Depuis la chute de Bachar al-Assad, Ankara a transformé son soutien aux nouvelles autorités syriennes en influence militaire, économique et stratégique. De l’intégration des forces kurdes aux contrats de reconstruction, la Turquie resserre son emprise sur Damas et redessine l’équilibre régional, au risque d’un affrontement croissant avec son voisin israélien.
Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.
Depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, la Turquie s’est imposée comme le partenaire le plus constant de Damas. Ahmed al-Charaa, président syrien par intérim, s’y rend dès le 4 février 2025 pour son deuxième déplacement officiel à l’étranger, où Erdogan promet un soutien à la reconstruction des villes détruites et des infrastructures critiques du pays. Cette promesse s’est traduite depuis par une série d’accords militaires, économiques et sécuritaires.
Ce rapprochement s’enracine dans l’offensive de novembre-décembre 2024 elle-même. La coalition qui renverse Assad est menée par Hayat Tahrir al-Cham, aux côtés de l’Armée nationale syrienne, un groupe de milices directement soutenu et financé par Ankara depuis des années. Euronews décrit la Turquie comme l’un des principaux soutiens des combattants qui cherchaient à renverser Assad. France 24 la présente, au lendemain de la chute du régime, comme la grande gagnante de cet épisode, qui renforce son poids régional. Le service de recherche du Congrès américain la qualifie d’acteur influent sur le groupe qui a mené la campagne, tout en relevant que la relation entre Ankara et HTS reste complexe. La Turquie a toutefois démenti avoir orchestré l’offensive elle-même. Aucune source ne documente, à ce stade, un accord formel des États-Unis ou d’autres puissances avec ce scénario : Washington n’est pas intervenu pour l’empêcher, ce qui ne constitue pas une preuve de coordination.
De l’appui militaire au verrou kurde
Ce compagnonnage s’est vite traduit sur le plan militaire. Ankara et Damas négocient un accord de coopération militaire dès le lendemain de la chute d’Assad. Les deux ministères de la Défense signent un protocole de formation et de conseil. Sur le terrain, l’armée turque commence la construction d’une base sur l’aéroport de Menagh, dans le nord de la province d’Alep, un site auparavant sous contrôle russe. L’Observatoire syrien des droits de l’homme documente une mobilisation militaire turque à grande échelle et le déploiement d’équipes d’ingénieurs miniers dans plusieurs villages de la région. Ankara dément vouloir établir de nouvelles bases. Un responsable turc évoque une « feuille de route commune » pour renforcer l’armée syrienne.
Le 18 août 2026, l’aviation israélienne frappe la base aérienne d’Abou Douhour, où une délégation militaire turque s’était rendue peu avant. L’épisode, qui relève d’un dossier distinct entre Ankara et Tel-Aviv, confirme en creux la réalité de l’implantation militaire turque dans le nord syrien.
Au-delà du seul théâtre syrien, la Turquie a aussi renforcé son poids diplomatique dans l’ensemble de la région. Le 7 août 2026, la Turquie signe à La Mecque un pacte de défense mutuelle avec l’Arabie saoudite et le Pakistan, qui s’inscrit dans une recomposition plus large des alliances régionales. Ce texte confirme bien le poids diplomatique acquis par Ankara, sans que son détail relève du sujet syrien traité ici.
La Turquie s’impose comme l’un des principaux soutiens d’Al-Charaa. Cette centralité déborde le dossier syrien : elle s’articule à la question kurde, qu’Ankara considère comme existentielle depuis des décennies. Un accord global entre Damas et les Forces démocratiques syriennes (FDS) est signé le 30 janvier 2026. Al-Charaa publie un décret accordant des droits nationaux aux Kurdes et reconnaissant leur langue comme langue officielle, aux côtés de l’arabe. Des cadres kurdes sont nommés à des postes dans l’appareil d’État : Nour Eddine Ahmad Issa devient gouverneur de Hassaké, Siban Hamo adjoint au ministre de la Défense pour la région orientale. Ces gestes créent une illusion de reconnaissance ; le problème de fond reste le désarmement progressif. Le 20 août 2026, Mazloum Abdi annonce l’achèvement de l’intégration des institutions civiles et militaires kurdes dans celles de l’État syrien. Cinq jours plus tard, il annonce la dissolution des FDS en tant que force militaire indépendante. Les combattants kurdes, dominants dans une coalition qui avait vaincu l’État islamique et construit une administration autonome dans le nord-est depuis 2015, sont désormais absorbés dans l’armée syrienne unifiée. C’est précisément l’issue que la Turquie recherchait depuis des années : Ankara assimile les FDS au PKK, qu’elle combat sur son propre sol, et n’a jamais accepté l’existence d’une force kurde autonome à sa frontière sud. Cette dissolution sert aussi les intérêts de Washington, qui voulait une Syrie unifiée plutôt que fragmentée. Pour Israël, en revanche, l’accord constitue un revers. Un analyste de Haaretz relève qu’Israël misait sur une Syrie divisée pour asseoir son influence dans la région ; la dissolution des FDS lui retire l’un de ses principaux leviers.
Reconstruction : Ankara prend position
Ce succès sécuritaire s’accompagne d’une présence économique tout aussi marquée. Le secteur turc du bâtiment et des travaux publics est directement intéressé par les chantiers de reconstruction syrienne. La Banque mondiale a estimé leur coût à plus de 216 milliards de dollars. La Syrie et la Turquie signent le 7 avril 2026 à Istanbul un accord de coopération économique et commerciale, après un accord énergétique conclu en mai 2025 sur l’exploration en mer. Erdogan lie par ailleurs le retour des quelque trois millions de réfugiés syriens présents en Turquie à la reprise économique du pays.
Le 24 août 2026, Washington retire la Syrie de sa liste noire des États soutenant le terrorisme, où elle figurait depuis 1979. Le quotidien officiel syrien Al-Thawra salue une décision qui « ouvre la porte du partenariat stratégique » avec le reste du monde, tout en prévenant que les défis de la reconstruction restent entiers. D’autres acteurs se positionnent aussi sur ce dossier : Emmanuel Macron se rend à Damas les 6 et 7 juillet 2026, une première pour un chef d’État de l’Union européenne depuis la chute d’Assad. L’agence officielle syrienne SANA présente la coopération avec la Turquie comme l’un des axes de cette ouverture, aux côtés de la levée des sanctions américaines et du rapprochement avec Paris.
Cette ouverture internationale ne dilue pas pour autant le lien privilégié avec Ankara, qui repose sur autre chose que le seul calcul économique. Aucun acteur n’agit par pure idéologie, mais l’idéologie n’est pas absente non plus. Ankara défend ses intérêts sécuritaires face au dossier kurde et ses débouchés économiques dans le bâtiment. Damas, exsangue et isolé diplomatiquement, a besoin de la Turquie et des autres puissances régionales pour se reconstruire, ce qui la rend plus docile. Mais cette dépendance ne se vit pas comme une contrainte subie. Erdogan est issu d’une mouvance de l’islam politique conservatrice, l’AKP, qui gouverne la Turquie depuis 2002. Ahmed al-Charaa, ancien chef de Hayat Tahrir al-Cham, vient lui aussi d’une matrice islamiste, plus radicale dans son histoire. Cette proximité idéologique, au-delà du calcul économique, explique une partie de l’entente entre les deux hommes. Elle s’inscrit aussi dans un mouvement plus large : le pacte signé le 7 août 2026 à La Mecque entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan est largement décrit, par l’IRIS comme par la presse régionale, comme la naissance d’un axe sunnite destiné à contenir l’Iran chiite et ses relais dans la région. En s’arrimant à la Turquie, Damas se range dans l’orbite de cette coalition naissante, elle qui fut pendant des décennies l’alliée de Téhéran sous Bachar Al-Assad. Al-Charaa multiplie par ailleurs les partenaires, Riyad, Washington, Paris, pour ne pas apparaître comme le seul obligé d’Ankara.
Israël face à la montée en puissance turque
Cette ascension turque inquiète Israël. Erdogan a fait de son soutien à la cause palestinienne, et de ses critiques répétées d’Israël pendant la guerre à Gaza, l’un des marqueurs de sa politique étrangère. Le 7 juillet 2026, Donald Trump a annoncé vouloir lever l’interdiction, en vigueur depuis 2019, de vendre des avions de combat F-35 à la Turquie, malgré les objections d’Israël. Ankara reste membre de l’OTAN, mais un membre qui possède depuis 2019 le système russe de défense antiaérienne S-400, qui a soutenu les Frères musulmans dans plusieurs pays arabes, et qui affiche une hostilité constante envers l’État hébreu. Voir cette puissance consolider son emprise sur la Syrie, à la frontière nord d’Israël, change la nature de la menace que Tel-Aviv doit désormais évaluer dans la région.
La densité des accords signés depuis février 2025, l’implantation militaire dans le nord, le rôle dans le dossier kurde et le poids économique acquis composent un rapport de forces qui réduit la marge d’autonomie syrienne. Cette influence connaît toutefois des limites, que l’épisode d’Abou Douhour a illustrées et qu’un prochain article détaillera. Washington a longtemps compté sur deux piliers dans la région, la Turquie et Israël. Or ces deux piliers divergent de plus en plus ouvertement, sur la Syrie comme sur Gaza, jusqu’à ce qu’Israël frappe unilatéralement une base où l’armée turque venait de passer, sans que Washington ne l’ait autorisé ni empêché. Une question essentielle se pose alors.
Quel avenir pour la région, entre une Turquie qui monte en puissance et un Israël qui s’émancipe de plus en plus de Washington ?
