Affaire Thélyson Orélien: le Renaudot fait cavalier seul!

08/10/2026 – La rédaction de Mondafrique

Écarté du Goncourt et du Femina, mais toujours en lice pour le Renaudot. Accusé de plagiat et soupçonné d’avoir utilisé l’intelligence artificielle, l’écrivain haïtien Thélyson Orélien embarrasse les jurys littéraires français. Entre soupçons, divergences de traitement et accusations de racisme, son roman met à l’épreuve les certitudes du monde éditorial.

Dans le petit monde des prix littéraires français, le soupçon de plagiat ne semble pas avoir partout la même gravité. Ce qui suffit à écarter un roman du Goncourt et du Femina ne l’empêche manifestement pas de poursuivre sa carrière au Renaudot. Mercredi 7 octobre, le jury de ce dernier a maintenu C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, dans sa deuxième sélection. Une décision qui ne manque pas de piquant, alors que l’écrivain haïtien se trouve au centre d’une polémique mêlant accusations de plagiat et soupçons de recours à l’intelligence artificielle.

Publié chez Grasset, le roman avait pourtant commencé sa rentrée littéraire sous des auspices prometteurs. Présent dans les premières sélections des grands prix, il semblait promis à une belle carrière. Mais depuis le 21 septembre, l’attention s’est déplacée du contenu du livre vers les conditions présumées de son écriture. L’auteur est également visé par des accusations de plagiat concernant d’autres textes, notamment des articles et des poèmes. Des soupçons dont la portée reste à établir, mais qui ont déjà suffi à bouleverser le calendrier des consécrations.

Trois jurys, deux poids, deux mesures

Le Goncourt n’a pas attendu sa deuxième sélection pour retirer le roman de la compétition. Selon BFMTV, l’inquiétude concernait notamment le Goncourt des lycéens, distinction pour laquelle l’ouvrage apparaissait comme un sérieux candidat. Le Femina a suivi une ligne comparable en écartant Thélyson Orélien de sa deuxième sélection, dévoilée mardi 6 octobre.

Le Renaudot, lui, n’a pas bougé. Son jury, présidé par Frédéric Beigbeder, a conservé le roman parmi les neuf ouvrages encore en compétition. Faut-il y voir une défense de la présomption d’innocence, un refus de céder à la pression médiatique ou une manière d’affirmer son indépendance face aux autres académies ? Faute d’explication précise, difficile de trancher. Mais le résultat est assez savoureux : un même livre peut être jugé trop embarrassant pour deux prix et parfaitement admissible pour un troisième.

Une autre question, plus délicate, traverse cette affaire : celle du racisme. Thélyson Orélien est un écrivain noir, originaire d’Haïti, qui affirme avoir subi des attaques racistes depuis son arrivée en France. Le quotidien Le Monde a rapporté ses dénonciations, tandis que Mediapart a consacré une enquête à la dimension raciale de la polémique. Cela ne suffit évidemment pas à invalider les accusations littéraires, mais invite à examiner la violence de certaines réactions.

Le précédent de Michel Houellebecq mérite d’être rappelé. En 2010, l’écrivain français avait été accusé d’avoir repris sans attribution des passages de Wikipédia dans La Carte et le territoire. Il avait néanmoins obtenu le Goncourt. Les circonstances diffèrent et les faits reprochés ne sont pas équivalents. Reste une interrogation légitime : dans un milieu qui célèbre volontiers la diversité, tous les écrivains bénéficient-ils de la même indulgence face au soupçon ?

La sélection du Renaudot conserve par ailleurs Boris Bergmann avec Minotaure (Albin Michel), Jean-Marie Blas de Roblès avec Cipango (Zulma), Hemley Boum avec Nos vies sauvages (Gallimard), François-Henri Désérable avec Le Palais (Gallimard), David Djaïz avec La méthode (Stock), Osvalde Lewat avec Un corps indocile (Philippe Rey), Anne Percin avec Eugénie sous les bombes (Buchet Chastel) et Marie Petitcuénot avec Heures sauvages (Héloïse d’Ormesson).

Dans la catégorie essais, six ouvrages restent en compétition, notamment ceux de Jean-Paul Enthoven, Luz et Olivier Rolin. Le jury annoncera son lauréat le 3 novembre.

Le scandale, meilleur attaché de presse ?

L’autre ironie de cette affaire tient à son retentissement commercial. Alors que deux jurys ont pris leurs distances, C’était ça ou mourir continue d’être mis en avant dans les librairies et de susciter la curiosité. À défaut de chiffres permettant de mesurer précisément l’effet de la polémique sur les ventes, une évidence s’impose : le scandale offre au roman une visibilité dont bien des écrivains parfaitement irréprochables pourraient être jaloux.

Au Canada, les éditions du Boréal ont suspendu la promotion du livre, tandis que son auteur est reparti dans le pays. En France, la controverse poursuit sa propre carrière, alimentée par chaque nouvelle décision des jurys.

L’affaire pose pourtant des questions sérieuses. Le plagiat consiste à s’approprier le travail d’autrui sans attribution. L’utilisation de l’intelligence artificielle relève d’une problématique différente, qui dépend de la nature et de l’ampleur de son intervention. Employer un outil pour corriger un manuscrit n’équivaut pas à lui déléguer la rédaction d’un roman. Encore faut-il pouvoir établir ce qui a réellement été fait.

Comment garantir l’originalité d’une œuvre lorsque les outils génératifs peuvent produire des textes de plus en plus élaborés ? Jusqu’où va la responsabilité de l’éditeur ? Et sur quels éléments un jury peut-il fonder une exclusion sans transformer le soupçon en condamnation ?

En attendant, les prix littéraires avancent en ordre dispersé. Le Goncourt et le Femina ont choisi la précaution. Le Renaudot maintient sa sélection. Quant au lecteur, il assiste à un spectacle où les querelles autour de la fabrication du livre menacent de supplanter le livre lui-même.

Reste cette savoureuse contradiction : un roman dont l’originalité est contestée aura réussi à provoquer l’une des situations les plus originales de la rentrée littéraire. Et tandis que les jurys s’interrogent sur ce qui fait un véritable auteur, Thélyson Orélien demeure candidat à l’un des prix les plus convoités de France. À défaut de s’accorder sur les règles, le monde littéraire aura au moins réussi à faire du soupçon un événement de la rentrée.