En envisageant de rejoindre le pacte militaire conclu entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, la Syrie accélère son repositionnement régional. Derrière cette possible adhésion se dessinent de nouveaux équilibres de sécurité, sur fond d’offensive houthie, de tensions avec Israël et de rivalités iraniennes.
La Syrie pourrait bientôt intégrer une alliance militaire dont elle aurait été, il y a encore deux ans, l’un des partenaires les plus improbables. Samedi 31 octobre, à Bahreïn, le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chibani, a annoncé que des discussions étaient engagées pour évaluer l’adhésion de Damas au pacte de défense de La Mecque, signé en août par l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Une déclaration prudente dans sa formulation, mais révélatrice du chemin diplomatique parcouru depuis la chute de Bachar al-Assad, en décembre 2024.
Devant les participants au Dialogue de Manama, le chef de la diplomatie syrienne a présenté son pays comme une composante à part entière de la sécurité régionale. Il a insisté sur la nécessité de développer des mécanismes communs de dissuasion et de défense, tout en affirmant la solidarité de Damas avec les États du Golfe confrontés aux attaques de missiles et de drones. La Syrie a également réaffirmé son soutien au gouvernement yéménite internationalement reconnu, opposé aux rebelles houthis soutenus par l’Iran.
L’initiative syrienne intervient dans un contexte particulièrement tendu. L’Arabie saoudite subit depuis plusieurs semaines une intensification des attaques houthies contre ses installations civiles, énergétiques et aéroportuaires. Une frappe majeure a notamment paralysé l’aéroport international de Riyad pendant une partie du mois d’octobre. Face à cette escalade, Riyad multiplie les initiatives militaires et diplomatiques. La France a annoncé l’envoi de troupes pour contribuer à la protection d’un terminal pétrolier saoudien, tandis que le Royaume-Uni a engagé des moyens aériens défensifs.
Mais l’éventuelle entrée de la Syrie dans le pacte ne répondrait pas uniquement à l’urgence yéménite. Elle consacrerait le retour de Damas dans un dispositif régional dont les principaux acteurs avaient soutenu, à des degrés divers, son éloignement du régime Assad.
Une alliance militaire aux ambitions régionales
Signé le 7 août 2026 à La Mecque, le pacte repose sur un principe de défense collective : une attaque armée contre l’un de ses membres doit être considérée comme une attaque contre l’ensemble des signataires. Le texte prévoit également un approfondissement de la coopération militaire, sans que les modalités précises d’une intervention commune aient toutes été rendues publiques.
Cette clause a suscité des comparaisons avec l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord. Le rapprochement a toutefois ses limites. L’alliance de La Mecque ne dispose pas, à ce stade, d’une organisation militaire intégrée comparable à celle de l’OTAN, et sa traduction opérationnelle reste à préciser. Le processus de ratification se poursuit d’ailleurs en Turquie.
Les trois membres fondateurs réunissent des capacités complémentaires. L’Arabie saoudite apporte son poids financier et diplomatique, ainsi que son influence dans le monde arabe. La Turquie possède une armée expérimentée, une industrie de défense en expansion et une présence militaire dans plusieurs théâtres régionaux. Le Pakistan dispose, pour sa part, de forces armées importantes et de l’arme nucléaire, même si aucune disposition publique ne permet d’affirmer que celle-ci entre dans les garanties du pacte.
Pour Riyad, l’enjeu est de diversifier ses garanties sécuritaires. Le partenariat historique avec Washington demeure central, mais la multiplication des menaces pousse le royaume à développer d’autres instruments de dissuasion. L’alliance avec Ankara et Islamabad permet ainsi de constituer un cadre de coopération entre trois puissances musulmanes, sans rompre avec les engagements militaires occidentaux.
L’arrivée éventuelle de la Syrie présenterait un intérêt différent. Damas ne possède ni les ressources financières saoudiennes ni les capacités militaires turques ou pakistanaises. Son importance tient d’abord à sa position géographique, à ses frontières avec la Turquie, l’Irak, la Jordanie, le Liban et Israël, et à sa place dans les rivalités qui traversent le Levant.
Pour le président Ahmad al-Charaa, une adhésion renforcerait surtout la légitimité internationale du nouveau pouvoir. Après des années d’isolement, la Syrie cherche des partenaires susceptibles de contribuer à sa reconstruction économique, à la réorganisation de son armée et à la consolidation de ses institutions.
Les liens avec Ankara jouent ici un rôle déterminant. La Turquie figure parmi les principaux soutiens de la nouvelle administration syrienne et participe à sa coopération militaire. Quant à Riyad, son engagement politique et économique en faveur de Damas s’inscrit dans une volonté de stabiliser la Syrie tout en renforçant l’influence saoudienne au Levant.
Reste une question délicate : cette coopération pourrait-elle entraîner la Syrie dans une confrontation avec les Houthis ? Damas a démenti les informations selon lesquelles l’Arabie saoudite lui aurait demandé d’envoyer des forces terrestres au Yémen. De leur côté, Ankara et Islamabad n’ont annoncé aucune offensive contre les rebelles yéménites, malgré leurs engagements de solidarité avec Riyad.
L’adhésion éventuelle de la Syrie relève donc, pour le moment, davantage d’un choix stratégique que d’un engagement militaire immédiat.
Entre Israël et l’Iran, les limites d’un nouvel équilibre
Le repositionnement syrien pose une question plus vaste : quelle place Damas entend-il occuper dans les rapports de force entre les puissances régionales ?
Pendant plusieurs décennies, le régime Assad a constitué l’un des principaux alliés arabes de Téhéran. La Syrie représentait alors un maillon essentiel de l’influence iranienne au Levant, notamment à travers les liens militaires et logistiques entretenus avec le Hezbollah libanais. Le renversement de Bachar al-Assad a profondément modifié cette configuration.
En se rapprochant de Riyad et d’Ankara, Damas s’inscrit désormais dans un environnement diplomatique différent. Une adhésion au pacte de La Mecque accentuerait cette évolution, sans signifier nécessairement que la Syrie entend participer à une coalition dirigée contre l’Iran.
La distinction est importante. Malgré le soutien iranien aux Houthis, les signataires du pacte cherchent également à préserver des canaux de négociation avec Téhéran. Selon The National, des représentants des trois pays se sont récemment rendus en Iran dans le cadre d’efforts visant à prévenir une nouvelle escalade régionale.
L’alliance semble donc poursuivre deux objectifs qui ne sont pas incompatibles : renforcer les capacités de dissuasion de ses membres et conserver une marge de manœuvre diplomatique face à leurs adversaires.
Le dossier israélien introduit une difficulté supplémentaire. Au Dialogue de Manama, Assaad al-Chibani a dénoncé la multiplication des frappes israéliennes sur le territoire syrien, affirmant que plus de mille attaques avaient été menées en moins de deux ans. Il a également réclamé le respect des lignes de séparation antérieures au 8 décembre 2024 et de l’accord de désengagement israélo-syrien de 1974.
Si la Syrie rejoignait une alliance fondée sur le principe de défense collective, une attaque israélienne contre son territoire pourrait théoriquement soulever la question des obligations de ses partenaires. Mais rien n’indique aujourd’hui que Riyad, Ankara ou Islamabad accepteraient de transformer cette garantie en intervention militaire contre Israël.
C’est précisément l’une des limites potentielles du pacte. Les intérêts stratégiques de ses membres convergent sur certains dossiers, sans être identiques. La Turquie entretient ses propres rapports avec Israël, l’Arabie saoudite poursuit une diplomatie régionale distincte et le Pakistan possède ses priorités sécuritaires, notamment en Asie du Sud.
Pour le Liban, cette recomposition mérite également attention. Une Syrie plus étroitement associée à Riyad et Ankara pourrait peser différemment sur les équilibres du Levant, particulièrement dans les dossiers frontaliers, sécuritaires et dans les relations avec les acteurs armés non étatiques. Aucun élément ne permet toutefois de conclure que le pacte prévoit une initiative concernant directement le territoire libanais ou le Hezbollah.
L’avenir de cette alliance dépendra finalement de sa capacité à transformer une déclaration de solidarité en mécanismes militaires crédibles, sans entraîner ses membres dans des conflits auxquels ils ne souhaitent pas participer.
Pour Damas, l’enjeu immédiat est plus politique. Le pouvoir syrien cherche à démontrer qu’il n’est plus un acteur isolé, mais un partenaire capable de participer à la définition des équilibres régionaux. Pour Riyad, une éventuelle adhésion syrienne élargirait l’influence diplomatique d’un dispositif encore jeune, dont la solidité n’a pas véritablement été éprouvée.
La Syrie n’a pas encore rejoint le pacte de La Mecque. Mais l’ouverture de ces discussions révèle déjà l’ampleur de la recomposition des alliances au Moyen-Orient depuis la disparition du régime Assad.
