L’Union européenne vient de créer une nouvelle usine à gaz pour refouler les immigrés illégaux : des camps offshore où seront envoyés les demandeurs d’asile déboutés. Entre risques juridiques, coûts astronomiques, contradictions morales et efficacité douteuse, Bruxelles recycle une vieille obsession européenne : déplacer le problème migratoire le plus loin possible de ses électeurs. Une nouvelle fois, l’Afrique est mise à contribution.
Par Maissata Koné-Dubois
Quand Bruxelles court derrière l’extrême droite
L’Union européenne a donné son accord pour durcir les règles d’asile et autorisé la création de « centres de retour » au-delà de ses frontières. Ces « hubs » sont une nouvelle invention dans la politique migratoire. Le 11 mars 2025, la Commission européenne avait présenté une nouvelle proposition de règlement relatif au retour. Ce projet avait été violemment dénoncé par plus de 200 organisations humanitaires qui y voyaient un texte motivé par l’expulsion, l’exclusion et la punition.
Le 17 juin, le Parlement européen a approuvé ce « Règlement Retours » pour permettre le transfert de demandeurs d’asile déboutés vers des centres installés hors de l’Union européenne. Il est en outre accompagné d’un arsenal coercitif inédit : rétention pouvant atteindre vingt-quatre mois, perquisitions domiciliaires, confiscation de documents, surveillance renforcée. Objectif affiché : augmenter le nombre d’expulsions effectivement exécutées. Car malgré les discours martiaux, moins de 30 % des obligations de quitter le territoire sont aujourd’hui appliquées.
Ce règlement applicable sans être validé par les lois nationales est sans conteste une victoire pour les formations nationalistes européennes. Le groupe Patriots for Europe, où siège le Rassemblement national, a déclaré : « Après des années de politiques inefficaces, c’est la tentative la plus sérieuse depuis des décennies pour rendre les retours plus efficaces». Et les promoteurs du texte de déclarer vouloir remettre de « l’ordre dans la maison ». Dans les faits, rien n’est moins sûr…
Changer la loi pour contourner le droit
En réalité, le véritable objectif n’était pas seulement d’organiser les expulsions. Il consistait avant tout à surmonter les obstacles juridiques qui ont fait échouer les expériences précédentes. Au Royaume-Uni, le projet d’envoyer des demandeurs d’asile au Rwanda a été torpillé par les tribunaux. En Italie, les centres installés en Albanie ont été bloqués à plusieurs reprises par la justice italienne puis européenne, notamment la Cour européenne des droits de l’homme. À chaque fois, les juges ont invoqué les mêmes principes : respect des droits fondamentaux, garanties juridiques suffisantes et interdiction du refoulement.
Bruxelles a donc choisi une autre voie : rendre plus difficiles les recours juridiques par un nouveau texte. La loi est contraignante :« changeons-la » !
Une usine à gaz à plusieurs milliards
Reste la question de l’efficacité. Là encore, les précédents n’incitent guère à l’optimisme. Le Royaume-Uni a dépensé entre 290 et 700 millions de livres pour son projet rwandais avant de l’abandonner. L’Italie a engagé entre 650 et 830 millions d’euros pour les centres albanais, dont l’activité est restée très en-deça des objectifs affichés.
Or « les hubs » qui devraient voir le jour promettent une mécanique encore plus complexe. Il faudra convaincre des pays tiers d’accueillir des migrants dont l’Europe ne veut plus, financer les centres, assurer leur sécurité, leur administration, l’assistance juridique et les recours. Sans compter les compensations financières et diplomatiques réclamées par les États hôtes.
L’Union européenne connaît pourtant déjà le prix de cette externalisation. Depuis une quinzaine d’années, elle finance des pays tiers pour qu’ils retiennent les migrants avant même qu’ils n’atteignent les côtes européennes. La Libye a servi de premier verrou. Puis le Niger de Mahamadou Issoufou, devenu l’un des principaux laboratoires de cette politique. À coups de financements européens, Agadez a été transformée en poste avancé de la lutte contre l’immigration clandestine. Plus récemment, la Mauritanie a bénéficié de centaines de millions d’euros dans le cadre de partenariats migratoires destinés à contenir les départs vers les Canaries. Les hubs de retour constituent l’étape suivante de cette logique : après avoir externalisé le contrôle de ses frontières, l’Europe s’apprête à externaliser ses expulsions.
L’Afrique, nouveau territoire d’expulsion
L’Union européenne n’a pas encore désigné les pays qui accueilleront ces futurs hubs. Mais elle n’aura pas à chercher bien loin. Les États-Unis expérimentent déjà cette politique à grande échelle et l’Afrique est devenue l’une de leurs destinations privilégiées. En juin dernier, l’administration Trump a expulsé vers la République centrafricaine une vingtaine de migrants originaires d’Afghanistan, d’Iran, d’Irak, d’Arménie, de Géorgie ou encore de Turquie. Aucun n’avait le moindre lien avec ce pays.
Le choix de Bangui a de quoi surprendre. En effet, le Département d’État américain déconseille à ses propres citoyens de se rendre en RCA «pour quelque raison que ce soit » en raison des violences armées, des enlèvements et de l’instabilité chronique. Mais, apparemment, le pays est jugé sûr pour accueillir les expulsés des États-Unis !
La République centrafricaine n’est pas un cas isolé. Washington a également conclu des accords avec le Rwanda, l’Eswatini, l’Ouganda, le Ghana, le Cameroun ou encore la République démocratique du Congo. Selon plusieurs médias américains et britanniques, des discussions ont même porté sur le transfert de plus d’un millier d’Afghans bloqués au Qatar vers la RDC. D’autres Afghans, mais aussi des Pakistanais et des Iraniens, ont déjà été intégrés à des programmes de transfert vers plusieurs pays africains dans le cadre des «third-country removals». Certes, les chiffres restent modestes à l’échelle des expulsions américaines, qui refoulent en masse vers le Mexique. Mais la logique est désormais installée : lorsqu’un migrant ne peut être renvoyé dans son pays d’origine, on cherche un État tiers.
Un rapport du fort au faible
Le choix des pays d’accueil n’a rien d’un hasard. Les États-Unis aujourd’hui et demain l’Union européenne ne négocient pas ce type d’accord avec la Suisse, le Canada ou la Norvège. Ils ne se tournent pas non plus vers la République centrafricaine, le Rwanda ou l’Eswatini en raison de leurs systèmes d’asile exemplaires, mais parce que le rapport de force leur est favorable et que ces États disposent de peu de moyens pour résister aux pressions diplomatiques ou financières.
Bruxelles garde en mémoire le précédent turc. En 2016, l’Union européenne débloquait 6 milliards d’euros pour que la Turquie retienne sur son sol les réfugiés syriens. Dix ans plus tard, l’aide cumulée atteint environ 12 milliards d’euros. Surtout, Recep Tayyip Erdogan a régulièrement utilisé la menace d’« ouvrir les portes » pour obtenir davantage d’argent ou de concessions politiques. La leçon a été retenue. Plus le pays partenaire est puissant, plus il est en mesure de monnayer sa coopération. À l’inverse, les États fragiles, dépendants de l’aide internationale ou en quête de soutiens diplomatiques, offrent moins de capacité de résistance. Derrière le discours sur les partenariats migratoires se cache souvent un rapport de force très classique : les plus riches paient, les plus faibles acceptent. Ainsi va le monde.
L’Union européenne ne connaît pas la honte
L’ironie de l’histoire n’échappe à personne. Pendant des décennies, l’Union européenne a distribué certificats de bonne conduite et leçons de gouvernance à travers le monde, conditionnant aides financières et partenariats au respect de l’État de droit, des libertés publiques et des droits humains. La voilà aujourd’hui occupée à chercher des pays tiers où expédier des migrants dont elle ne veut plus, dans des centres situés hors de son territoire et loin du regard de ses opinions publiques. Sans ciller, elle contourne les principes qu’elle a érigés en normes universelles. Ainsi va l’Europe…
