Ryad/Ankara/Islamabad, l’axe sunnite face à l’Iran

17/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

En quelques jours, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont scellé un pacte de défense mutuelle inédit, tandis qu’Ankara faisait voter une loi historique sur le désarmement du PKK. Deux séquences qui, mises en perspective, dessinent les contours d’une alliance régionale sunnite conçue pour contenir les ambitions expansionnistes de l’Iran.

Il aura fallu quatre jours pour que le paysage sécuritaire du Moyen-Orient bascule. Le 7 août, à La Mecque, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le président turc Recep Tayyip Erdoğan et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif ont signé un accord de défense conjointe assorti d’une clause quasi identique à l’article 5 de l’OTAN : une attaque contre l’un des signataires sera considérée comme une attaque contre cette alliance inédie.

Trois jours plus tard, le Parlement turc adoptait, avec un soutien transpartisan inédit depuis vingt-cinq ans, une loi-cadre sur le désarmement du PKK. Deux événements en apparence distincts, mais qui, lus ensemble, racontent une même histoire : celle d’un monde sunnite qui cherche, pour la première fois depuis des décennies, à se doter d’une architecture de sécurité autonome.

Une alliance conçue pour contenir l’Iran

Officiellement, ni Riyad ni Ankara ne présentent l’accord de La Mecque comme un dispositif anti-iranien. Le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan a insisté sur le fait que le pacte 《ne vise aucun pays en particulier 》. Le discours diplomatique est prudent, presque convenu. Mais la réalité stratégique dit autre chose. L’accord intervient quelques mois après l’attaque américano-israélienne du 28 février 2026 contre l’Iran et une série de ripostes iraniennes ayant frappé des exportateurs pétroliers du Golfe. Il prolonge un pacte bilatéral saoudo-pakistanais signé en septembre 2025, dans la foulée d’une frappe israélienne contre le Qatar[cite:. La séquence est limpide : chaque fois que la dissuasion iranienne ou israélienne s’est manifestée militairement dans le Golfe, les monarchies sunnites ont répondu par un approfondissement de leurs alliances défensives mutuelles.

« Il ne s’agit pas d’une alliance de circonstance, mais de la première ébauche concrète d’un bloc de sécurité sunnite capable de se substituer, à terme, à la dépendance exclusive envers Washington. »

C’est cette dimension que l’analyse régionale a parfois sous-estimée. Le Conseil de l’Atlantique la qualifie de point d’inflexion dans l’ordre multipolaire émergent, tandis que l’Institut de relations internationales et stratégiques y voit d’ores et déjà un « axe sunnite » constitué face à l’axe chiite mené par Téhéran. À Téhéran précisément, la lecture est ambivalente : certains responsables minimisent la portée de ce qu’ils qualifient de « pacte de papier », d’autres, plus inquiets, y voient la preuve que les monarchies du Golfe ne font plus confiance à la seule garantie américaine. Du côté israélien, l’inquiétude est plus frontale : un responsable cité par la presse israélienne qualifie sans détour le pacte de dispositif « dirigé contre Israël »[cite:28], preuve que Tel-Aviv perçoit bien la formation d’un contrepoids sunnite structuré.

Le désarmement du PKK, brique intérieure du même édifice

La loi turque sur le PKK, adoptée le 10 août par 468 voix contre 88, s’inscrit dans la même logique de consolidation. En sécurisant son flanc intérieur — quarante ans de conflit avec le PKK ont coûté à la Turquie des dizaines de milliers de vies et une part significative de ses ressources militaires —, Ankara libère des marges de manœuvre diplomatiques et budgétaires pour assumer un rôle de puissance pivot dans l’alliance naissante avec Riyad et Islamabad. Le texte reste toutefois conditionnel : Abdullah Öcalan et les cadres dirigeants du PKK en sont exclus, et l’application définitive dépend d’une vérification par le Conseil de sécurité nationale turc attendue à l’automne 2026. Mais le signal politique est sans ambiguïté — la Turquie normalise son théâtre intérieur au moment précis où elle s’affirme comme le bras militaire le plus capé de l’axe sunnite en formation.

L’angle mort égyptien

Le talon d’Achille de cette architecture naissante porte un nom : l’Égypte. Malgré sa participation aux consultations quadripartites préalables avec la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan, Le Caire n’a pas signé l’accord de La Mecque, invoquant la nécessité d’études constitutionnelles complémentaires. Un analyste israélien va jusqu’à qualifier cette absence de « victoire structurelle majeure » pour Israël, révélatrice de fractures profondes au sein même du monde arabe sunnite. Sans l’Égypte — première armée arabe et pivot du monde arabophone —, l’alliance reste un triangle turco-saoudo-pakistanais puissant mais incomplet face à l’ambition affichée de constituer un véritable contrepoids régional à l’Iran.

Une alliance à l’épreuve du temps

Reste à savoir si cette architecture survivra à l’épreuve des faits. Trois scénarios se dessinent. Le premier, le plus favorable à Ankara et Riyad, verrait l’Égypte puis le Qatar rejoindre le pacte dans les mois à venir, donnant corps à un véritable bloc sunnite institutionnalisé. Le second, plus probable à court terme, maintiendrait l’accord au rang de structure symbolique forte mais sans traduction militaire opérationnelle immédiate — ce que certains commentateurs israéliens qualifient déjà de simple « couverture défensive ». Le troisième, le plus risqué, verrait l’Iran répondre à un éventuel élargissement du pacte par une escalade régionale, transformant une alliance défensive en catalyseur de polarisation confessionnelle ouverte.

Ce qui est certain, c’est que l’équation sécuritaire du Moyen-Orient a changé de nature en quelques jours du mois d’août 2026. Pour la première fois depuis la fondation du Conseil de coopération du Golfe, une puissance militaire sunnite non arabe — la Turquie — et une puissance nucléaire sunnite — le Pakistan — s’engagent formellement, aux côtés du cœur financier du Golfe, dans un dispositif de défense collective explicitement pensé pour contenir l’influence régionale iranienne. Que cette alliance tienne ses promesses ou s’essouffle, elle marque déjà, à elle seule, la fin d’une ère où la sécurité sunnite du Moyen-Orient se pensait exclusivement à travers le prisme de Washington.