Aucun bloc n’a encore remplacé l’ordre américain, mais les puissances régionales préparent déjà l’après-hégémonie. Autour de l’Arabie saoudite, de la Turquie et du Pakistan se dessine un pôle régional, tandis que les crises libanaise, syrienne, irakienne et yéménite prolongent une instabilité qu’aucun acteur ne maîtrise véritablement.
La guerre contre l’Iran n’a pas seulement ébranlé la crédibilité des États-Unis et révélé les limites de la puissance israélienne. Elle a accéléré une recomposition engagée depuis plusieurs années, dans laquelle les États de la région cherchent moins à changer définitivement de camp qu’à multiplier leurs protections. Les alliances deviennent mobiles, les coopérations varient selon les dossiers et les adversaires d’un jour peuvent redevenir des interlocuteurs le lendemain.
Ce mouvement ne signifie pas que Washington soit sur le point de quitter le Moyen-Orient. Les États-Unis y conservent des bases, des capacités militaires sans équivalent et des partenariats anciens. Aucun pays régional ne peut encore se substituer à eux pour sécuriser durablement les routes maritimes ou déployer, dans l’urgence, une force comparable. Leur recul se mesure autrement : ils ne sont plus en mesure de déterminer seuls l’agenda régional ni d’obtenir de leurs partenaires un alignement automatique.
Les puissances moyen-orientales ont compris que la protection américaine pouvait les défendre contre certaines menaces tout en les exposant à d’autres. Elles ne veulent plus dépendre d’une garantie unique, dont l’application varie selon les intérêts et les priorités de Washington. Elles bâtissent donc leurs propres réseaux, sans rompre avec les États-Unis et sans renoncer au dialogue avec l’Iran, la Chine ou la Russie. Cette diversification ne produit pas encore un nouvel ordre. Elle marque cependant la fin progressive de l’ancien. Cette recomposition rejoint l’analyse développée par Georges Malbrunot, qui voit émerger un système régional moins dépendant de Washington, sans qu’un nouvel ordre stable se soit encore imposé.
Riyad au centre d’un nouveau pôle sunnite
La principale expression de cette recomposition est le rapprochement entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. L’accord de défense conclu à La Mecque, le 7 août 2026, affirme qu’une attaque contre l’un de ses membres serait considérée comme une attaque contre les autres. Il s’inspire du principe de défense collective sans instaurer nécessairement une automaticité comparable à celle de l’Otan. Sa portée concrète dépendra des mécanismes de coordination, des moyens partagés et de la volonté politique des trois capitales en cas de crise.
Cette alliance réunit trois attributs rarement associés dans le monde musulman : la puissance financière et religieuse de l’Arabie saoudite, les capacités militaires et industrielles de la Turquie et la force nucléaire du Pakistan. Elle ne constitue pourtant pas un bloc homogène. Les intérêts de ses membres ne coïncident pas toujours, leurs priorités stratégiques diffèrent et aucun d’eux ne souhaite être entraîné dans une guerre décidée par un partenaire. Le pacte n’en représente pas moins une rupture : la sécurité du Golfe n’est plus pensée exclusivement à travers la garantie américaine.
Riyad occupe le centre de ce dispositif. L’Arabie saoudite conserve son partenariat avec Washington, continue d’acheter des armes américaines et n’a aucun intérêt à précipiter le départ des États-Unis. Elle cherche cependant à réduire la vulnérabilité créée par cette dépendance. Les attaques de 2019 contre les installations pétrolières d’Abqaïq et de Khurais avaient déjà montré les limites de la protection américaine. La guerre contre l’Iran a renforcé le sentiment que le royaume pouvait subir les conséquences d’une confrontation qu’il n’avait pas décidée.
Le rapprochement avec Ankara apporte à Riyad des capacités militaires, une industrie de défense en expansion et une expérience opérationnelle importante. Le partenariat avec Islamabad repose sur des relations anciennes et ajoute une dimension stratégique à l’ensemble. Le Pakistan est le seul État musulman doté de l’arme nucléaire, même si son adhésion au pacte ne signifie pas que son arsenal soit placé au service de la défense saoudienne. Cette ambiguïté elle-même peut contribuer à la dissuasion, à condition de ne pas susciter une escalade incontrôlable avec l’Iran.
La stratégie saoudienne consiste à empêcher l’émergence d’une hégémonie régionale, quelle qu’elle soit. L’Iran ne doit pas pouvoir dicter les conditions de navigation dans le Golfe ou mobiliser librement ses alliés armés contre les monarchies. Israël ne doit pas davantage convertir sa supériorité militaire en domination politique. Quant aux États-Unis, ils doivent rester engagés sans conserver le monopole de la sécurité saoudienne. Riyad cherche moins à changer de camp qu’à ne plus être prisonnier d’un seul camp.
Cette logique explique le maintien de canaux avec les différentes composantes du pouvoir iranien. L’Arabie saoudite sait qu’elle ne peut abolir la proximité géographique ni compter sur la disparition rapide de la République islamique. Elle associe donc la dissuasion au dialogue, tout en se réservant un rôle possible de médiateur entre Téhéran et Washington. Une négociation régionale lui permettrait de défendre ses intérêts pétroliers et d’éviter qu’un accord américano-iranien soit de nouveau conclu sans consultation réelle des monarchies du Golfe.
Riyad cherche également à convertir sa puissance économique en centralité diplomatique. Le royaume veut s’imposer comme le principal arbitre arabe, capable de dialoguer avec les États-Unis, l’Iran, la Chine, la Turquie et le Pakistan sans s’aligner totalement sur aucun d’eux. Sa position sur Israël s’inscrit dans cette ambition. En conditionnant toute normalisation à une voie irréversible vers un État palestinien, il protège sa légitimité dans le monde arabe et musulman, tout en refusant qu’Israël impose seul les termes du nouvel équilibre régional.
L’alliance formée à La Mecque ne vise donc pas uniquement l’Iran. Elle peut aussi servir à encadrer Israël, à peser sur les choix de la Syrie et du Liban et à négocier avec Washington sur un pied moins inégal. Elle constitue moins une coalition de guerre qu’un instrument de négociation armée, destiné à donner aux trois partenaires davantage de poids dans les crises futures.
Ankara et Islamabad entre puissance et médiation
La Turquie poursuit un objectif parallèle à celui de l’Arabie saoudite. Elle cherche à convertir sa puissance militaire, son industrie de défense et son influence en Syrie en statut politique régional. Sa coopération avec Riyad lui apporte des financements, des débouchés industriels et une légitimité que les ambitions parfois brutales d’Ankara avaient compromise dans une partie du monde arabe. La Turquie ne veut plus seulement intervenir dans les crises. Elle entend participer à la définition des règles qui leur succéderont.
Son positionnement reste cependant complexe. Membre de l’Otan, partenaire économique de nombreux pays arabes et puissance voisine de l’Iran, elle ne souhaite pas la désintégration de ce dernier. Un effondrement iranien provoquerait des déplacements de population, stimulerait les mouvements séparatistes et ouvrirait une nouvelle zone de chaos le long de ses frontières. Ankara veut un Iran contenu et négociable, non un Iran détruit.
La Turquie cherche simultanément à limiter la capacité de Téhéran à peser sur l’Irak et la Syrie, deux espaces où leurs intérêts se croisent. La disparition ou l’affaiblissement de certains relais iraniens lui offre la possibilité d’étendre son influence, mais l’expose aussi à une confrontation plus directe avec Israël. La Syrie est devenue le point de friction le plus dangereux entre les deux pays.
Le pouvoir d’Ahmed al-Charaa dépend largement du soutien saoudien et turc pour consolider ses institutions, reconstruire son économie et réorganiser son appareil sécuritaire. Ankara considère la Syrie comme une profondeur stratégique et entend y préserver une présence durable. Israël refuse, pour sa part, qu’une puissance militaire hostile ou simplement incontrôlable s’installe près de ses frontières. Il intervient pour empêcher la constitution de capacités qu’il juge menaçantes. Ni Ankara ni Tel-Aviv n’ont intérêt à une guerre ouverte, mais leurs zones d’action se rapprochent dangereusement.
Le Pakistan complète le nouvel ensemble avec davantage de prudence. Son arme nucléaire lui confère un poids stratégique exceptionnel, mais Islamabad ne veut pas provoquer l’Iran, avec lequel il partage une longue frontière. Il doit également tenir compte de ses fragilités économiques, de la question baloutche, de ses tensions avec l’Inde et de ses relations étroites avec la Chine. Son rôle le plus probable est donc celui d’un garant indirect, d’un fournisseur de coopération militaire et d’un médiateur, plutôt que celui d’un belligérant directement engagé contre Téhéran.
Cette prudence peut devenir un avantage diplomatique. Le Pakistan entretient des relations avec Riyad, Ankara, Pékin, Washington et Téhéran. Il peut accueillir ou faciliter des négociations sans apparaître comme un simple relais américain. Une médiation pakistanaise, associée à celle du Qatar, d’Oman ou de l’Arabie saoudite, offrirait un cadre plus régional à la recherche d’un compromis sur Ormuz, les sanctions économiques et la présence militaire américaine.
Autour de ce noyau gravitent l’Égypte et le Qatar. Le Caire se rapproche de Riyad et d’Ankara, mais demeure lié aux Émirats arabes unis par une forte dépendance financière et à Israël par des impératifs sécuritaires. Il privilégiera vraisemblablement une association politique et diplomatique plutôt qu’une intégration militaire complète. L’Égypte veut demeurer un centre du monde arabe sans devenir le terrain d’affrontement de ses différents partenaires.
Le Qatar dispose d’un autre atout : sa capacité à parler à presque tout le monde. Doha n’a ni la masse militaire turque ni le poids saoudien, mais il sait convertir sa position géographique, ses ressources gazières et ses réseaux diplomatiques en influence. La guerre renforce la valeur de cette fonction d’intermédiaire. Lorsque les canaux officiels se ferment, les États ont besoin d’acteurs capables de transmettre des propositions, de tester des compromis et d’organiser une désescalade sans exiger de réconciliation préalable.
Le nouveau pôle ne doit donc pas être interprété comme une alliance sunnite entièrement tournée contre l’Iran. Il s’agit plutôt d’un système de coopération flexible, conçu pour empêcher qu’une crise régionale soit gérée exclusivement par Washington, Téhéran ou Tel-Aviv. Sa solidité dépendra de sa capacité à dépasser les déclarations et à construire des dispositifs concrets : partage du renseignement, défense aérienne, production commune d’armements, protection des routes maritimes et procédures de consultation en cas d’attaque.
Des fronts contenus, jamais résolus
La multipolarité naissante ne signifie pas que les conflits périphériques vont disparaître. Elle peut même les prolonger en permettant à chaque puissance de soutenir ses partenaires sans rechercher une victoire totale. Le Liban, la Syrie, l’Irak et le Yémen deviennent les lieux où se négocie, se teste ou se dérègle le nouvel équilibre régional.
Au Liban, l’écart entre les engagements officiels et la réalité reste considérable. Le désarmement du Hezbollah n’a pratiquement pas commencé, ou du moins pas à une échelle permettant de modifier le rapport de force. Dans les secteurs évacués par Israël, l’armée libanaise ne dispose encore que d’un contrôle incomplet. Le Hezbollah respecte globalement le cessez-le-feu, réduit sa visibilité et évite les démonstrations susceptibles de fournir un prétexte à une offensive israélienne. Cette retenue ne signifie pas qu’il ait renoncé à ses armes. Elle peut également lui permettre de reconstituer patiemment ses capacités.
Le scénario le plus probable à court terme est donc celui d’un statu quo armé. Le Hezbollah resterait opérationnel sans occuper ostensiblement le terrain, tandis que l’armée libanaise élargirait progressivement sa présence. Israël poursuivrait ses frappes ponctuelles au nom de la prévention du réarmement, ce qui alimenterait l’argument du Hezbollah selon lequel l’État ne peut protéger seul le territoire. Chacun trouverait dans l’action de l’autre la justification de son propre refus de désarmer ou de se retirer.
Sortir de ce cercle exige davantage qu’une injonction adressée à Beyrouth. Il faudrait un mécanisme de vérification crédible, un calendrier réaliste, un soutien matériel à l’armée libanaise et des garanties concernant le retrait israélien. Un désarmement imposé brutalement pourrait provoquer un affrontement intérieur que l’État libanais n’a ni les moyens politiques ni les capacités militaires de soutenir. À l’inverse, l’absence de progrès entretient le risque d’une nouvelle guerre dont le Liban paierait l’essentiel du prix.
L’Arabie saoudite entend peser sur cette équation. Elle ne souhaite pas que le Liban se lance dans une normalisation séparée avec Israël alors que Riyad conditionne la sienne à une perspective palestinienne. Elle pourrait soutenir une intégration graduelle du Hezbollah dans un dispositif placé sous l’autorité de l’État, mais seulement si l’Iran accepte de réduire l’usage du front libanais comme instrument de pression. Une telle évolution supposerait que le dossier du Hezbollah s’inscrive dans un accord régional plus large, et non dans une négociation exclusivement libano-israélienne.
En Syrie, la consolidation du nouveau pouvoir dépendra de sa capacité à échapper à la fois au morcellement intérieur et à la compétition entre ses protecteurs. L’Arabie saoudite et la Turquie disposent d’une influence déterminante, mais Israël conserve une puissance d’intervention immédiate. Si Ankara installe des capacités militaires que Tel-Aviv considère comme menaçantes, la rivalité pourrait franchir un seuil dangereux. La Syrie ne serait alors plus seulement un pays en reconstruction, mais le théâtre d’une confrontation entre deux des armées les plus puissantes de la région.
L’Irak affronte un problème différent. Le gouvernement cherche à rétablir le monopole de l’État sur les armes, mais les milices pro-iraniennes disposent d’un enracinement politique, économique et institutionnel qui rend leur dissolution extrêmement difficile. Une confrontation frontale risquerait de diviser les forces chiites, de fragiliser Bagdad et d’offrir de nouveaux espaces aux groupes jihadistes. Téhéran serait alors placé devant un choix délicat : soutenir ses alliés armés contre un gouvernement chiite avec lequel il entretient des relations stratégiques, ou accepter leur affaiblissement au nom de la stabilité irakienne.
Le Yémen conserve enfin une capacité de déstabilisation à grande échelle. Les Houthis peuvent menacer le territoire saoudien et perturber la navigation autour de Bab al-Mandab, l’autre passage stratégique reliant l’océan Indien à la Méditerranée. Même affaiblis, ils constituent un moyen peu coûteux de maintenir une pression sur le commerce maritime mondial. Leur relation avec l’Iran ne se réduit pas à une obéissance mécanique, mais Téhéran peut exploiter leur puissance ou faciliter leur montée en tension.
Ces différents fronts montrent pourquoi l’idée d’un nouvel ordre régional demeure prématurée. Un ordre suppose des règles acceptées, des mécanismes d’arbitrage et une hiérarchie relativement stable. Le Moyen-Orient actuel ne possède rien de tel. Il connaît plutôt un équilibre de précautions dans lequel chaque acteur coopère avec ses rivaux sur un dossier tout en les affrontant sur un autre. Riyad dialogue avec Téhéran, reste allié à Washington, se rapproche d’Ankara et bloque sa normalisation avec Israël. La Turquie appartient à l’Otan, coopère avec la Russie sur certains terrains, s’entend avec l’Arabie saoudite et rivalise avec Israël en Syrie. Le Qatar facilite ce que d’autres ne peuvent négocier ouvertement. Même l’Iran combine la confrontation, les menaces et la recherche d’intermédiaires.
Le scénario le plus vraisemblable n’est donc ni une domination américaine restaurée ni une victoire iranienne, encore moins une hégémonie israélienne incontestée. Il est celui d’une multipolarité instable. L’Iran restera probablement affaibli, divisé et économiquement étranglé, mais suffisamment armé pour rendre toute tentative de l’exclure extrêmement coûteuse. Les États-Unis demeureront présents, car aucune puissance régionale ne peut encore remplacer leurs capacités militaires, mais ils devront davantage consulter, négocier et partager le fardeau. Israël conservera sa supériorité opérationnelle, tout en découvrant qu’une succession de victoires militaires peut conduire à une impasse diplomatique.
L’Arabie saoudite et la Turquie chercheront à structurer un troisième pôle, avec le Pakistan comme garantie stratégique et comme intermédiaire. Leur coopération pourra limiter certaines escalades sans résoudre les divergences qui les séparent. Quant aux conflits libanais, syrien, irakien et yéménite, ils resteront probablement gelés, contenus ou intermittents, car aucun acteur ne dispose à la fois de la force nécessaire pour les trancher et de la légitimité indispensable pour imposer une solution.
La guerre contre l’Iran n’a donc pas enfanté le nouvel ordre promis. Elle a accéléré la disparition de l’ancien. La protection américaine n’est plus tenue pour absolue, la puissance israélienne ne se traduit plus automatiquement en influence politique et l’Iran ne peut plus prétendre étendre sans limites son réseau régional. Entre ces trois reculs s’ouvre un espace que Riyad, Ankara, Islamabad, Doha et d’autres cherchent à occuper.
Ce Moyen-Orient ne sera pas nécessairement plus pacifique. Il pourrait toutefois être moins vertical. Les puissances régionales ne veulent plus seulement choisir entre Washington, Téhéran et Tel-Aviv ; elles veulent construire leurs propres combinaisons, négocier leurs propres garanties et empêcher qu’un seul acteur ne fixe les règles. L’après-guerre ne prend pas encore la forme d’une paix. Il ressemble à une longue transition dans laquelle l’urgence commande les alliances, les intérêts corrigent les idéologies et le sur-place lui-même devient une stratégie.
