Les élections israéliennes du 27 octobre dessinent un paysage politique fragmenté. Si l’opposition menée par Gadi Eisenkot devance le camp de Benjamin Netenyahu, aucune majorité ne se dégage. Entre négociations incertaines, percée des partis arabes et fractures profondes, Israël s’interroge sur son avenir institutionnel et ses orientations géopolitiques.
Les Israéliens ont voté massivement, mais les urnes n’ont pas encore livré de réponse à la question qui dominait cette consultation : qui dirigera le pays après Benjamin Netenyahu, ou avec lui ? Les premières projections du scrutin législatif du 27 octobre 2026 traduisent une situation paradoxale. Le Likoud du Premier ministre sortant resterait la première formation politique du pays, tandis que le bloc d’opposition conduit par Gadi Eisenkot disposerait d’une avance parlementaire, sans atteindre la majorité nécessaire pour gouverner.
Selon les sondages réalisés à la sortie des urnes, l’opposition obtiendrait 53 sièges, dont 23 pour le parti Yashar de Gadi Eisenkot, contre 50 pour la coalition de droite et d’extrême droite de Netenyahu, dont 25 pour le Likoud. Les formations arabes recueilleraient 17 sièges, un résultat record. Ces chiffres restent provisoires et devront être confirmés par le dépouillement officiel.
Avec une participation dépassant 77,7 %, particulièrement élevée, ce premier scrutin depuis les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 dépasse largement le cadre d’une alternance politique ordinaire. Il intervient après plusieurs années de guerres, de tensions institutionnelles et de controverses sur les responsabilités sécuritaires du gouvernement. Le vote exprime une forte mobilisation nationale, sans résoudre les divisions qui traversent la société israélienne.
La véritable bataille commence donc au lendemain du scrutin. Elle ne se jouera plus seulement entre les partis, mais autour de leur capacité à négocier, à surmonter leurs incompatibilités et à définir un projet de gouvernement.
Netenyahu affaibli, mais toujours incontournable
La première interrogation concerne Benjamin Netenyahu lui-même. Peut-on parler d’un désaveu politique lorsque son parti demeure le premier de la Knesset ? La réponse dépend de la distinction entre le poids électoral du Likoud et celui de ses alliés.
Avec 25 sièges selon les premières projections, le Likoud conserve une implantation solide. Mais le bloc gouvernemental, crédité de 50 sièges, reste à onze sièges de la majorité absolue de 61 députés. Ce résultat souligne les limites de la coalition sortante, tout en montrant que Netenyahu dispose encore d’une base électorale importante.
Depuis le 7 octobre 2023, le Premier ministre fait face à plusieurs contestations : les défaillances sécuritaires ayant précédé l’attaque du Hamas, les conséquences humaines et diplomatiques de la guerre à Gaza, les tensions avec les institutions judiciaires et les divisions provoquées par sa coalition. Ses partisans mettent en avant, à l’inverse, la conduite des opérations militaires et la nécessité de maintenir une politique sécuritaire ferme.
Le scrutin ne tranche pas définitivement ce débat. Il montre surtout que la question Netenyahu continue d’organiser une grande partie de la vie politique israélienne, au point de reléguer parfois au second plan les divergences programmatiques entre ses adversaires.
Face à lui, Gadi Eisenkot incarne une offre politique différente, sans constituer pour autant une rupture complète avec les orientations sécuritaires israéliennes. Ancien chef d’état-major, devenu chef du parti centriste Yashar, il bénéficie de son expérience militaire et de son positionnement institutionnel. Il défend une recomposition politique autour d’un gouvernement capable de restaurer la confiance envers l’État, mais demeure partisan d’une approche exigeante en matière de défense.
La différence entre les deux hommes porte donc autant sur la gouvernance, les alliances et le fonctionnement institutionnel que sur la doctrine militaire.
Une question demeure : l’opposition peut-elle transformer son rejet commun de Netenyahu en programme de gouvernement cohérent ? Entre centristes, nationalistes, libéraux et formations de gauche, les divergences sur la religion, la justice, les territoires palestiniens ou les rapports avec les États-Unis restent considérables.
L’expérience israélienne a déjà démontré qu’une coalition réunie contre un dirigeant pouvait accéder au pouvoir sans nécessairement parvenir à surmonter durablement ses contradictions.
Les partis arabes, nouveaux arbitres d’une majorité introuvable
La principale surprise politique pourrait venir des formations arabes. Avec 17 sièges selon les premières projections, elles réaliseraient une performance historique et se retrouveraient en position de peser directement sur la formation du prochain gouvernement.
Le paradoxe est considérable. Dans un pays où les relations entre citoyens juifs et arabes ont été profondément affectées par la guerre à Gaza, des partis longtemps marginalisés dans les négociations gouvernementales pourraient devenir indispensables à une alternance.
Mais leur poids arithmétique suffira-t-il à leur donner une véritable influence politique ?
En additionnant les 53 sièges projetés pour l’opposition et les 17 attribués aux formations arabes, une majorité théorique de 70 députés apparaît. Encore faudrait-il que ces forces acceptent de coopérer. Or plusieurs composantes du bloc Eisenkot refusent une alliance gouvernementale avec les partis arabes, compliquant singulièrement les perspectives d’alternance.
Une solution intermédiaire pourrait consister à former un gouvernement minoritaire bénéficiant d’un soutien extérieur des députés arabes. Ceux-ci pourraient appuyer certaines décisions ou s’abstenir lors de votes décisifs, sans participer directement à l’exécutif.
Cette formule soulèverait néanmoins une question fondamentale : jusqu’où les partis arabes accepteraient-ils de soutenir un gouvernement dont les orientations sécuritaires et palestiniennes resteraient éloignées de leurs revendications ?
L’enjeu dépasse les calculs parlementaires. Il touche à la place de la minorité arabe, qui représente environ un cinquième de la population israélienne, dans la définition du projet national. Une influence parlementaire accrue pourrait-elle se traduire par une meilleure représentation politique, ou se heurterait-elle aux mêmes limites institutionnelles et idéologiques ?
D’autres scénarios demeurent ouverts. Netenyahu pourrait chercher de nouveaux partenaires, une coalition d’union nationale pourrait être envisagée, ou l’impasse pourrait déboucher sur un nouveau scrutin.
Car, en Israël, le dirigeant du premier parti n’est pas automatiquement appelé à gouverner. Le président Isaac Herzog devra consulter les formations parlementaires et désigner celui qui paraît disposer des meilleures chances de constituer une majorité. Les négociations pourraient se prolonger plusieurs semaines, voire plusieurs mois.
Quel Israël après le 27 octobre ?
Au-delà de l’arithmétique parlementaire, le scrutin pose une question plus profonde : quelle direction politique et stratégique Israël entend-il prendre après trois années marquées par les conséquences du 7 octobre et les conflits régionaux ?
Les divisions ne concernent pas seulement l’identité du prochain Premier ministre. Elles opposent différentes conceptions du fonctionnement de l’État, de l’indépendance de la justice, des rapports entre religion et politique et des limites du pouvoir exécutif.
Sur le plan régional, l’enjeu est tout aussi important. Une alternance entraînerait-elle une inflexion de la politique israélienne envers les Palestiniens, le Liban, la Syrie ou l’Iran ? Rien ne permet de l’affirmer à ce stade. Eisenkot appartient à l’establishment militaire israélien et ses positions sécuritaires restent fermes. Un changement de gouvernement ne signifierait donc pas nécessairement un changement de doctrine stratégique.
Il pourrait néanmoins modifier les méthodes diplomatiques, les relations avec Washington et les partenaires européens, ainsi que les modalités de gestion des conflits. Mais les marges de manœuvre d’un éventuel gouvernement Eisenkot dépendraient étroitement de sa composition et de sa stabilité.
Une autre interrogation concerne la Cisjordanie et Gaza. Le prochain exécutif cherchera-t-il à redéfinir les objectifs politiques de l’après-guerre, ou poursuivra-t-il une politique essentiellement sécuritaire, sans perspective de règlement politique ? La réponse pèsera sur les relations d’Israël avec ses voisins arabes et sur les possibilités de relance d’un processus diplomatique.
Enfin, la question institutionnelle reste entière. Après cinq élections entre 2019 et 2022, Israël pourrait-il entrer dans une nouvelle période de paralysie gouvernementale ? Une Knesset fragmentée, où aucune coalition naturelle ne dispose de 61 sièges, constitue un terrain favorable aux compromis fragiles, aux marchandages parlementaires et aux crises à répétition.
Le vote du 27 octobre n’a donc pas encore désigné un successeur à Netenyahu, ni définitivement reconduit ce dernier. Il a surtout mis en évidence trois réalités : la persistance de son influence électorale, l’existence d’une opposition numériquement importante mais divisée, et l’émergence des partis arabes comme acteurs potentiellement décisifs.
Reste désormais à savoir si cette nouvelle configuration parlementaire permettra de dégager une majorité politique ou si elle prolongera les fractures existantes.
Les Israéliens ont choisi leurs représentants. Il leur reste à découvrir si ces représentants pourront s’accorder sur un gouvernement et, surtout, sur une direction commune pour le pays.
