Africom, joker africain du Pentagone

20/05/2026 – La rédaction de Mondafrique

Pendant que Donald Trump s’enlise en Iran, l’Afrique offre à Washington ce qu’aucun autre théâtre ne garantit aujourd’hui : des victoires militaires rapides et peu coûteuses. Le 14 mai, devant le Sénat américain, Dagvin Anderson, le nouveau patron du Commandement des États-Unis pour l’Afrique-Africom, décrivait un continent devenu « l’épicentre du terrorisme mondial ». À peine vingt-quatre heures plus tard, une opération conjointe américano-nigériane éliminait Abu Bilal al-Minuki, haut cadre de l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Démonstration parfaite…

Par Maïssata Koné-Dubois

Sauver la boutique

Il y a quelques mois encore, le commandement américain pour l’Afrique-Africom était sur la sellette. Au sein de l’administration Trump, certains évoquaient une réduction drastique du dispositif militaire sur le continent, voire la disparition pure et simple de cette structure toujours basée en Allemagne, à Stuttgart.

Le 14 mai, auditionné devant la Commission des forces armées du Sénat, le général Anderson, nommé par Donald Trump à la tête de l’Africom en août 2025, a défendu son budget et la survie de cette agence du Pentagone. Il s’est, en particulier, inquiété du recul américain. « Une réduction de 75 % de la présence régionale d’Africom sur le continent au cours de la dernière décennie – conjuguée à un retrait des alliés dans la région – a conduit à un trou noir du renseignement pour le commandement, ses alliés et ses partenaires ». Derrière ce constat sécuritaire se joue aussi une bataille bureaucratique très américaine : convaincre Washington qu’Africom reste indispensable dans un contexte où l’administration Trump cherche à réduire ses engagements extérieurs.

Le général Anderson a également répété ce que les sites spécialisés écrivent depuis plus d’une année : « l’épicentre du terrorisme mondial est désormais en Afrique » ; «  le continent est devenu le principal foyer des groupes affiliés à l’État islamique et à Al-Qaïda, avec le Sahel qui concentre désormais plus de la moitié des morts liées au terrorisme dans le monde ».

Prophéties auto-réalisatrices

Dès 2016, le général Joseph Dunford ou encore feu le sénateur John McCain avaient prédit ce déplacement du centre de gravité des djihadistes du Moyen-Orient vers l’Afrique. Ils annonçaient alors que le continent deviendrait le fief de l’État islamique et d’Al-Qaïda. Leurs prophéties se sont réalisées. L’État islamique a perdu son « califat » syro-irakien mais ses branches africaines prospèrent et étendent leur influence : l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) dans le bassin du lac Tchad et le nord-est du Nigeria et l’État islamique au Sahara au Mali, Niger et Burkina Faso. Quant au Groupe de soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM), filiale d’Al-Qaïda, il est désormais actif sur presque toute l’Afrique de l’Ouest. Le GSIM est même devenu la branche la plus puissante d’Al-Qaïda dans le monde. Soit John McCain et ses amis avaient de bons marabouts, soit ils lisaient dans les cauris !

Minuki, la démonstration parfaite

Quelques heures après son audition devant le Sénat, le général Anderson est passé de la parole aux actes. Dans la nuit du 15 au 16 mai, une opération conjointe américano-nigériane a éliminé Abu Bilal al-Minuki dans l’État de Borno. Ancien membre de Boko Haram devenu une figure importante d’ISWAP, Minuki est présenté par Washington comme un coordinateur majeur entre l’État islamique central et ses branches africaines. Donald Trump n’a pas hésité à le qualifier de « numéro deux mondial » de l’organisation djihadiste.

Abu Bilal al-Minuki

Cette présentation est exagérée. Plusieurs analystes décrivent al-Minuki plutôt comme un important relais régional entre ISWAP, l’État islamique au Sahara et les réseaux sahéliens de l’organisation, mais pas comme le numéro deux mondial du groupe. Pour Washington, qu’importe, l’opération permet d’afficher une victoire.

Reste une question essentielle : que changera réellement la mort de Minuki ? Certes, sa disparition pourrait perturber temporairement les flux financiers et logistiques entre l’ISWAP et les groupes sahéliens de l’État islamique. Mais ces organisations ont démontré depuis des années leur capacité à remplacer rapidement leurs chefs.

La lutte antiterroriste, théâtre de victoires faciles 

Une nouvelle fois, qu’importe. La lutte antiterroriste reste l’un des rares espaces où la puissance militaire occidentale continue de produire des résultats visibles à faible coût. Drones, renseignement, frappes ciblées, forces spéciales et partenariats locaux permettent aux armées occidentales de conserver une supériorité technologique écrasante face à des groupes armés qui ne maîtrisent pas le ciel et ne disposent pas d’équipements lourds.

Pendant des années, cette asymétrie a entretenu l’illusion d’une domination militaire occidentale incontestable. Une illusion fracassée par les guerres en Ukraine puis en Iran, qui ont brutalement rappelé les limites de cette puissance face à des États dotés de technologies avancées.

Justifier Africom

C’est précisément ce qui rend aujourd’hui les théâtres africains si précieux pour une partie de l’appareil militaire américain. Pour Africom, c’est une opportunité. Plus la menace africaine grandit, plus le commandement américain peut défendre son utilité. L’Afrique devient un argument politique : celui d’un continent qu’il serait dangereux d’abandonner aux groupes djihadistes, mais aussi à la Russie et à la Chine.

Car le discours d’Anderson ne porte pas uniquement sur le terrorisme. Comme son prédécesseur le général Langley, il mêle menace djihadiste et influence croissante de Pékin et Moscou et n’oublie pas les minerais stratégiques, préoccupation majeure à Washington.

Pour Donald Trump, l’opération tombe au moment idéal. Englué dans le dossier iranien et incapable d’afficher des succès diplomatiques, il peut enfin exhiber une victoire immédiatement exploitable politiquement : un chef djihadiste éliminé sans déploiement massif de troupes américaines.

Dans ce contexte, le Nigeria est un partenaire idéal. Première puissance démographique du continent, géant pétrolier africain et État directement confronté à l’ISWAP, Abuja offre aux États-Unis un terrain d’action rêvé. En prime, la coopération sécuritaire permet également à Washington de maintenir une présence régionale dans une zone où la Chine étend son influence économique tandis que la Russie progresse au Sahel. Terrorisme, pétrole, Chine, Russie, minerais stratégiques, démonstration militaire à faible coût : Africom coche toutes les cases.