« Rendez-moi mon père » : le cri d’un journaliste guinéen

31/07/2026 – La rédaction de Mondafrique

Le journaliste d’investigation Mamoudou Babila Keïta vient de publier un manifeste déchirant pour demander la libération de son père, Elhadj Adama Keïta, commerçant (photo ci-dessus) enlevé le 29 septembre 2025 à son domicile de N’Zérékoré, dans le sud de la Guinée, « alors qu’il s’apprêtait pour la prière de l’aube à la mosquée ».

Ce rapt a, selon Babila Keïta, été perpétré en représailles contre les activités professionnelles du journaliste au sein de son média Inquisiteur.net. « Les autorités n’ayant pas réussi à m’atteindre directement ont décidé de s’en prendre à ma famille », affirme-t-il.

Intitulé « Rendez-moi mon père », le plaidoyer du journaliste en exil évoque le manque, l’inquiétude et, on le devine aussi, la culpabilité d’avoir apporté le malheur dans la famille. Babila Keita s’est résolu à publier ce texte après des mois de vaines démarches et négociations discrètes. « Cela fait exactement dix mois que nous n’avons aucune nouvelle de notre père, dix mois au cours desquels j’ai multiplié, dans la plus grande discrétion, des démarches auprès des autorités guinéennes, des personnalités influentes, des responsables religieux, des sages, ainsi que des partenaires nationaux et internationaux. J’ai choisi le dialogue, la patience, la discrétion, les négociations, les médiations (…) dans l’espoir d’obtenir la vérité et la libération de mon père. Face au silence persistant et à l’absence de réponse, j’ai décidé de rendre cette parole publique. Ce manifeste est un appel à la justice, à la dignité et à la conscience de chacun des Guinéens. »

« Monsieur le président, je vous parle comme un fils« 

« C’est le cri d’un fils à la conscience de ceux qui détiennent aujourd’hui une part d’autorité en Guinée, à tous ceux qui aujourd’hui détiennent une parcelle d’autorité dans notre pays, à tous ceux qui de près ou de loin connaissent le sort réservé à mon père ou sont en mesure d’agir pour mettre fin à cette épreuve », explique le journaliste, qui a établi une chronologie précise de la publication de ses enquêtes et des tentatives de corruption et intimidations qu’elles ont suscitées en retour, au fil d’une tension croissante avec la justice, les forces de l’ordre puis la garde présidentielle.

Interpellant directement le président Mamadi Doumbouya, il tente de faire appel à son « humanité. » « Je vous parle comme un fils, je vous parle avec une douleur qu’on ne peut réellement traduire, la douleur d’un enfant auquel on a arraché son père, la douleur d’une famille privée de son pilier, la douleur des mères, des épouses, des enfants, des petit-enfants, des frères, des sœurs, des voisins, des amis et toute une communauté qui vit depuis dix mois dans une attente interminable. Depuis dix mois, mon père a disparu. Dix mois d’attente, de silence et d’angoisse. Chaque lever du soleil est devenu une nouvelle épreuve par ce qu’il nous rappelle une seule et même question : ‘où est-il ?’« 

Puis il présente son père, Elhadj Adama Keita, âgé de 76 ans, « illettré et sans aucun engagement politique ». « Un vieillard, un homme de foi dont toute l’existence s’est construite autour du travail, de la famille, de la solidarité, du respect des autres et de l’amour de Dieu. Il n’a jamais recherché le pouvoir ni milité dans un parti politique, il n’a jamais porté des armes, il n’a jamais été connu pour des actes de violence et n’a jamais été condamné dans sa vie. Il est simplement un père. »

« La souffrance de mon père, prix de mon engagement professionnel« 

Les questions le taraudent. « A-t-il seulement accès aux soins qu’exige son âge? Peut-il encore accomplir librement ses prières quotidiennes ? Sait-il où il se trouve et pourquoi il est privé de sa liberté ? Est-il toujours en vie ? Sait-il que nous ne l’avons jamais oublié ou pense-t-il que nous avons renoncé à lui ? »

Si le journaliste d’investigation sait que son métier « exigeant » « peut provoquer des critiques [et] exposer celui qui l’exerce », il n’a jamais imaginé « qu’un jour, la souffrance de [son] père puisse devenir le prix de [son] engagement professionnel. (…) Aucun père ne devrait répondre à la place de son fils. »

Car le plus douloureux, sans doute, pour Babila Keita, a été de prendre conscience, au fil de ses innombrables efforts de dialogue et de négociation, que son père « n’était plus seulement [son] père : il était devenu le symbole d’un choix qui ne lui appartenait pas », le choix politique et professionnel de son fils. « Et cette pensée m’a brisé. Car aucun père ne devrait porter le poids des engagements, des opinions ou du métier de son fils. (…) J’ai suspendu mon travail, je me suis éloigné du débat public, j’ai mis entre parenthèses une partie de mon existence, non par peur, mais parce qu’aucune enquête ne vaut la vie ou la dignité d’un père innocent. Je me suis tu par respect pour mon père, pour amour pour ma famille, par fidélité à l’éducation que j’ai reçue. Mais aujourd’hui, après 10 mois d’attente, des questions me hantent : à partir de quel moment le silence cesse-t-il d’être une preuve de sagesse pour devenir un forme d’abandon ? »

« Il n’est jamais trop tard »

Invoquant le droit et les promesses de justice et de refondation faites par les auteurs du coup d’État de septembre 2021, le journaliste « refuse de croire que notre République puisse se résumer à la peur. » « Je parle parce que je continue de croire que rien n’est irréversible. Il n’est jamais trop tard pour choisir le droit plutôt que l’arbitraire et je veux croire qu’il n’est pas trop tard pour rendre un père à une famille.

Babila Keïta achève son propos par une nouvelle adresse au Président, faisant appel à sa conscience « devant le peuple de Guinée et devant Dieu. » « Comme beaucoup de Guinéens vous avez connu les incertitudes de la vie. (…) La vie rappelle que rien de ce que nous possédons ici-bas n’est éternel. Ce qui demeure en revanche c’est le souvenir que nous laissons derrière nous. Je continue de croire qu’il n’est jamais trop tard pour poser un acte qui grandit une nation. (…) Il est en votre pouvoir de mettre un terme à cette souffrance, alors faites-le ! »

Mamadou Babila Keïta vit en exil depuis juillet 2024, après avoir fait l’objet d’une tentative d’enlèvement et reçu plusieurs menaces, pressions intimidations directement liées à ses enquêtes sur la gouvernance, la corruption et les violations des droits humains en Guinée.