission de promotion de la langue russe sur la télévision nationale intrigue et laisse une large partie de la population dubitative, voire franchement méfiante. Nostalgie soviétique, calculs politiques et inquiétude populaire : Mondafrique a enquêté sur une initiative qui pourrait bien annoncer un réalignement géopolitique majeur de la Grande Île.

Des russophiles peu nombreux mais très actifs

Officiellement, il s’agit de “coopération culturelle”. Officieusement, plusieurs sources interrogées y voient un geste de loyauté envers Moscou, destiné à consolider l’alliance entre le chef de l’État, le colonel Michael Randrianirina et ses parrains russes. Ainsi, au sein des partisans de la junte militaire, l’arrivée de Russamada TV dans le paysage audiovisuel est accueillie comme une promesse de renouveau. Félicien, militaire originaire de Tuléar, y voit déjà le retour d’Aeroflot et la réouverture de la ligne aérienne Antananarivo‑Moscou. L’optimisme est total, presque candide : une vision qui, cependant, semble davantage relever de la propagande que de la réalité économique.

Même enthousiasme chez Philbert Zarison, Tamatavien dont les enfants ont été formés dans les pays de l’Est dans les années 80, et qui défend l’initiative avec ferveur. Pour lui, l’Occident a façonné Madagascar depuis 1960 sans empêcher l’appauvrissement de la population. Alors, pourquoi ne pas tenter l’option russe ? Il dénonce au passage une « russophobie » rampante avant même que Moscou n’ait dévoilé ses batteries.

Mais derrière ce discours, plusieurs observateurs pointent un réseau russophile structuré autour de Siteny Andrianasoloniaiko, numéro deux officieux de la transition. Ce cercle, de plus en plus voyant et influent, pousserait le régime à multiplier les signaux favorables à Moscou, dans l’espoir d’obtenir soutien politique, financements et protection.

Le retour des fantômes de Ratsiraka et de la 2e République

Pour beaucoup, les Russes évoquent surtout les années sombres de la deuxième République (1975‑1991), lorsque Ratsiraka, inspiré par le socialisme soviétique, avait plongé le pays dans une bureaucratie paralysante, synonyme de corruption et de prédation des ressources nationales. Face à la « russification » actuelle, Ramongo, descendant de dignitaires de la première République, parle de « mise sous vassalité ». Pour lui, l’introduction du russe à la TVM n’est pas un geste culturel, mais un signal politique inquiétant qui trahit les aspirations souverainistes exprimées lors des événements de septembre 2025. Il redoute que le pays ne vive un « nouveau calvaire, pire que dans les précédents régimes ».

Le géographe Marcel Zama, lui, préfère l’ironie : « Quand les Malgaches parleront russe, Poutine pourra annexer Madagascar, comme il l’a fait en Crimée. » Une plaisanterie qui reflète une inquiétude bien réelle : la langue russe a longtemps été un instrument de domination dans
l’espace soviétique.

Une langue jugée peu utile dans le contexte malgache

Sur le terrain, l’utilité du russe est largement contestée. Pour l’énarque Soloaridama, le russe n’a aucune valeur stratégique pour les Malgaches en ce qu’il n’est ni langue universelle, ni langue commerciale, ni langue scientifique dominante. « Ce n’est pas une langue universelle comme l’anglais, ni stratégique comme l’espagnol ou le chinois. Alors pourquoi l’imposer à la télévision nationale ? » Il suspecte le pouvoir de transition de chercher uniquement à satisfaire une minorité de fidèles russophiles, présente dans l’administration civile et militaire. Il évoque aussi une stratégie d’alignement : en isolant Madagascar de ses partenaires traditionnels (France, UE, États-Unis), les affairistes pro-russes prépareraient un basculement vers Moscou, devenu l’un des rares alliés disponibles pour les régimes en quête de soutien militaire ou politique.

Dans le même ordre d’idées, Marie, jeune diplômée tananarivienne en quête d’emploi, s’interroge : « pourquoi apprendre le russe dans un pays où l’administration et le marché du travail reposent sur le français ? » Elle avance une hypothèse : « Parce qu’il ne restera bientôt plus que les Russes quand les autres partenaires rompront les relations avec Madagascar. »

Eu égard à la place de la langue russe dans la société malgache, Jean Edmond, responsable RH d’un cabinet de recrutement, ne comprend pas non plus la démarche du pouvoir de transition. Il note que nombre d’étudiants formés en Russie ont eu, dans le passé, des difficultés à s’insérer dans le monde du travail, car les diplômes russes sont peu valorisés par les recruteurs locaux. Selon lui, cela contribuerait au peu d’engouement des jeunes Malgaches à suivre des enseignements télévisés d’une langue qui ne mène qu’à un horizon bouché.

Coopération économique : le grand vide

L’enquête montre que les opérateurs économiques malgaches ne croient pas à une coopération fructueuse avec la Russie. Johan Patrick, administrateur d’ONG en activité dans le Moyen-Ouest (l’Itasy et le Bongolava), ne voit pas l’intérêt de la langue russe pour les paysans. L’émission concoctée par la télévision nationale n’est de ce fait destinée, estime-t-il, qu’à une minorité de citadins.

Il rappelle par ailleurs que la Russie n’a jamais joué un rôle significatif dans le développement sur le continent. Les échanges économiques sont dérisoires et les sanctions internationales compliquent d’ailleurs toute relation commerciale. Le modèle russe en Afrique se limite à l’extraction minière, au financement de mercenaires, au troc d’armes contre ressources naturelles et à l’instauration de la dépendance systématique à Moscou. Il cite l’exemple de la Centrafrique, du Mali, du Niger ou du Burkina Faso : peu d’entreprises russes, aucune infrastructure notable, mais une exploitation massive des ressources minières. Il redoute que Madagascar ne devienne la prochaine plateforme d’extraction, sous couvert de soutien politique au colonel Randrianirina.

La peur d’un engrenage dangereux

Pour « Madame Hanta », spécialiste en migration de travail, le spectre de l’enrôlement est une inquiétude qui monte. Elle craint que les jeunes Malgaches ne soient envoyés en Russie sous prétexte d’études ou d’emploi, avant d’être enrôlés dans l’armée. Elle révèle que la Russie a mis en place un système de recrutement trompeur qui exploite les demandeurs d’emploi et les étudiants africains, les orientant vers la guerre que mène actuellement Poutine en Ukraine. « On promet aux jeunes Africains des emplois civils, des opportunités sportives, des programmes d’étude ou un permis de séjour en Russie, pour ensuite, une fois sur place, les contraindre à signer des contrats militaires en russe ».

Avec la grande pauvreté qui sévit actuellement à Madagascar, de jeunes Malgaches pourraient bien être attirés par des promesses de salaires mirobolants et se retrouver piégés dans une guerre qui n’est pas la leur. Dans un contexte où Moscou perd du terrain en Afrique, certains redoutent un repli stratégique vers la Grande Île. Si le pouvoir de transition persiste dans cette voie, les Malgaches pourraient payer cher cette nouvelle orientation géopolitique qui pourrait redessiner l’avenir du pays. À leur corps défendant car il n’appartient nullement à un régime intérimaire comme la junte militaire d’engager la nation sur le long terme.

Au total, notre enquête montre un pays divisé : une minorité russophile active, proche du pouvoir, une majorité méfiante, marquée par les traumatismes du passé, et un pouvoir de transition qui semble tester les limites de l’alignement géopolitique. Au-delà de la polémique linguistique, une conviction semble cependant émerger : le développement de Madagascar ne passera ni par l’inféodation à l’Occident, ni par la dépendance à Moscou. Beaucoup appellent à « croire davantage au génie propre du Malgache » plutôt qu’à une nouvelle tutelle étrangère, quelle qu’elle soit. Un signal fort qui laisse penser que la société civile, les opérateurs économiques et les jeunes pourraient faire barrage à une éventuelle nouvelle tentative d’assujettissement de Madagascar.