Afrique : les Émirats arabes unis mis en accusation

22/05/2026 – La rédaction de Mondafrique

Dans un rapport explosif, la Stiftung Wissenschaft und Politik accuse Abu Dhabi d’être un acteur majeur de la déstabilisation du continent africain. Jusqu’à la guerre du Soudan, les Émirats arabes unis avaient réussi à passer entre les gouttes. Cette époque est désormais révolue. Leur soutien aux Forces de soutien rapide d’Hemedti, accusées de commettre des massacres et d’utiliser la famine et le viol comme armes de guerre, a fait sauter le verrou. La guerre contre l’Iran a fini d’enfoncer le clou.

Par Maïssata Koné-Dubois

Le rapport qui fait sauter le tabou

Un think tank au cœur de l’État allemand vient de publier l’un des textes les plus virulents jamais produits en Europe contre les Émirats arabes unis. Dans son rapport intitulé « The Destabilising Role of the United Arab Emirates in African Conflicts », la Stiftung Wissenschaft und Politik accuse Abou Dhabi d’être devenu « l’un des acteurs extérieurs les plus agressifs dans les conflits africains », estimant que les Émirats « fournissent des armes, un soutien financier et une assistance logistique à des groupes armés impliqués dans des atrocités massives ». Le document d’une rare dureté accuse Abu Dhabi d’alimenter les guerres africaines ; de soutenir des groupes armés et des milices ; de contourner les embargos ; d’entretenir des économies de guerre ; de déstabiliser durablement des États africains. Pas moins…

Les auteurs reprochent aussi leur silence aux Européens. Depuis le début de la guerre au Soudan en avril 2023, les capitales occidentales évoquent des  « acteurs extérieurs » sans jamais nommer les Émirats, par crainte de fragiliser leurs relations avec ce petit État pétrolier. D’ailleurs, la diplomatie allemande se garde bien de donner le coup elle-même ; elle le fait porter par un think tank gravitant autour de l’appareil d’État. Comme si elle voulait désormais parler… sans assumer sa parole !

Parler sans nommer

Autre illustration de la schizophrénie européenne : il y a quelques semaines, en avril, Berlin a accueilli en grande pompe une conférence internationale sur le Soudan réunissant Européens, Américains, organisations internationales et pays arabes. Mais le général Abdel Fattah al-Burhan, dirigeant de fait du Soudan et chef de l’armée soudanaise, n’était pas invité !

Jean-Noël Barrot y a condamné les massacres, les violences ethniques, les viols et l’utilisation de la famine comme arme de guerre, mais il a évité, lui aussi, de nommer les Émirats.

Tout récemment, le même ministre des Affaires étrangères a expliqué doctement devant l’Assemblée nationale que Paris avait simplement « invité notre partenaire à cesser de soutenir les FSR ». C’est demandé si gentiment. Apparemment, Abu Dhabi n’a pas saisi la balle au bond, puisque même pendant la guerre en Iran, elle a continué à supporter Hemedti.

De la mer Rouge à la Méditerranée

Si ce rapport est aussi important, c’est qu’il met fin à une politique de l’autruche qui dure depuis quinze ans. Dès 2010, les Émirats arabes unis commencent à étendre leur influence sécuritaire sur le continent africain. Derrière la vitrine rutilante de Dubaï, Mohammed ben Zayed avance d’abord ses pions en Somalie, où il soutient les forces de sécurité du Puntland, officiellement pour lutter contre la piraterie. À travers le géant portuaire DP World, les Émirats entreprennent ensuite de tisser un réseau de ports et de corridors logistiques dans la Corne de l’Afrique. Puis viennent Berbera au Somaliland, Bosaso et Assab en Érythrée.

En 2014, ils passent à une autre dimension en intervenant directement en Libye aux côtés du maréchal Khalifa Haftar contre les forces de Tripoli. Frappes aériennes, drones, logistique, financement : ils deviennent, avec l’Égypte, les principaux parrains régionaux du camp Haftar.

Les sales guerres

La guerre au Yémen est le véritable accélérateur de la stratégie émiratie et elle marque le début de son implication dans des conflits parmi les plus meurtriers de la région. À partir de 2015, les Émiratis s’installent à Assab, en Érythrée. Ils agrandissent le port, réhabilitent la piste aérienne, déploient drones, aviation et navires militaires. Assab devient le pivot de leur guerre contre les Houthis dans un conflit marqué par des bombardements massifs, une catastrophe humanitaire et des accusations de crimes de guerre.

Dans le même temps, Abou Dhabi soutient des forces locales dans la Corne, se rapproche de l’Érythrée d’Isaias Afwerki et s’implique en Éthiopie pendant la guerre du Tigré, un conflit dévastateur qui fera des centaines de milliers de morts, sur fond de massacres, de famine et d’exactions massives contre les civils. Mais les relations avec Asmara finissent par se dégrader. Isaias Afwerki pousse discrètement Abou Dhabi vers la sortie et la base d’Assab est largement démantelée à partir de 2021.

Jusque là tout va bien

La guerre contre les Houthis est soutenue par les Occidentaux. Celle du Tigré se déroule presque à huis clos. Surtout, l’argent achète le silence. Car les Émirats ont compris que l’influence passe par les fonds souverains, les investissements immobiliers, les contrats d’armement, les clubs de football, etc. L’argent émirati irrigue les centres de pouvoir occidentaux.

À Washington, Londres, Paris, Berlin ou Bruxelles, rares sont ceux qui veulent contrarier une monarchie capable d’investir des dizaines de milliards de dollars. Tout le monde connaît pourtant les interventions d’Abou Dhabi et ses violations d’embargos en Libye ; ses soutiens à des groupes armés ;  ses réseaux de mercenaires ;  ses guerres par procuration ; la militarisation de la Corne de l’Afrique.  Mais toutes les grandes puissances regardent ailleurs.

Le Soudan fait sauter le verrou

Lorsque la guerre éclate en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapides (FSR), les Émirats arabes unis se retrouvent très vite pointés du doigt. Enquêtes journalistiques, ONG, experts de l’ONU : tous évoquent les crimes de leur allié Hemedti : massacres ethniques, exécutions de civils, pillages systématiques, mais aussi utilisation de la famine et du viol comme armes de guerre. Sont dévoilés aussi les corridors logistiques passant par le Tchad, les rotations aériennes suspectes, les livraisons d’armes et les circuits de l’or soudanais transitant par les Émirats. Abou Dhabi dément systématiquement.

Mais le coût politique commence à se sentir. Les réseaux sociaux s’enflamment, tandis qu’au Congrès américain plusieurs sénateurs et représentants accusent désormais explicitement les Émirats de fournir des armes aux FSR malgré les assurances données à Washington. Certains demandent même le gel des ventes d’armes à Abou Dhabi.

Et patatras, tombe le rapport allemand, qui arrive d’autant plus mal que la guerre contre l’Iran, très impopulaire dans le monde arabe, a mis en lumière le rapprochement entre Abou Dhabi et Israël. Les Émirats n’apparaissent plus seulement comme une puissance du Golfe poursuivant ses propres intérêts, mais de plus en plus comme le maillon d’un axe sécuritaire régional construit avec Israël autour de la mer Rouge. Cette fois, le masque est tombé.