Le basculement du Moyen-Orient (1/2) : l’échec de l’ordre américano-israélien

30/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

La guerre devait briser le régime iranien et restaurer la suprématie américano-israélienne. Elle a surtout révélé les limites de la force. Ce premier volet examine les conséquences d’un conflit sans vainqueur véritable, dans lequel les défaites politiques dépassent déjà les résultats militaires obtenus sur le terrain.
Quelques mois après le déclenchement de la guerre contre l’Iran, le constat s’impose avec une brutalité croissante : les États-Unis et Israël ont remporté des succès tactiques considérables, mais ils n’ont pas atteint leur objectif stratégique. La République islamique a perdu Ali Khamenei, plusieurs responsables militaires de premier plan, des infrastructures sensibles et une partie de ses capacités offensives. Son économie, déjà fragilisée par des années de sanctions, subit désormais les effets conjugués des destructions, du blocus et de l’effondrement d’une partie de ses échanges. Pourtant, le régime n’est pas tombé. Il n’a même pas cessé de gouverner.

Cette survie ne doit pas être confondue avec une victoire iranienne. Téhéran sort profondément diminué de l’épreuve. Les divisions entre les centres de pouvoir se sont accentuées, l’inflation nourrit le mécontentement et la capacité du gouvernement à répondre aux besoins de la population se réduit. La guerre a également démontré la vulnérabilité du territoire iranien, que les défenses aériennes n’ont pas toujours réussi à protéger. La République islamique demeure debout, mais elle n’est ni consolidée ni réconciliée avec une société qui supporte le coût de ses ambitions régionales.

L’erreur de Washington et d’Israël a consisté à croire que l’affaiblissement militaire du régime provoquerait mécaniquement son effondrement politique. Or un pouvoir autoritaire peut perdre ses chefs, ses installations et une partie de ses revenus sans perdre immédiatement ses moyens de coercition. Il peut même exploiter l’agression étrangère pour resserrer les rangs, différer les règlements de comptes internes et présenter toute contestation comme une complicité avec l’ennemi. Les bombardements peuvent détruire une chaîne de commandement. Ils ne suffisent pas à produire une alternative politique crédible, encore moins à organiser la transition d’un pays de près de 90 millions d’habitants.

L’Iran reste par ailleurs capable d’imposer à ses adversaires des coûts disproportionnés. Il ne peut probablement pas vaincre les États-Unis dans une guerre conventionnelle, mais il peut perturber les routes énergétiques, multiplier les attaques asymétriques et maintenir une menace permanente sur les pays voisins. Le détroit d’Ormuz concentre cette puissance de nuisance. Téhéran affirme désormais en avoir le contrôle, tandis que Washington soutient avoir sécurisé les voies de navigation et maintenu une partie du trafic. Entre ces proclamations contradictoires, le passage demeure actif, mais sous tension : les exportations ont partiellement repris, alors que les assurances, le transport maritime et les opérations de transbordement restent lourdement perturbés. L’Iran a également menacé de sanctionner ou de saisir des dizaines de navires accusés d’enfreindre ses règles de transit.

Ormuz n’est donc pas seulement une voie d’eau. Il est devenu l’instrument grâce auquel un Iran affaibli conserve un droit de veto de fait sur la stabilité du Golfe. Tant que le passage demeure incertain, les États riverains, les compagnies pétrolières et les grandes puissances importatrices doivent tenir compte de Téhéran. La République islamique ne dispose plus de la même liberté d’action qu’avant la guerre, mais elle a réussi à transformer sa vulnérabilité maritime en capacité de chantage stratégique.

Son réseau régional n’a pas davantage disparu. Le Hezbollah est atteint, contraint à davantage de discrétion et soumis au risque permanent de frappes israéliennes, mais il reste organisé et armé. Les Houthis conservent la faculté de perturber la navigation dans la mer Rouge et autour de Bab al-Mandab. En Irak, les milices proches de Téhéran résistent aux tentatives de désarmement. Le système iranien d’influence régionale s’est contracté, sans s’effondrer. Il fonctionne moins comme un bloc soumis à un commandement unique que comme un ensemble de forces enracinées dans leurs propres sociétés, capables de poursuivre leurs intérêts tout en servant, à des degrés variables, la stratégie iranienne.

C’est pourquoi la disparition brutale du régime reste un scénario moins probable qu’une transformation interne. Les luttes entre responsables civils, militaires, religieux et sécuritaires pourraient progressivement modifier la nature du pouvoir. L’appareil des Gardiens de la révolution peut chercher à renforcer son emprise ; des courants plus pragmatiques peuvent, au contraire, défendre un compromis économique avec l’extérieur ; les radicaux peuvent enfin pousser à une nouvelle escalade afin d’empêcher toute normalisation. Le changement, s’il survient, naîtra peut-être davantage de cette confrontation interne que d’une révolution soudaine provoquée par les bombes.

Cette incertitude explique le retour possible de la négociation. L’objectif iranien ne serait plus d’obtenir une victoire idéologique sur les États-Unis, mais une diminution de leur présence militaire, un assouplissement des sanctions et la reconnaissance de l’Iran comme acteur incontournable de toute architecture régionale. Washington, de son côté, pourrait accepter un accord imparfait s’il permet de sécuriser Ormuz et de réduire le coût d’un engagement sans issue. Une médiation impliquant le Qatar, Oman, le Pakistan ou l’Arabie saoudite offrirait à chacun la possibilité de négocier sans reconnaître publiquement son échec.

Donald Trump paraît néanmoins privilégier, pour l’instant, la coercition économique. La pression militaire n’ayant pas provoqué de changement de régime, les États-Unis tentent de tarir les revenus extérieurs de l’Iran, de sanctionner ses intermédiaires et de limiter ses échanges. L’économie iranienne est effectivement soumise à une tension extrême, mais l’histoire récente montre que les sanctions peuvent appauvrir durablement un pays sans obtenir sa capitulation. Elles favorisent aussi les circuits clandestins, la dépendance à l’égard de la Chine et la concentration des ressources entre les mains des structures les mieux armées pour contourner les restrictions.

Washington se retrouve ainsi devant un dilemme : choisir entre une guerre qu’il ne peut gagner au sens politique du terme et une paix qu’il lui est difficile d’assumer. Cette lecture rejoint l’analyse développée par Georges Malbrunot, qui voit Washington pris entre une guerre sans issue politique et une paix difficile à assumer. Revenir à la table des négociations reviendrait à reconnaître que le régime iranien a survécu et qu’il faut traiter avec lui. Poursuivre la guerre supposerait d’engager davantage de forces, d’accepter de nouvelles représailles et de promettre un ordre d’après-guerre que personne ne semble en mesure de construire.

La protection américaine ne rassure plus

L’échec est également celui de la crédibilité américaine. Pendant des décennies, la présence des États-Unis dans le Golfe reposait sur une promesse simple : en échange d’un alignement stratégique, de facilités militaires et d’une coopération énergétique, Washington assurerait la protection de ses partenaires. Cette promesse avait déjà été ébranlée par les attaques de 2019 contre les installations pétrolières saoudiennes d’Abqaïq et de Khurais. Elle l’est davantage encore depuis que les pays arabes ont subi les conséquences d’une guerre à laquelle ils n’avaient pas été véritablement associés.

Le grief ne porte pas seulement sur l’incapacité américaine à empêcher toutes les frappes. Aucun système de défense ne peut garantir une protection absolue. Il tient au sentiment que Washington a engagé une confrontation majeure en faisant supporter une partie du risque à ses alliés. Les bases américaines, les infrastructures énergétiques, les ports, les aéroports et les métropoles du Golfe sont devenus autant de cibles potentielles. Les monarchies arabes ont découvert qu’une alliance avec les États-Unis pouvait les protéger contre l’Iran tout en les exposant aux représailles iraniennes.

Les Émirats arabes unis illustrent cette contradiction. Ils avaient bâti leur influence sur une combinaison de puissance financière, de dynamisme commercial et de stabilité presque intangible. Dubaï se présentait comme un espace situé à l’écart des convulsions régionales, tandis qu’Abu Dhabi développait une politique étrangère de plus en plus affirmée. Les frappes iraniennes ont brisé cette illusion d’exception. Le recul du tourisme et du trafic aérien, les inquiétudes des expatriés, la hausse du coût des assurances et les perturbations du commerce maritime touchent directement le modèle émirati. La baisse de fréquentation de l’aéroport de Dubaï, signalée dans le contexte des tensions régionales, montre que la guerre atteint aussi les fondements immatériels de sa prospérité : la confiance et la prévisibilité.

Le partenariat avec Israël n’a pas supprimé cette vulnérabilité. Il a apporté aux Émirats une coopération technologique, sécuritaire et militaire accrue, mais pas l’invulnérabilité promise implicitement par le rapprochement. Abu Dhabi ne rompra sans doute pas avec Israël, car les intérêts communs restent importants. Il devra néanmoins rétablir des canaux pragmatiques avec Téhéran et se rapprocher de Riyad, tout en évitant de donner l’impression qu’il devient la base avancée d’une coalition dirigée contre l’Iran.

Israël, la puissance sans l’issue

Pour Israël, le bilan politique est plus sévère encore. Sa supériorité militaire n’est pas en cause. Le pays a démontré sa capacité à frapper loin de ses frontières, à pénétrer les dispositifs adverses et à éliminer des responsables de haut niveau. Mais la puissance militaire ne produit pas, à elle seule, un environnement régional favorable. Le régime iranien a survécu, le Hezbollah n’a pas disparu et les accords d’Abraham ne progressent plus. Aucun nouvel État arabe ne souhaite normaliser ses relations avec Israël tant que la guerre à Gaza, l’occupation et l’absence de perspective palestinienne rendent ce choix politiquement coûteux.

La stratégie israélienne atteint ainsi sa limite : elle peut retarder la reconstitution d’une menace, mais non supprimer les raisons politiques qui l’alimentent. Elle peut frapper le Hezbollah, mais non imposer à l’État libanais les moyens de le désarmer. Elle peut réduire les capacités iraniennes, mais non décider de la nature du pouvoir qui leur succédera. Elle peut contenir Gaza par la force, mais non transformer durablement le conflit palestinien en simple problème sécuritaire.

L’isolement d’Israël se mesure également aux évolutions de l’opinion américaine. Le soutien institutionnel de Washington demeure considérable, notamment dans les domaines militaire et diplomatique, mais il est devenu plus contesté dans la société, parmi les jeunes électeurs et au sein même du débat politique. Cette érosion ne provoquera pas nécessairement une rupture immédiate. Elle réduit cependant la marge de manœuvre d’un gouvernement israélien qui a longtemps considéré l’appui américain comme une donnée permanente.

L’Arabie saoudite lui oppose désormais une condition précise : aucune normalisation sans voie crédible et irréversible vers un État palestinien. Riyad ne formule pas cette exigence par sentimentalisme. Il sait qu’un rapprochement conclu sans contrepartie palestinienne fragiliserait sa prétention à diriger le monde arabe et musulman. Il redoute aussi qu’un Israël délivré de toute contrainte diplomatique ne transforme sa supériorité militaire en hégémonie régionale. L’Arabie saoudite ne veut ni d’un Moyen-Orient dominé par l’Iran ni d’un ordre imposé unilatéralement par Israël.

La guerre devait restaurer la dissuasion. Elle en a révélé l’ambiguïté. Les États-Unis restent la première puissance militaire présente dans la région et Israël demeure son acteur militaire le plus efficace. Pourtant, leurs alliés cherchent désormais des assurances ailleurs. Non parce qu’ils souhaitent remplacer Washington du jour au lendemain, mais parce qu’ils ne croient plus qu’une seule protection suffise. Le recul américain ne prend donc pas la forme d’un départ spectaculaire. Il se manifeste par la diversification des alliances et par la montée de puissances régionales décidées à ne plus confier leur sécurité à un protecteur unique.