Première visite d’un chef d’État occidental en Syrie depuis la chute de Bachar el-Assad, le déplacement d’Emmanuel Macron dépasse largement le symbole diplomatique. Entre reconstruction, investissements, sécurité précaire et rivalités régionales, Paris tente surtout de retrouver une place dans un pays redevenu stratégique.
Pendant plus de treize ans, Damas était une capitale infréquentable. Les dirigeants occidentaux y envoyaient des sanctions, des communiqués indignés et quelques leçons de démocratie, mais certainement pas des présidents. Puis Bachar el-Assad est tombé, les sanctions ont commencé à s’alléger, les entreprises ont ressorti leurs cartes de visite et, presque naturellement, les avions officiels ont retrouvé le chemin de la capitale syrienne. Emmanuel Macron est ainsi devenu le premier chef d’État occidental à fouler le sol syrien depuis le changement de régime. En diplomatie, les portes qui semblaient définitivement condamnées finissent souvent par s’ouvrir dès qu’elles donnent accès à un marché prometteur.
La scène est soigneusement mise en scène. Accueilli par le nouveau président Ahmed Al-Charaa, Emmanuel Macron dîne avec lui dans le vieux Damas avant de parcourir la mosquée des Omeyyades, l’un des lieux les plus emblématiques de la Syrie. Ce n’est pas un simple détour touristique. C’est dans cette même mosquée qu’Ahmed Al-Charaa avait célébré, le 9 décembre 2024, la chute du régime Assad devant ses partisans. En s’affichant à ses côtés dans un lieu aussi chargé de symboles, le président français adresse un message limpide : la France reconnaît désormais le nouveau pouvoir comme un interlocuteur légitime.
Le changement est spectaculaire. En 2012, Paris avait fermé son ambassade pour dénoncer la répression du régime Assad. Treize ans plus tard, la France est de retour. Non parce que la Syrie est devenue un havre de paix ou une démocratie achevée, mais parce que le paysage géopolitique a changé. Et, en politique étrangère, les intérêts ont souvent une étonnante capacité à accélérer les réconciliations.
Le contraste est saisissant. Quelques heures seulement après l’arrivée du président français au Palais du peuple, plusieurs explosions secouent le centre de Damas, à proximité de l’hôtel Four Seasons que venait tout juste de quitter le cortège présidentiel. Dix-huit personnes sont blessées. Une manière brutale de rappeler qu’entre la Syrie des investisseurs et la Syrie réelle, il subsiste encore quelques kilomètres de distance.
La reconstruction, un marché où personne ne veut arriver en retard
Si les images de cette visite feront le tour du monde, le véritable centre de gravité du déplacement est ailleurs. Il est économique.
La composition de la délégation française en dit plus long que tous les discours. Rodolphe Saadé, patron de CMA CGM, Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, ainsi que plusieurs dirigeants de grandes entreprises françaises accompagnent Emmanuel Macron. Manifestement, ils n’ont pas traversé la Méditerranée pour admirer les mosaïques des Omeyyades.
Le cœur du voyage est un forum consacré à la reconstruction de la Syrie. Plusieurs protocoles d’accord sont signés dans les domaines des infrastructures, de l’énergie, des transports, de la logistique, des services financiers ou encore de l’industrie.
Officiellement, il s’agit d’accompagner la renaissance d’un pays dévasté par quatorze années de guerre. Officieusement, chacun sait que les premiers arrivés choisiront les meilleurs contrats. La reconstruction est aussi un marché colossal, et les entreprises françaises n’ont aucune envie de regarder leurs concurrentes turques, chinoises, américaines ou du Golfe se partager seules ce gigantesque chantier.
Les besoins sont immenses. Routes, ponts, centrales électriques, réseaux de distribution, système bancaire, infrastructures portuaires, tourisme, agriculture : tout ou presque est à reconstruire.
CMA CGM consolide ainsi sa présence dans le port stratégique de Lattaquié grâce à un investissement supplémentaire de 200 millions d’euros. TotalEnergies affiche son intérêt pour les hydrocarbures, le solaire et surtout pour la remise en état du pipeline Kirkouk-Baniyas reliant historiquement les champs pétrolifères irakiens à la Méditerranée.
Ce projet dépasse largement le simple secteur énergétique. Les tensions répétées dans le détroit d’Ormuz rappellent combien les voies traditionnelles d’exportation demeurent vulnérables. Réhabiliter ce pipeline permettrait d’offrir un itinéraire alternatif vers la Méditerranée tout en redonnant à la Syrie une fonction stratégique qu’elle occupait avant la guerre.
Ahmed Al-Charaa ne cache d’ailleurs pas son ambition de faire de son pays un carrefour incontournable entre le Golfe, l’Irak, la Turquie et l’Europe. Une ambition qui peut sembler audacieuse, mais que la géographie rend parfaitement crédible. Car si les régimes changent, les cartes, elles, restent obstinément les mêmes.
La Syrie redevient fréquentable, mais pas encore stable
Cette visite se déroule néanmoins sous une sécurité exceptionnelle. Jusqu’à la dernière minute, le programme reste confidentiel. Les déplacements sont ajustés en permanence. Emmanuel Macron surprend même ses propres équipes en décidant de rejoindre Ahmed Al-Charaa dès son arrivée dans le vieux Damas avant de déambuler dans les ruelles historiques.
L’image est forte. Elle veut montrer une Syrie qui retrouve une vie normale. Quelques heures plus tard, les explosions viennent rappeler que cette normalité reste largement en construction.
Les autorités syriennes privilégient la piste de groupes liés à l’ancien régime. Quelles que soient les responsabilités, une évidence s’impose : si le pouvoir contrôle désormais les principales institutions, il ne maîtrise pas encore totalement son environnement sécuritaire.
Malgré cela, Emmanuel Macron choisit de maintenir l’intégralité de son programme. Annuler ou écourter la visite aurait envoyé un tout autre message. Le président français préfère afficher sa confiance dans les autorités syriennes et signifier que la normalisation ne se laissera pas dicter son calendrier par quelques bombes.
Ce déplacement intervient surtout à un moment où tous les acteurs régionaux se repositionnent. Les pays arabes renouent progressivement avec Damas. Les sanctions occidentales s’allègent. Washington reprend langue avec le nouveau pouvoir. La Turquie consolide son influence. Les investisseurs du Golfe avancent leurs pions.
Paris n’entend manifestement pas arriver après tout le monde. Car derrière les discours sur la stabilité se joue une compétition autrement plus concrète : qui financera les infrastructures ? Qui contrôlera les ports ? Qui participera aux futurs corridors énergétiques ? Qui accompagnera la renaissance du système bancaire syrien ? Autant de questions qui pèseront probablement davantage sur l’avenir du pays que les grandes déclarations diplomatiques.
La suite du voyage en dit long sur cette nouvelle architecture régionale. Après Damas, Emmanuel Macron rejoint Ankara pour le sommet de l’OTAN, tandis qu’Ahmed Al-Charaa doit rencontrer Donald Trump. La Syrie redevient un espace où se croisent intérêts économiques, rivalités d’influence et calculs stratégiques.
Cette visite porte aussi une part d’ironie que l’histoire réserve parfois aux dirigeants. En août 2020, au lendemain de l’explosion du port de Beyrouth, Emmanuel Macron avait parcouru les rues dévastées de la capitale libanaise, promettant une mobilisation internationale et un nouveau départ pour un Liban en ruines. Six ans plus tard, le port de Beyrouth attend toujours sa véritable renaissance. C’est désormais à Lattaquié que le président français vient parler de reconstruction, d’investissements et d’avenir. Le symbole est saisissant. À quelques mois de quitter l’Élysée, Emmanuel Macron tente de replacer la France au cœur d’un Moyen-Orient en pleine recomposition.
Reste à savoir si cette nouvelle ambition laissera davantage de traces que les promesses formulées sur les quais de Beyrouth. Dans cette région, les présidents passent, les intérêts demeurent, et les ports continuent souvent de raconter, mieux que les discours, les véritables priorités des États.
