Abou Douhour, le face-à-face turco-israélien en Syrie

22/09/2026 – La rédaction de Mondafrique

La frappe israélienne du 18 août contre la base syrienne d’Abou Douhour a mis au jour une rivalité stratégique entre Israël et la Turquie. Présence militaire turque, Syrie, pacte de La Mecque, médiation américaine : derrière un aérodrome hors service se dessine un équilibre régional de plus en plus instable.

Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.

Roula Merhej

Dans la nuit du 17 au 18 août 2026, l’aviation israélienne mène huit frappes contre la base aérienne d’Abou Douhour, un aérodrome militaire hors-service situé à une cinquantaine de kilomètres au sud d’Alep. Aucune victime n’est à déplorer. Le bureau de Benjamin Netanyahou justifie l’opération en affirmant que Damas s’apprêtait à rompre le statu quo sécuritaire en autorisant une présence militaire turque permanente sur ce site. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, affirme qu’Israël dispose de renseignements sur un projet de déploiement militaire turc et avertit qu’il n’acceptera aucune présence susceptible de menacer sa sécurité depuis la Syrie.

Damas rejette immédiatement cette version. Le ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad al-Chaibani, affirme avoir assuré quelques jours plus tôt à des interlocuteurs israéliens qu’aucune base turque permanente n’était envisagée à Abou Douhour. Il qualifie la frappe de violation du droit international. La Turquie dément de son côté toute présence militaire et affirme qu’aucune délégation turque ne se trouvait sur la base avant ou pendant l’attaque. Damas confirme en revanche que des officiers turcs avaient visité le site quelques jours plus tôt dans le cadre de la coopération militaire, notamment en matière de formation et d’échange d’expertise.

Pourquoi ce site précis justifiait-il, aux yeux d’Israël, une frappe aussi frontale ? Abou Douhour se trouve à environ trois cents kilomètres d’Israël, une distance courte pour des radars ou des drones : de quoi poser un œil turc sur le ciel syrien où Israël vole aujourd’hui sans entraves. Le site ne serait d’ailleurs pas un cas isolé, Ankara négociant déjà l’accès à d’autres bases syriennes, esquissant peu à peu un maillage militaire dans le pays. L’adversaire potentiel n’est plus, non plus, le Hezbollah ou les milices pro-iraniennes, épuisés par des années de guerre, mais la deuxième armée de l’OTAN. Remplacer une présence iranienne affaiblie par une Turquie qui multiplie depuis trois ans les déclarations hostiles à son égard ne fait pas reculer la menace, elle en change simplement la nature.

Cette inquiétude s’étend au-delà du seul dossier syrien. Le pacte de défense signé le 7 août 2026 à La Mecque entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan est perçu par un haut responsable israélien comme une alliance potentiellement dirigée contre son pays, tandis que d’autres responsables et personnalités israéliens ont exprimé leur inquiétude à son sujet. Il faut toutefois se garder d’y voir une inquiétude face à la seule appartenance sunnite de ces pays : Israël entretient des relations de paix avec l’Égypte depuis 1979, avec la Jordanie depuis 1994, et une normalisation avec les Émirats arabes unis et le Bahreïn depuis 2020, tous des États à majorité sunnite.

Ce qui inquiète Tel-Aviv, plus précisément, c’est la combinaison d’une capacité militaire réelle, d’une rhétorique hostile et personnalisée, incarnée par Erdogan depuis 2023, et d’une implantation qui touche directement l’une de ses frontières. Les signataires du pacte de La Mecque récusent d’ailleurs eux-mêmes l’étiquette d’axe anti-israélien, même si le choix du lieu, le site le plus sacré de l’islam sunnite, et le calendrier, onze jours avant Abou Douhour, nourrissent inévitablement cette lecture côté israélien.

L’épisode survient alors que des négociations indirectes entre Damas et Israël, sous médiation américaine, cherchent depuis janvier 2026 à faire revivre un accord inspiré de celui de 1974 sur le désengagement du Golan : zones de sécurité, zone tampon supervisée par la FNUOD et désescalade progressive. La frappe intervient alors que ce processus, déjà fragile et interrompu pendant plusieurs mois, devait être relancé sous médiation américaine.

La Syrie, nouveau théâtre de la rivalité turco-israélienne

Les relations entre Ankara et Tel-Aviv se dégradent depuis trois ans, sur fond de guerre à Gaza. Un premier réchauffement s’était pourtant amorcé entre 2021 et 2022 : appel téléphonique entre Erdogan et le président israélien Isaac Herzog en juillet 2021, visite d’État de Herzog à Ankara en mars 2022, visite du chef de la diplomatie turque Mevlüt Çavuşoğlu à Jérusalem en mai 2022, rétablissement des ambassadeurs en août 2022, rencontre Erdogan-Lapid à l’assemblée générale de l’ONU en septembre 2022. Après les attaques du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, Erdogan adopte dans un premier temps un ton mesuré et propose une médiation. C’est la campagne de bombardements israélienne sur Gaza qui, en quelques jours, fait basculer sa position et met fin à cette dynamique de rapprochement.

Erdogan durcit alors sa position par étapes. Il qualifie les bombardements israéliens de « massacre » dès le 11 octobre 2023, refuse de désigner le Hamas comme une organisation terroriste le 25 octobre, puis rappelle son ambassadeur le 4 novembre. La rhétorique se personnalise ensuite : Erdogan compare Netanyahu à Hitler le 27 décembre 2023, évoque la possibilité d’une intervention turque en Israël le 28 juillet 2024, ce à quoi Katz répond en comparant le président turc à Saddam Hussein. Ankara suspend tous ses échanges commerciaux avec Israël le 2 mai 2024.

La chute d’Assad, le 8 décembre 2024, déplace une partie de cette rivalité vers la Syrie. Israël déploie ses forces dans la zone démilitarisée du Golan et frappe dépôts d’armes, bases aériennes et systèmes antiaériens syriens, pour empêcher que ces capacités ne profitent au nouveau pouvoir. La Turquie s’impose de son côté comme le principal soutien du gouvernement d’Ahmed al-Charaa et négocie un accord de défense lui donnant accès à plusieurs bases stratégiques, dont Menagh, au nord d’Alep, et Tiyas, dans la province de Homs. Au printemps 2025, Israël frappe plusieurs sites militaires syriens évalués par la Turquie en vue d’un éventuel déploiement, notamment T4, Palmyre et Hama. Le 2 avril, la base de Hama est presque entièrement détruite et T4 de nouveau visée. Une visite d’experts turcs prévue à T4 et Palmyre le 25 mars avait déjà été annulée après des frappes israéliennes menées quelques heures plus tôt.

Le dossier kurde et le dossier druze alimentent la même rivalité par procuration. Lors des affrontements de Sweida en juillet 2025, entre milices druzes, tribus bédouines et forces gouvernementales, Israël frappe le quartier général de l’armée syrienne à Damas ainsi que des positions à Sweida et Deraa, au nom de la protection de la communauté druze. Erdogan dénonce un sabotage du cessez-le-feu qu’Ankara avait obtenu. Sur le dossier kurde, la Turquie exige la dissolution des FDS, qu’elle assimile au PKK, quand Israël affiche une sympathie croissante pour les Kurdes syriens et plaide pour la protection des minorités. L’idée d’une Syrie fédérale est, elle, défendue notamment par des responsables kurdes, sans constituer une position officielle clairement établie d’Israël. Le 22 juillet 2025, Ankara affirme qu’elle pourrait intervenir militairement contre toute tentative de diviser la Syrie. Le dossier kurde est ensuite encadré par les accords d’intégration conclus en janvier 2026, tandis que le dossier druze reste largement non résolu, malgré des accords partiels et des mesures de désescalade.

Washington face à deux partenaires qui s’éloignent

Les frappes du 18 août ont des suites qui vont bien au-delà de la Syrie. Tom Barrack, émissaire américain pour la Syrie et ambassadeur à Ankara, qualifie l’opération d’escalade inutile et suggère qu’elle pourrait avoir été motivée par le calendrier électoral israélien : Netanyahu aborde les élections législatives prévues à l’automne 2026 en position fragilisée dans les sondages. Le gouvernement israélien rejette cette lecture. La frappe intervient surtout onze jours après la signature de ce pacte de défense mutuelle entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan, que des responsables israéliens perçoivent avec inquiétude, un haut responsable l’ayant explicitement qualifié d’alliance dirigée contre leur pays. Loin de dissuader ce rapprochement, la frappe produit l’effet inverse : le 20 août, lors d’une visite à Islamabad, le chef de la diplomatie syrienne déclare que Damas étudie la possibilité de rejoindre le pacte de La Mecque, une perspective d’autant plus inquiétante pour Israël que l’Égypte étudie elle aussi l’éventualité d’une adhésion, encouragée publiquement en ce sens par Ankara.

Face à l’engrenage, Damas et Tel-Aviv choisissent de désamorcer plutôt que d’escalader. Le 23 août, une délégation syrienne de haut niveau rencontre en Jordanie, sous parrainage américain, une délégation israélienne conduite par le chef du Mossad, Roman Gofman. Selon l’agence officielle syrienne SANA, les discussions visent à éviter que les tensions entre Israël et la Turquie ne se répercutent sur le territoire syrien. Les deux parties évoquent la mise en place d’une salle des opérations spéciales en Jordanie, sous supervision américaine, pour prévenir tout affrontement, y compris avec la Turquie. Damas y répète vouloir rester à l’écart d’une rivalité qui n’est pas la sienne.

Ce qui frappe dans l’épisode d’Abou Douhour, c’est moins la frappe elle-même que le moment où elle intervient. Washington négociait depuis janvier 2026, avec Damas et indirectement avec Israël, un cadre de désescalade inspiré de l’accord de 1974 sur le Golan. Israël frappe quand même, sans avertir Washington au préalable, en dépit du désaveu de Washington qui a suivi. Un partenaire stratégique des États-Unis vient de contrarier, unilatéralement, un processus que Washington pilotait. Ce n’est pas un cas isolé : quelques semaines plus tôt, le 7 juillet 2026, Donald Trump annonce qu’il lèvera les sanctions américaines liées à l’achat par Ankara des S-400 russes et qu’il prendra une décision sur une éventuelle vente de F-35 à la Turquie. La vente n’est alors pas acquise et demeure soumise à des obstacles juridiques et politiques américains. Dans un sens comme dans l’autre, la coordination entre Washington et son allié israélien montre des signes de flottement, à un moment où Ankara, elle, gagne en autonomie stratégique, sécurise sa frontière kurde et tisse un réseau d’alliances, du pacte de La Mecque à un rôle de tuteur en Syrie, qui ne dépend plus de l’aval américain.

La riposte turque prend elle aussi une tournure inédite. Le 21 août 2026, trois jours après la frappe d’Abou Douhour, Ankara demande à Interpol l’émission de notices rouges contre Netanyahu et un autre prévenu, sur la base de mandats d’arrêt délivrés par un tribunal d’Istanbul le 14 juillet dans une procédure portant notamment sur des accusations de génocide, crimes contre l’humanité et torture. Le bureau de Netanyahu réplique le même jour en qualifiant Erdogan de « dictateur antisémite ». Ce n’est toutefois pas la première procédure turque visant le Premier ministre israélien : des mandats d’arrêt avaient déjà été délivrés contre lui et d’autres responsables israéliens en novembre 2025. La demande de notice rouge n’a par ailleurs aucune portée exécutoire automatique, Interpol devant d’abord l’examiner. Mais il déplace le terrain du conflit : d’un rapport de force militaire et diplomatique, on passe à une contestation de la légitimité même du gouvernement israélien, portée par un État qui fut pourtant le premier pays à majorité musulmane à reconnaître Israël, en 1949.

Reste à savoir ce que cette rivalité annonce pour la région. Washington peut-il encore arbitrer entre deux partenaires, l’un membre de l’OTAN, l’autre allié historique, dont les intérêts divergent désormais ouvertement en Syrie, sur les ventes d’armes et jusque dans le vocabulaire diplomatique ? Que se passe-t-il si Israël continue de frapper en Syrie sans se soucier des sensibilités turques ni des efforts de médiation américains, comme il l’a fait le 18 août ? Et la Turquie, avec ce registre judiciaire et moral plutôt que militaire, vise-t-elle le leadership d’un axe anti-israélien ? Ou cherche-t-elle simplement à marquer des points, sans prendre le risque d’un affrontement qu’elle n’a, pas plus qu’Israël, intérêt à déclencher ?