Syrie : le retour des puissances, les limites de la souveraineté

02/10/2026 – La rédaction de Mondafrique


En moins de deux ans, depuis la chute de Bachar al-Assad et l’arrivée d’Ahmed al-Charaa au pouvoir, tout s’accélère en Syrie. Les équilibres hérités de l’ère Assad se dissolvent, les alliances se recomposent, et les grandes puissances reviennent se positionner sur un territoire dont la valeur stratégique dépasse largement ses frontières.

Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.

Roula Merhej

Façade méditerranéenne, longue frontière turque, ouverture à l’est vers l’Irak et le Golfe, position de carrefour entre l’Asie, le Moyen-Orient et l’Europe : ports, corridors terrestres, réseaux énergétiques et infrastructures de transport confèrent à la Syrie une importance que son effondrement économique et militaire n’a pas effacée.

Mais cette centralité géographique n’a pas encore d’équivalent politique. La Syrie reste un État fragile, dépendant de soutiens extérieurs pour sa sécurité, sa reconstruction et sa réintégration économique. Damas compose avec les puissances qui l’entourent sans avoir les moyens de leur imposer ses conditions.

Tartous, ou le retour négocié de Moscou

Le 7 septembre 2026, quatre bâtiments russes ont rejoint le port de Tartous, première opération de ravitaillement d’ampleur depuis l’accord du 9 août entre Moscou et les nouvelles autorités sur l’avenir de Tartous et de Hmeimim. Malgré la chute d’Assad, que la Russie avait soutenu militairement depuis 2015, Moscou entend préserver son ancrage sur la côte méditerranéenne.

La configuration a toutefois changé. Le mémorandum du 9 août prévoit que Damas reprenne la gestion des installations civiles, notamment le quatrième quai commercial de Tartous, tandis que les installations militaires russes doivent être transformées en centres conjoints d’entraînement et de formation. Moscou conserve donc une présence stratégique, mais dans un cadre désormais négocié.

Ce choix syrien répond à une double nécessité. Militaire d’abord : les forces syriennes restent largement tributaires d’équipements d’origine soviétique et russe, ce qui maintient l’intérêt de Damas pour les capacités de maintenance, de soutien technique et de formation de Moscou, même si l’armée développe parallèlement d’autres partenariats. Stratégique ensuite : conserver la Russie dans le jeu évite de laisser la Turquie, les États-Unis ou les capitales du Golfe structurer seuls l’avenir du pays.

Il ne faut pas y voir pour autant une autonomie retrouvée. Le nouveau pouvoir ne dispose ni de la profondeur militaire, ni des ressources financières, ni de la stabilité institutionnelle nécessaires pour arbitrer librement entre les puissances. Il cherche surtout à empêcher qu’une seule devienne incontournable. Sa relation simultanée avec Moscou et Washington l’illustre : Damas accepte une présence russe redéfinie tout en poursuivant sa normalisation avec les États-Unis et en répondant à certaines demandes américaines visant à limiter l’influence économique du Kremlin.

Ce que Tartous représente pour chacun

Depuis les années 1970, Tartous est un point d’appui pour la projection soviétique puis russe en Méditerranée ; depuis 2015, Tartous et Hmeimim en sont devenus les deux piliers au Levant. Leur maintien offre à Moscou une profondeur stratégique en Méditerranée orientale et une capacité logistique utile vers l’Afrique et le Moyen-Orient. La chute d’Assad a privé la Russie d’un allié très dépendant, sans faire disparaître ses intérêts.

Pour les États-Unis, la question se pose autrement. Washington peut conserver une influence considérable sans présence militaire importante : accès au système financier international, sanctions, investissements occidentaux, reconnaissance diplomatique et relations avec les monarchies du Golfe constituent autant de leviers sur un pays dont la reconstruction dépend largement de financements extérieurs. Le retrait américain s’est d’ailleurs accéléré en 2026 avec l’évacuation de plusieurs positions importantes. Les États-Unis peuvent ainsi tolérer une présence russe limitée tout en cherchant à empêcher Moscou de retrouver le niveau d’influence dont elle bénéficiait sous Assad.

La Chine avance selon une autre logique. Pékin ne cherche pas à devenir le garant militaire de la Syrie ; son intérêt porte surtout sur les infrastructures, les échanges commerciaux et, à terme, l’intégration du pays aux réseaux reliant l’Asie à la Méditerranée. Mais la prudence domine. La présence historique de combattants ouïghours et de groupes liés au Turkestan oriental continue d’inquiéter Pékin, qui attend du nouveau pouvoir qu’il empêche ces mouvements d’utiliser la Syrie comme base de projection. Sur le plan économique, le potentiel de reconstruction est immense, mais les institutions fragiles et les infrastructures endommagées rendent encore risqués les investissements de long terme. Pékin avance donc par étapes : relations diplomatiques, débouchés commerciaux, observation de la stabilité. Dans ce contexte, une présence russe limitée pourrait aussi contribuer à réduire localement un risque sécuritaire que la Chine n’a aucun intérêt à assumer directement.

Les corridors, prochain terrain de la rivalité

C’est sans doute là que se jouera une partie de la compétition des prochaines années. Vers l’est, la Syrie ouvre sur l’Irak, le Golfe et les marchés asiatiques. Au nord, la Turquie offre une porte vers l’Europe. À l’ouest, Tartous et Lattaquié donnent accès à la Méditerranée. Cette position rend théoriquement possible le développement de corridors énergétiques, ferroviaires ou routiers reliant des espaces économiques aujourd’hui cloisonnés.

Les premiers engagements financiers donnent la mesure de l’enjeu : 800 millions de dollars pour la concession de trente ans accordée à l’émiratie DP World sur Tartous, une concession équivalente pour le français CMA CGM à Lattaquié, et un accord énergétique de 7 milliards de dollars conclu avec un consortium international dirigé par le groupe qatari UCC Holding pour relancer le secteur électrique syrien.

Pour la Russie, cette géographie reste d’abord militaire et stratégique. Pour la Chine, elle est principalement économique. Pour la Turquie, elle relève directement de la sécurité nationale, de l’influence régionale et de l’accès aux marchés arabes.

Pour les États-Unis, elle s’inscrit dans un objectif plus large : empêcher le retour de groupes jihadistes, limiter l’influence de puissances concurrentes et accompagner la réorientation internationale du nouveau pouvoir. Washington a amorcé ce rapprochement alors que ses forces étaient encore présentes en Syrie : le 20 décembre 2024, les États-Unis ont retiré l’offre de récompense de 10 millions de dollars visant Ahmed al-Charaa. Le 6 novembre 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU l’a ensuite retiré de la liste des sanctions contre Daech et Al-Qaïda. Depuis, la reconnaissance diplomatique et l’accès au système financier international sont devenus des leviers centraux de l’influence américaine.

Les pays du Golfe disposent quant à eux d’un instrument propre : les capitaux. Leur rôle dans la reconstruction pourrait leur assurer une influence déterminante sur les choix économiques futurs de Damas.

Une géographie sans les moyens de sa puissance

La Syrie se retrouve ainsi au centre d’intérêts superposés, mais n’a pas encore les moyens de sa géographie. Son économie reste exsangue, l’État est à reconstruire, les forces de sécurité en pleine recomposition et l’essentiel de la reconstruction dépend encore de décisions et de financements extérieurs.

Cette fragilité traverse aussi le pays. Les massacres de civils, majoritairement alaouites, sur le littoral en mars 2025, les violences dans la région druze de Soueïda en juillet, au cours desquelles des exactions ont été documentées de la part de plusieurs acteurs, dont les forces gouvernementales et affiliées, puis les affrontements de janvier 2026 entre Damas et les Forces démocratiques syriennes, d’abord à Alep puis vers le nord et le nord-est, ont montré combien l’autorité centrale reste contestée.

Le nouveau pouvoir tente de tirer parti de l’intérêt suscité par son territoire: conserver la Russie sans redevenir dépendant de Moscou, se rapprocher des États-Unis sans tomber sous leur dépendance exclusive, bénéficier du soutien turc tout en préservant une marge de décision, attirer les capitaux du Golfe et de la Chine et contenir les fractures communautaires qui menacent son autorité.

Le retour russe à Tartous doit se lire dans ce cadre : ni restauration de l’alliance russo-syrienne de l’ère Assad, ni émancipation d’un État capable de choisir librement ses partenaires. Il illustre plutôt la manière dont Damas négocie avec plusieurs puissances dont les moyens restent très supérieurs aux siens. La Syrie possède une géographie stratégique ; elle ne dispose pas encore de la puissance politique, économique et militaire ni de la cohésion interne qui lui permettraient de la convertir pleinement en autonomie.