Le débat sur la migration irrégulière en Libye ne se réduit plus à une querelle statistique portant sur le nombre d’arrivants, les documents d’enregistrement sécuritaire ou la nature de l’activité des organisations internationales et humanitaires en Afrique du Nord : la division interne de la Libye et les politiques européennes ont progressivement transformé le pays en miroir de la crise migratoire.
Par la rédaction de Mondafrique
Alors que les instances onusiennes continuent de nier catégoriquement l’existence de tout plan officiel ou dissimulé visant à installer les migrants sur le territoire libyen, émergent des indicateurs de terrain, politiques et souverains, autrement plus complexes. Ils confirment que le pays tend progressivement, et de fait, à se transformer en un « espace de confinement de longue durée » appelé à absorber des centaines de milliers de migrants et de réfugiés.
La question la plus urgente et la plus délicate n’est peut-être pas de savoir si les autorités libyennes déclarent rejeter ou accepter l’installation des migrants. Elle est plutôt contenue dans le paradoxe suivant : sous l’effet de la convergence entre des politiques sécuritaires européennes strictes et une division politique et institutionnelle interne, la Libye est-elle devenue une zone d’attente et de confinement protégeant les rivages septentrionaux de la Méditerranée au détriment de la souveraineté et de la stabilité sociale du pays ?
Une coopération européenne investie dans le tout-sécuritaire
En 2016, des budgets considérables ont été affectés à la formation des garde-côtes libyens, à leur dotation en vedettes et à leur soutien en renseignement, suivis du célèbre mémorandum d’entente entre Tripoli et Rome en 2017 pour lutter contre la migration irrégulière. Malgré la transformation de l’opération Sophia en opération Irini en 2020, et le lancement du Plan Rome, en 2024, visant à lier développement et investissements dans les pays d’origine, le fond de la doctrine européenne est resté inchangé : il consiste à recourir au Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour l’Afrique afin de financer les interceptions en mer et les retours forcés. Cette politique a transformé le territoire libyen en ce que les spécialistes des questions migratoires qualifient de plus grand réservoir humain de migrants interceptés au large.
La dimension opérationnelle de cette trajectoire apparaît dans le rôle central joué par le ministère de l’Intérieur italien depuis 2017 à travers le programme de soutien à la gestion des frontières et des migrations (SIBMMIL). Selon les données officielles, la première phase du programme a bénéficié de 42,2 millions d’euros, suivie, entre 2018 et 2024, d’un contrat additionnel de 15 millions d’euros destiné à développer les capacités des garde-côtes et à mettre en place un nouveau centre de coordination des secours maritimes (MRCC). Ce centre, conçu par Rome comme une structure mobile, incarne la volonté européenne de transférer le centre de gravité de la gestion et du regroupement des personnes interceptées en mer vers l’intérieur du territoire libyen, sous couvert d’une institutionnalisation des opérations de recherche et de sauvetage.
La réalité des migrants : une mutation silencieuse
Les données publiées par les institutions internationales révèlent l’ampleur de la présence étrangère dans le pays et dressent un tableau clair de la transformation de la Libye : de simple étape de transit temporaire vers l’Europe, elle s’est mue en un pays de séjour prolongé imposé par des contraintes tant internes qu’externes.
Selon la matrice de suivi des déplacements de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), le nombre de migrants en Libye au premier trimestre 2026 atteignait environ 943 748 personnes, réparties dans 100 municipalités. Les estimations officielles émanant du ministère de l’Intérieur du gouvernement d’unité nationale indiquent, toutefois, que le nombre réel d’éléments étrangers pourrait dépasser 2,5 millions de personnes, originaires d’environ 45 pays, entrées à plus de 80 % par des voies irrégulières et ne figurant dans aucun fichier officiel. Malgré l’écart manifeste entre ces chiffres, les recoupements permettent de dégager plusieurs constats :
- Origine des migrants : les Soudanais arrivent en tête ; ils sont 36 % du total, conséquence directe du conflit armé qui sévit depuis avril 2023 dans ce pays, suivis des Nigériens (20 %), des Égyptiens (20 %) et des Tchadiens (9 %).
- Répartition géographique : plus de la moitié des migrants (environ 53 %) se concentrent dans la région occidentale (Tripoli, Zawiya, Misrata), tandis que 37 % résident dans la région orientale (Benghazi et les villes voisines) et 10 à 12 % dans le Sud (Sebha et Koufra).
- Dynamique économique : 76 % des migrants déclarent être insérés sur le marché du travail, notamment dans le secteur informel (BTP, agriculture, services). L’économie locale s’est ainsi retrouvée structurellement dépendante, de manière non déclarée, de cette main-d’œuvre à bas coût.
Les grands basculements de 2026
L’année 2026 est marquée par une accélération des évolutions sur le terrain et au niveau politique, qui complexifie davantage le dossier migratoire devenu le levier le plus inflammable de l’équation libyenne et régionale.
L’explosion de la route « Tobrouk – Crète »
La route reliant l’est libyen à l’île grecque de Crète a connu un essor sans précédent. Selon les rapports de l’Initiative mondiale contre la criminalité transnationale organisée (GI-TOC), la mutation structurelle de cet axe est frappante : alors que le nombre de traversées ne dépassait pas 815 personnes en 2023, il a atteint 5 161 en 2024, pour franchir le seuil des 25 000 tentatives en 2025. À la rentrée de septembre 2026, plus de 15 000 migrants avaient été enregistrés à leur arrivée en Crète et sur l’île de Gavdos depuis le début de l’année, sur fond de drames humanitaires et de disparitions en mer par centaines.
Cette expansion s’explique par l’évolution des dynamiques criminelles locales : d’une activité contrôlée par quelques familles traditionnellement spécialisées dans le trafic transfrontalier, le système a évolué vers un marché concurrentiel élargi, ce qui a entraîné l’effondrement du prix du voyage – de 2 100 à 3 500 euros en 2024, il est descendu à une fourchette de 340 à 1 450 euros en avril 2026. Les méthodes se sont également adaptées : les grands navires ont cédé la place à de petites embarcations difficiles à repérer, tandis que la construction des bateaux se relocalisait dans l’Est libyen au lieu de dépendre d’importations depuis l’Égypte, comme l’ont confirmé les saisies d’ateliers et d’entrepôts à Tobrouk par les forces de sécurité en août et septembre 2026.
Arrangements techniques et opacité des refoulements
En mai 2026, des rapports émanant d’organisations internationales et d’observateurs humanitaires, dont Statewatch, ont révélé l’existence d’un « arrangement technique » renforçant la coopération entre l’opération européenne Irini et les forces de sécurité de l’Est libyen (notamment la Direction générale de la sécurité des côtes, dirigée par le général Salah Mahmoud al-Khafifi, proche de Saddam Haftar). Selon plusieurs spécialistes, ce rapprochement marque un tournant pragmatique de la part de l’Europe, qui assume désormais de traiter directement avec les autorités de fait, à l’Est comme à l’Ouest.
La gravité de ces arrangements se traduit par des pratiques transfrontalières controversées : des témoignages de migrants indiquent que les interceptions dépassent parfois les eaux territoriales libyennes, visant des embarcations sur le point d’atteindre la zone de patrouille grecque (à 275 km de Tobrouk). Des transferts forcés non déclarés seraient ensuite effectués par des embarcations non identifiées pour ramener les migrants aux autorités sécuritaires de l’est libyen, avant leur regroupement dans des camps et centres de rétention à Tobrouk.
Centres de retour européens et hantise de l’enracinement
À l’été 2026, l’Union européenne est parvenue à un accord de principe sur la possibilité de transférer les migrants déboutés vers des « centres de retour » situés hors du territoire communautaire, dans des pays tiers. Bien que la Libye ne soit pas explicitement désignée, sa position géographique et l’omniprésence du vide sécuritaire suscitent de vives inquiétudes quant à un basculement intégral du fardeau migratoire vers l’intérieur du pays.
Répercussions locales et exaspération populaire
L’onde de choc des politiques européennes et les pressions liées à la concentration humaine se traduisent par des tensions sociales et sécuritaires aiguës dans les villes libyennes, qui prennent plusieurs formes.
- Mobilisation de la rue et ciblage des représentations onusiennes : des manifestations d’ampleur ont éclaté devant les locaux du Haut-commissariat pour les réfugiés (HCR) et de l’OIM à Tripoli, culminant avec l’intrusion dans des centres de services en septembre 2026 pour exiger la résiliation des accords et la fermeture définitive de ces structures.
- Opérations de police d’envergure et crise à Tobrouk : la hausse brutale de la population migrante à Tobrouk a provoqué un affrontement direct entre trois acteurs : les réseaux de passeurs, les autorités locales et les habitants, dont les infrastructures et l’accès au logement ont été saturés par l’arrivée massive et soudaine de migrants. En réaction, les services de sécurité locaux ont déclenché de vastes opérations menant à l’interpellation de plus de 3 000 personnes en quelques jours, accompagnées d’expulsions immobilières et du transfert par camions de centaines de migrants vers des destinations inconnues à l’extérieur de la municipalité.
- Programmes de retours volontaires en deçà des besoins : parallèlement, les programmes de rapatriement volontaire supervisés par l’OIM accusent un décalage flagrant avec la réalité du terrain. À titre d’exemple, en septembre 2026, un vol charter n’a permis le rapatriement que de 174 migrants (93 du centre de rétention de Tajoura et 81 de Sebha), un nombre dérisoire face à la réalité des flux.
- Onde de choc opérationnelle et paralysie économique : la fuite ou la dissimulation d’une partie de la main-d’œuvre étrangère par peur des arrestations et des violences a provoqué une paralysie quasi totale des zones commerciales, du BTP et des services de salubrité publique. Cette situation a mis en lumière la vulnérabilité structurelle d’une économie dépendante du travail informel à bas coût, plaçant la Libye face à une équation particulièrement complexe.
La dimension régionale
Les organisations de défense des droits humains continuent de dénoncer les méthodes des garde-côtes et des brigades de sécurité libyennes, qualifiant ces interceptions en mer de rouage d’un « circuit financier fermé » : le migrant paye les passeurs, se fait intercepter en mer, est reconduit en centre de rétention, subit des extorsions, puis tente sa chance à nouveau. Des voix critiques accusent désormais les instances européennes d’être les partenaires indirects de ce système en traitant avec des pouvoirs de fait. Au niveau régional, la dynamique libyenne reste indissociable de la situation chez ses voisins.
- Tunisie : le verrouillage sécuritaire strict et les accords entre Tunis et Rome ont entraîné une chute de plus de 75 % des départs depuis les côtes tunisiennes en 2025, déplaçant immédiatement le centre de gravité des réseaux vers le littoral libyen (qui a enregistré une hausse de 38,1 %).
- Égypte : Le Caire observe avec une vive inquiétude la transformation de sa frontière occidentale et du triangle d’el-Ouweinat en couloir majeur de transit. Le ministère égyptien des Affaires étrangères a dû coordonner le rapatriement de milliers de ses ressortissants retenus en Libye au cours des premiers mois de 2026.
- Soudan : la guerre civile demeure le principal moteur de l’exode de milliers de personnes vers Koufra et l’est libyen, dans l’espoir de trouver une échappatoire vers l’Europe.
Vers une souveraineté confisquée
L’analyse du paysage migratoire en Libye en 2026 confirme que le pays subit de plein fouet les conséquences de sa position géographique et de son morcellement politique. La stratégie européenne – fondée sur l’externalisation de la gestion migratoire au-delà des frontières du continent et sur l’illusion de réponses exclusivement sécuritaires via l’équipement d’autorités de fait à l’est comme à l’ouest – ne fait, de l’avis des experts, qu’aggraver la déstabilisation économique et sociale du pays.
Pour que la Libye puisse s’extraire du piège du « confinement européen », la priorité absolue réside dans la réunification de ses institutions politiques et sécuritaires. Il lui faudra définir une stratégie nationale globale, fondée sur la régulation du marché du travail, la protection de ses frontières méridionales et le refus de sacrifier sa souveraineté sur l’autel d’arrangements sécuritaires précaires qui entretiennent l’épuisement du pays.
