Le régime tunisien tourne à vide

26/06/2026 – Nicolas Beau

Neuf mois sans Conseil des ministres. Un mois sans que le Président de la République, Kaïs Saïed rencontre sa cheffe de gouvernement: le pouvoir tunisien gouverne désormais par décrets. Un pouvoir sans partage et sans aucune transprence , au dessus du vide.

Par la rédaction de Mondafrique

En droit constitutionnel, on appelle ça un régime présidentiel. En pratique tunisienne de 2026, c’est autre chose : une présidence qui a absorbé tous les pouvoirs formels et qui, progressivement, semble se désintéresser de l’exercice concret du gouvernement. Un paradoxe qui inquiète jusqu’aux analystes les plus prudents.

Le 13 mai 2026, Kaïs Saïed a reçu sa cheffe du gouvernement, Sarra Zaâfrani Zenzri, au palais de Carthage. C’était la dernière fois. Depuis, plus rien. Aucune audience, aucun tête-à-tête officiel. Plus d’un mois. Bien sûr, l’absence d’audience publique ne signifie pas nécessairement absence totale d’échanges. Mais dans un système où toute la décision politique a été volontairement concentrée autour du chef de l’État, la disparition des rares moments visibles de coordination devient en soi un indicateur politique.

Ce silence-là n’est que la partie émergée d’un iceberg institutionnel bien plus profond : depuis le 18 septembre 2025, aucun Conseil des ministres n’a été présidé par le chef de l’État tunisien, comme à son habitude depuis le coup d’État du 25 juillet 2021.

Neuf mois de silence institutionnel au sommet de l’État.

Pendant ce temps-là, la Tunisie a traversé une grève des avocats, une crise au barrage de Mellègue, des négociations salariales tendues et un contexte régional bouleversé par les tensions au Moyen-Orient et la recomposition des équilibres diplomatiques internationaux. L’État tunisien fonctionne-t-il encore ? Oui. Mais comment ?

Une constitution taillée pour la solitude

Pour comprendre ce qui se passe à Tunis, il faut relire la Constitution de 2022 – le texte que Kaïs Saïed a lui-même rédigé, soumis à référendum et adopté dans l’indifférence d’une large partie des Tunisiens, avec une participation historiquement faible. Son article 100 dispose que le Président « détermine la politique générale de l’État et en définit les options fondamentales ». Son article 112 précise que « le Gouvernement est responsable de sa gestion devant le Président de la République » – et non devant le Parlement.

La constitutionnaliste Salsabil Klibi avait prévu le résultat dès 2022 : ce régime crée une présidence qui « n’occupe pas le devant de la scène mais toute la scène politique ».

Saïed a construit une architecture institutionnelle sur mesure. Il en est désormais le seul occupant. Le palais de Carthage n’est plus seulement devenu le centre du pouvoir : il est devenu son unique couloir. Et le problème, c’est qu’un homme seul ne peut pas gouverner un pays de douze millions d’habitants.

Le tableau des absences

En étudiant les communiqués du palais de Carthage, le média tunisien Business News a dressé cette semaine un constat troublant : celui d’un Président de plus en plus seul au sommet d’un système pourtant entièrement construit autour de lui. Audience après audience, les absences racontent presque autant que les apparitions.

La ministre de la Justice, Leïla Jaffel, n’a pas été reçue en tête-à-tête depuis le 9 janvier 2025 – dix-sept mois. Période pendant laquelle des dizaines d’opposants, de juges, de journalistes, de représentants de la société civile et d’hommes d’affaires ont été arrêtés, tandis que plusieurs organisations nationales et internationales alertaient sur l’instrumentalisation politique de la justice et l’affaiblissement des garanties d’indépendance judiciaire. Révocations de magistrats, procès collectifs d’opposants, procédures visant journalistes et militants, condamnations spectaculaires : autant d’éléments dénoncés comme les signes d’une reprise en main politique de l’appareil judiciaire.

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a, à plusieurs reprises, alerté sur le recul des libertés publiques, les poursuites visant les opposants politiques et la pression exercée sur la société civile tunisienne. Deux condamnations récentes ont encore renforcé ces inquiétudes : celle de Rached Ghannouchi, ancien président du Parlement et chef historique d’Ennahdha, âgé de 85 ans, condamné à la prison à perpétuité ; et celle de Saadia Mosbah, figure reconnue de la lutte contre le racisme en Tunisie, condamnée à huit ans de prison. Deux trajectoires différentes, mais un même signal envoyé aux voix critiques du pays.

Le ministre de l’Agriculture n’a pas été convoqué depuis le 31 mars – y compris lors de l’incident technique grave survenu au barrage de Mellègue. Le ministre des Affaires étrangères n’a pas eu d’audience individuelle depuis novembre 2025 – dans un contexte géopolitique pourtant en recomposition totale aux portes mêmes de la Méditerranée.

Hasna Jiballah, ministre des Entreprises communautaires, n’a pas été reçue depuis mars 2025. C’est le portefeuille qui incarne le projet économique phare du président lui-même – les « entreprises communautaires », présentées par Kaïs Saïed comme une rupture avec les modèles économiques traditionnels et comme le symbole de sa “construction par la base”. Même ce chantier-là est laissé sans pilotage présidentiel depuis quinze mois.

Le nouveau bâtonnier de l’ordre des avocats, élu en septembre 2025, attend toujours son invitation à Carthage. Le nouveau secrétaire général de l’UGTT – la centrale syndicale qui a aidé à sauver la démocratie tunisienne en 2013 – élu en mars 2026, n’a jamais été reçu. Dans un pays où l’histoire récente a montré que le dialogue social peut faire la différence entre la stabilité et le chaos, cette mise à l’écart n’est pas un détail.

Gouverner par décrets et par le vide

Des Conseils des ministres ont bien lieu. Mais ils sont présidés par la cheffe du gouvernement, « au nom du Président de la République, sur instruction de ce dernier ». La formule dit tout : le président délègue l’acte, mais retient l’intention. Il gouverne sans délibérer. Il décide sans confronter ses décisions aux réalités sectorielles que seuls les ministres techniques peuvent lui apporter.

Dans ce système vertical, l’information descend plus facilement qu’elle ne remonte.

C’est précisément ce circuit court qui a permis d’inscrire directement dans la loi de finances 2026 un prêt de la Banque centrale à l’État de 11 milliards de dinars, sans intérêts, sur quinze ans. Une monétisation du déficit qui marque une nouvelle étape dans la mise à contribution de la Banque centrale pour financer l’État, malgré les inquiétudes exprimées par de nombreux économistes sur ses conséquences à moyen terme.

L’état d’urgence, lui, a été reconduit jusqu’au 31 décembre 2026 par un simple décret présidentiel. Sans débat. Sans vote. Sans conseil.

Le paradoxe de la toute-puissance

Il y a, dans la situation tunisienne de juin 2026, un paradoxe que les politologues auraient intérêt à étudier.

Rarement un Président du monde arabe a concentré autant de pouvoir formel : il nomme et révoque le gouvernement, préside le Conseil des ministres souverain, définit la politique étrangère, promulgue les lois, étend l’état d’urgence et exerce une influence sans précédent sur les institutions issues de la Constitution qu’il a lui-même façonnée.

Et pourtant, plus le pouvoir formel est total, plus la capacité de gouvernance effective semble se réduire. Un État, pour fonctionner, a besoin d’information remontante. Les ministres ne sont pas seulement des exécutants : ils sont des capteurs. Ils voient ce que le palais de Carthage ne voit pas.

Quand le ministre de l’Agriculture est absent du circuit présidentiel depuis trois mois, la crise du barrage de Mellègue arrive comme une surprise. Quand le ministre des Finances n’est plus reçu en période de négociations salariales, les arbitrages budgétaires se font à l’aveugle. Quand l’UGTT est tenue à distance, les tensions sociales ne remontent plus en temps réel.

La solitude du pouvoir n’est pas une posture philosophique. C’est un risque opérationnel de premier ordre.

Ce que disent les chiffres

La corrélation n’est pas causalité, mais elle mérite d’être notée. Depuis que Kaïs Saïed a progressivement réduit les canaux de gouvernance collégiale, les indicateurs économiques tunisiens se sont dégradés. La croissance reste faible. Le chômage officiel dépasse 16 %. L’investissement privé peine à repartir et la Tunisie à attirer les nouvelles vagues de relocalisations industrielles européennes.

Pendant ce temps, le Tunindex, l’indice boursier de Tunis, établit record sur record – +38,48 % depuis le début de l’année 2026.

Mais cette envolée dit moins la vitalité de l’économie productive que le déplacement d’une partie de l’épargne tunisienne vers les rares refuges disponibles dans une économie où les perspectives d’investissement se réduisent. Une bourse qui monte sur un pays qui s’appauvrit, c’est rarement bon signe.

La question que personne ne pose officiellement

Dans les cercles diplomatiques européens qui suivent la Tunisie – Quai d’Orsay, Farnesina, Bundeskanzleramt –, la question circule depuis quelques mois, formulée avec les précautions d’usage : Kaïs Saïed gouverne-t-il encore vraiment ? Ou bien a-t-il atteint ce point singulier des régimes hyper-présidentialistes où le chef de l’État est simultanément omnipotent dans les textes et absent dans les faits ?

La question n’est pas rhétorique. Elle conditionne directement les décisions d’investissement, les négociations d’aide et la politique migratoire européenne vis-à-vis d’un pays qui reste, malgré tout, un partenaire stratégique sur la route de la Méditerranée centrale.

La réponse, pour l’heure, appartient à un homme qui ne l’a pas donnée. Et qui, depuis neuf mois, n’a pas jugé utile de réunir son gouvernement pour en discuter.

La Tunisie a peut-être inventé un paradoxe politique rare : un pouvoir absolu sans véritable centre de décision collectif. Un Président partout dans la Constitution, mais de plus en plus introuvable dans la conduite quotidienne de l’État.