L’Afrique principal marché de drones pour les militaires ukrainiens

10/04/2026 – Leslie Varenne

La guerre d’Ukraine a transformé les formes de combat avec l’usage massif de drones sur le champ de bataille. Des milliers de soldats ont été formés à leur pilotage. Aujourd’hui, les militaires ukrainiens monnayent ce savoir-faire à l’international. Si l’Afrique constitue le principal marché, ils ont trouvé d’autres débouchés, des monarchies du Golfe aux cartels d’Amérique latine.

Par Leslie Varenne

Récemment, dans un article publié dans La Libre Belgique et intitulé « Du Donbass à l’Afrique la nouvelle vague de mercenaires« , Nina Wilén et Sofie Rose alertaient sur les risques d’une démobilisation mal encadrée à la fin de la guerre en Ukraine. Les deux chercheuses estiment que 600 000 combattants russes et ukrainiens seraient concernés. Une masse critique d’hommes entraînés et surtout dotés de compétences militaires très recherchées. Un vivier idéal pour le marché mondial de la sécurité, voire de… l’insécurité.

Pour les dronistes ukrainiens, la reconversion n’a pas attendu un hypothétique cessez-le-feu. La transition est déjà en cours. Formés à grande échelle depuis 2022, ces opérateurs maîtrisent désormais un éventail complet de technologies : drones armés, reconnaissance, guerre électronique, frappes coordonnées, qui constituent le cœur des conflits modernes. Contrairement à d’autres spécialités militaires, ces compétences tiennent dans un sac à dos et s’exportent facilement.

Du front à l’export

Au départ, il s’agissait surtout de combattre les mercenaires de la société militaire privée Wagner, en affrontant la Russie là où elle était déjà implantée. Une sorte d’extension du front, version offshore. Ainsi, comme le rapporte le Kiev Post, des forces spéciales ukrainiennes, accompagnées d’opérateurs de drones, ont combattu aux côtés de rebelles syriens dès 2023.

En août de cette même année, le ministre ukrainien des Affaires étrangères d’alors, Dmytro Kuleba, promettait de « libérer l’Afrique de l’emprise russe » et lançait une contre-offensive diplomatique sur le continent. À la même période, l’unité de renseignement militaire ukrainienne « Timur » a mené une campagne pour traquer les combattants de Wagner au Soudan, en coopération avec les forces du général Burhan. Ironie de l’histoire : quelques mois plus tard, Moscou a reconnu le même Burhan comme autorité légitime. Les deux parties se retrouvèrent donc à combattre dans le même camp !

Soudan, Libye, Mali, Tchad

Très vite, les Ukrainiens ont élargi leur terrain de jeu. Une enquête récente de RFI met en lumière leur rôle en Libye. Selon plusieurs sources locales, plus de 200 officiers et experts ukrainiens seraient aujourd’hui déployés dans l’ouest du pays, notamment à Tripoli, Misrata et Zaouïa. Ils forment les forces locales à l’utilisation des drones et participent à une guerre d’influence plus large face à la Russie. Kiev en profite pour négocier des coopérations militaires contre un accès aux ressources énergétiques.

Au Mali, les instructeurs ukrainiens forment les rebelles touaregs à l’usage de drones artisanaux. D’abord contre les mercenaires de Wagner, puis, après leur départ, contre leur successeur, Africa Corps. Cette coopération a été particulièrement mise en lumière lors de l’attaque de Tinzaouaten en 2024, où ces nouvelles tactiques ont fait leurs preuves et été revendiquées avec fierté par la diplomatie ukrainienne.

D’autres pays africains sont régulièrement cités, même si le brouillard de la guerre et de la communication reste épais. Au Tchad, il s’agirait surtout d’un point de passage logistique vers le Darfour voisin. En République centrafricaine, bastion des forces russes, les rumeurs évoquent une présence ponctuelle. Quant à la République démocratique du Congo, elle est souvent mentionnée, mais les preuves concrètes restent difficiles à établir. Beaucoup d’ombres, peu de certitudes.

Une stratégie assumée pour un business prometteur

Si, jusqu’à présent, la présence des dronistes ukrainiens sur les théâtres syrien et africain n’était pas assumée par Kiev, la donne a changé à la faveur de la guerre en Iran. Face à la multiplication des attaques de drones iraniens Shahed utilisés par la Russie en Ukraine, plusieurs pays ont cherché des solutions rapides, efficaces et surtout moins coûteuses que les systèmes occidentaux. Or, dans ce domaine, Kiev dispose d’un avantage décisif : elle teste ses technologies tous les jours en conditions réelles.

C’est dans ce contexte que Volodymyr Zelensky a entrepris, fin mars 2026, une tournée express dans le Golfe. En quelques jours, le Président ukrainien a enchaîné les rencontres : Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar. L’objectif est clair : vendre une expertise « testée au combat » et proposer des solutions immédiatement opérationnelles. Plusieurs accords de coopération militaire ont été signés, certains sur une durée de dix ans. Au programme : formation, partage de technologies, développement de systèmes anti-drones et même perspectives de coproduction.

Mais ce voyage n’était qu’une formalité. Dans les faits, Kiev avait déjà pris les devants. Plus de 200 opérateurs de drones sont déployés dans la région pour former les armées locales et renforcer leurs capacités de défense. Le modèle change : il passe de la guerre de l’ombre à une offre structurée…

Cette offensive mercantiliste et diplomatique a profondément agacé Donald Trump. Début mars 2026, il a rejeté publiquement toute idée de coopération avec Kiev en matière de drones, affirmant que les États-Unis « n’ont besoin de personne » dans ce domaine et qu’ils disposent des meilleures technologies au monde. Il a même qualifié Zelensky de « dernière personne » à qui il demanderait de l’aide. À Washington, on voit d’un mauvais œil un partenaire dépendant devenir, à son tour, fournisseur de solutions militaires.

Quand les cartels passent en mode FPV

Mais groupes rebelles et États ne sont pas les seuls clients de ce nouveau marché et le modèle risque fort de sérieusement déraper. Depuis 2025, plusieurs enquêtes, notamment d’Intelligence Online, ont révélé que des membres de cartels mexicains et colombiens s’étaient formés en Ukraine. Les contrats ne sont pas officiels : il suffit aux narcotrafiquants d’intégrer la Légion internationale de défense territoriale de l’Ukraine, une unité créée en 2022, pour accueillir les volontaires étrangers venus combattre aux côtés de Kiev.

L’alerte est venue du Centre national de renseignement mexicain, qui a signalé aux services ukrainiens la présence de volontaires hispanophones aux profils suspects. Officiellement, ils viennent combattre. Officieusement, ils s’intéressent surtout aux modules de formation sur les drones. D’autant qu’en Ukraine, ces formations ne sont pas théoriques. Elles se déroulent en conditions réelles, avec un retour d’expérience immédiat. Comment contourner le brouillage électronique, voler à basse altitude, éviter la détection thermique, frapper en essaim : autant de compétences difficilement accessibles ailleurs.

Et les conséquences se font déjà sentir. Au Mexique, les cartels utilisent désormais des drones armés pour mener des attaques contre leurs rivaux ou les forces de sécurité. Certaines opérations recensées en 2025 montrent des frappes coordonnées, précédées de reconnaissance aérienne, très proches des tactiques observées sur le front ukrainien. Attaques contre des convois, largage d’explosifs, frappes ciblées. La guerre des cartels a changé d’échelle.

Agacement de Donald Trump 

La colère de Donald Trump s’éclaire d’un nouveau jour, car les États-Unis en subissent de plein fouet les conséquences, à travers des incursions persistantes de drones le long de la frontière sud et au-dessus des installations militaires américaines. Au point que le NORTHCOM (commandement nord-américain) a mis sur pied des systèmes anti-drones déployables.

En Colombie, la tendance est similaire, même si elle reste plus diffuse. Là aussi, d’anciens combattants ou membres de groupes armés s’approprient progressivement ces techniques, dans un contexte où les drones étaient déjà utilisés, mais de manière beaucoup plus rudimentaire.

En d’autres termes, ce qui a été conçu pour affronter une armée régulière se retrouve désormais entre les mains d’acteurs non étatiques, avec tous les risques que cela comporte. Dans ce monde sans règles, où le droit international n’est plus qu’un lointain souvenir, ce marché-là est promis à un avenir radieux.