Près de 800 kilogrammes d’explosifs interceptés, deux suspects arrêtés et de mystérieux intermédiaires recherchés. Au Liban, l’affaire de Dahr el-Baïdar ravive le spectre des assassinats politiques et interroge les véritables finalités de l’arsenal du Hezbollah, tandis que l’État tente de reprendre la main sur une sécurité longtemps confisquée.
Au Liban, certains chargements pèsent bien plus lourd que leur poids réel. Celui intercepté début octobre à Dahr el-Baïdar, sur l’axe stratégique reliant Beyrouth à la plaine de la Békaa, dans l’est du pays, appartient incontestablement à cette catégorie. Les forces de sécurité y ont arrêté deux hommes transportant plusieurs centaines de kilogrammes d’explosifs, dont du TNT et du C4, deux substances particulièrement destructrices. Selon des sources judiciaires citées par l’Associated Press, la cargaison atteignait environ 780 kilogrammes. D’autres sources avancent des quantités différentes. Une incertitude qui n’enlève rien à la gravité de la découverte.
Les deux suspects, Haitham Amhaz et Ali al-Kurdi, seraient liés au Hezbollah, selon certaines sources judiciaires et sécuritaires. Cette appartenance n’a toutefois pas été formellement établie, d’autres sources refusant de confirmer cette information. D’après les premiers éléments de l’enquête rapportés par l’Associated Press, les deux hommes auraient reçu pour instruction d’acheminer les explosifs depuis la région de Baalbeck, dans le nord-est du Liban, vers un destinataire identifié sous le nom de « Zoulfikar ». Ils auraient affirmé ignorer l’utilisation prévue de la cargaison.
Le 12 octobre, le ministre de la Justice, Adel Nassar, a apporté une précision troublante : les explosifs étaient acheminés vers la banlieue sud de Beyrouth, bastion politique et militaire du Hezbollah. Il a réclamé le renvoi du dossier devant la Cour de justice, juridiction compétente pour certaines affaires touchant à la sûreté de l’État. De son côté, le Premier ministre Nawaf Salam a promis que l’enquête serait menée jusqu’au bout, sans indulgence envers les responsables.
Des cargaisons explosives et des fantômes bien réels
L’enquête ne se limite désormais plus aux deux transporteurs présumés. Les investigations s’orientent également vers deux mystérieux intermédiaires désignés par les surnoms de « Hajj Sajed » et « Hajj Zoulfikar ». Communications difficiles à retracer, identités incertaines, possibles ramifications syriennes : les enquêteurs tentent de reconstituer une chaîne d’approvisionnement dont les véritables commanditaires demeurent inconnus.
Parallèlement, les interceptions se multiplient à la frontière syrienne. Le 9 octobre, l’armée libanaise annonçait la découverte de roquettes et d’environ 24 kilogrammes de TNT près d’Al-Qasr, localité de la région du Hermel, dans le nord-est du Liban, à proximité immédiate de la Syrie. Le 12 octobre, quelque 200 kilogrammes supplémentaires de matières explosives étaient saisis dans le même secteur, alors qu’ils devaient être introduits clandestinement sur le territoire libanais. Les éventuels liens entre ces cargaisons et celle de Dahr el-Baïdar restent à démontrer.
Ces découvertes interviennent dans un contexte régional profondément bouleversé. La chute du régime de Bachar al-Assad, en décembre 2024, a privé le Hezbollah d’un allié stratégique essentiel et fragilisé les circuits d’approvisionnement reliant l’Iran au Liban via la Syrie. Les nouvelles autorités de Damas ont multiplié les annonces d’interceptions d’armes à destination du territoire libanais. Pour le mouvement chiite, engagé dans une confrontation dévastatrice avec Israël et soumis à une pression croissante pour son désarmement, la question de ses approvisionnements est devenue particulièrement sensible.
Mais une autre interrogation traverse cette affaire : pourquoi acheminer de telles quantités d’explosifs vers la région de Beyrouth ? Aucun élément judiciaire rendu public ne permet encore de déterminer leur destination opérationnelle. Le Hezbollah présente traditionnellement son arsenal comme un instrument de résistance contre Israël. La présence présumée d’explosifs destinés à son environnement territorial ne démontre pas une intention d’utilisation intérieure. Elle suffit néanmoins à réveiller des souvenirs que les Libanais n’ont jamais véritablement enterrés.
Car au Liban, les explosifs ne renvoient pas uniquement aux champs de bataille. Ils évoquent aussi les voitures piégées, les assassinats politiques et cette longue succession de morts qui a marqué la vie publique depuis 2005. Autant de précédents qui donnent à cette affaire une résonance particulière, bien au-delà de la seule question de la contrebande.
Le spectre des assassinats et le défi de l’État
Le 14 février 2005, l’ancien Premier ministre Rafic Hariri était assassiné dans un attentat à Beyrouth, capitale du Liban. Suivirent notamment les meurtres des journalistes Samir Kassir et Gebran Tuéni, de l’ancien dirigeant communiste Georges Hawi, puis ceux de responsables politiques et sécuritaires comme Walid Eido, Antoine Ghanem, Wissam el-Hassan et Mohammad Chatah. En septembre 2005, la journaliste May Chidiac survivait à une tentative d’assassinat qui la laissait grièvement mutilée.
L’utilisation d’explosifs dans ces attentats est documentée, même si leur composition variait et que les responsabilités n’ont pas toujours été judiciairement établies. Dans l’affaire Hariri, le Tribunal spécial pour le Liban a reconnu coupables trois hommes liés au Hezbollah, sans établir la responsabilité de la direction du mouvement dans l’organisation de l’assassinat. Cette distinction est essentielle. Mais elle n’efface ni la mémoire des attentats ni les soupçons persistants qui entourent certaines opérations clandestines.
La découverte de C4, explosif plastique à usage principalement militaire, prend ainsi une résonance particulière dans un pays où plusieurs assassinats ont été perpétrés au moyen de charges explosives. Le gouvernement lui-même a reconnu l’inquiétude provoquée par ce précédent historique. Reste qu’aucune preuve ne permet aujourd’hui d’associer la cargaison interceptée à un projet d’attentat ou d’assassinat politique.
Au-delà de cette hypothèse, l’affaire révèle une contradiction devenue structurelle : un État qui revendique le monopole de la force et une organisation armée qui continue de disposer de capacités militaires autonomes. Depuis des décennies, le Hezbollah justifie cette exception par la nécessité de défendre le Liban contre Israël. Ses adversaires y voient une souveraineté confisquée et un déséquilibre politique entretenu par la force. À leurs yeux, l’argument de la résistance ne saurait constituer une garantie suffisante quant à l’utilisation d’un arsenal échappant à tout contrôle institutionnel.
La question se pose avec une acuité nouvelle alors que le Hezbollah a perdu une partie de ses relais régionaux, subi de lourdes pertes militaires et fait face à une pression internationale et intérieure accrue. Pour les autorités libanaises, cette enquête constitue un test de crédibilité. Identifier les transporteurs ne suffira pas. Encore faudra-t-il établir l’origine des explosifs, leurs destinataires et les responsabilités éventuelles de ceux qui ont organisé leur acheminement.
Car l’enjeu dépasse largement la saisie d’une cargaison. Il touche à la capacité réelle de l’État libanais de faire appliquer la loi sans distinction d’appartenance politique ou communautaire. Une question particulièrement sensible dans un pays où les rapports de force ont trop souvent pris le pas sur les institutions et où les enquêtes portant sur des affaires sécuritaires majeures ont parfois buté sur des obstacles politiques.
Le Liban a longtemps vécu avec des arsenaux parallèles, des enquêtes inachevées et des vérités fragmentaires. Aujourd’hui, près de 800 kilogrammes d’explosifs interceptés sur une route nationale rappellent brutalement que la souveraineté ne se proclame pas : elle s’exerce. Et que tant que les armes échapperont au contrôle de l’État, les vieux démons du pays continueront de hanter son présent.
