Plus de trois décennies après la fin officielle de la guerre civile, le Liban demeure prisonnier d’un accord de paix resté inachevé. Cette série en trois volets revient sur la promesse interrompue de Taëf, les responsabilités de ses garants et de ses fossoyeurs, puis sur la nécessité de construire enfin l’État qu’il devait faire naître.
Alors que la France, le Vatican et l’Arabie saoudite semblent vouloir réinvestir le cadre de Taëf, les dirigeants libanais continuent d’en défendre des lectures sélectives, adaptées à leurs intérêts communautaires. Entre désengagement américain, calculs internes et ambitions contradictoires, l’accord risque une nouvelle fois de devenir l’instrument d’un équilibre provisoire plutôt que celui d’une véritable refondation. Deuxième volet de notre série.
La France, le Vatican et l’Arabie saoudite paraissent désormais véritablement réinvestis dans le cadre de Taëf, malgré l’opposition de plus en plus affichée du cartel politique libanais. Cette implication est légitime, car chacun de ces acteurs détient encore une part distincte de la garantie qui donnait à l’accord son poids d’origine.
La France demeure le garant extérieur le plus étroitement attaché à l’architecture constitutionnelle du Liban et au séquençage prescrit par Taëf. Le Vatican reste le garant moral des communautés chrétiennes, dont l’accord cherchait à protéger la sécurité à long terme par l’État plutôt que par l’exceptionnalisme confessionnel.
L’Arabie saoudite porte quant à elle le poids arabe et économique de l’accord. Elle comprend qu’aucune formule alternative ne peut préserver le modèle libanais de coexistence sans rouvrir la porte à la fragmentation ou aux troubles civils.
Un Liban durablement affaibli servirait des dynamiques régionales contraires aux intérêts arabes, particulièrement à un moment où les tendances expansionnistes et annexionnistes israéliennes sont devenues plus décomplexées et plus agressives dans la région.
Pourtant, les trois parrains doivent avancer avec une réelle prudence. Tous les acteurs libanais qui invoquent Taëf ne soutiennent pas nécessairement sa pleine mise en œuvre.
Le piège d’un nouveau Taëf sélectif
Plusieurs factions libanaises semblent signaler discrètement aux trois parrains qu’une insistance sur la mise en œuvre complète de l’accord serait déstabilisatrice. Chacune poursuit ses propres intérêts et cherche à préserver les ambiguïtés qui lui permettent d’exercer une influence supérieure à celle que lui accorderaient des institutions véritablement codifiées.
Certaines forces au sein de la direction chrétienne nouvellement renforcée paraissent moins intéressées par l’achèvement de Taëf que par la préservation d’une interprétation sélective conservant l’ambiguïté et la flexibilité politique.
Ce qu’elles semblent désirer, c’est un autre Taëf incomplet, mais cette fois incliné vers une influence exécutive chrétienne plus forte, plutôt que vers l’équilibre à dominante sunnite associé à l’ère Hariri.
Cette lecture méconnaît fondamentalement l’accord et les intérêts à long terme des chrétiens du Liban. Taëf n’a pas été conçu pour transférer durablement l’avantage d’une communauté vers une autre, mais pour organiser une transition progressive vers un État où la protection des communautés ne dépendrait plus de leur capacité à paralyser les institutions.
Les trois parrains doivent également veiller à ne pas paraître renforcer une faction libanaise contre une autre, y compris lorsque cette faction est représentée par le président du Parlement, redouté par une grande partie des Libanais et notamment par de larges pans de la majorité silencieuse chiite. L’Arabie saoudite, en particulier, doit mesurer cette prudence.
La force des garants de Taëf ne peut pas venir du parrainage d’un nouveau déséquilibre ni de la substitution d’un chauvinisme confessionnel à un autre. Elle doit venir de la défense du tout constitutionnel : un État équitable et laïque, des institutions fonctionnelles et des règles qu’aucune milice, aucun parti, aucune présidence ni aucun parrain étranger ne pourrait manipuler sélectivement.
Dès lors que Taëf devient un menu dans lequel chaque acteur confessionnel sélectionne les dispositions qui servent ses intérêts immédiats, toute la philosophie de l’accord s’effondre.
Taëf n’a jamais été conçu pour redistribuer durablement les privilèges confessionnels et féodaux. Sa logique profonde était une transition progressive vers un État centré sur les institutions et la compétence, capable de gouverner les citoyens de manière égale plutôt que de simplement gérer les communautés.
Le désengagement américain
Cette responsabilité revient désormais aux trois parrains d’origine précisément parce que le quatrième a déserté le terrain.
Washington, après avoir contribué à promouvoir et à avaliser Taëf sous Ronald Reagan et George H. W. Bush, s’est progressivement absous de tout engagement envers l’accord et de toute responsabilité dans son achèvement.
Sous l’administration actuelle, les États-Unis sont allés plus loin en traitant Taëf comme un cadre obsolète en tout sauf le nom. La politique américaine a été réduite au désarmement du Hezbollah et à une piste israélienne directe, sans manifester d’attachement réel au cadre constitutionnel que Washington avait autrefois contribué à garantir.
Ni l’administration actuelle ni celles qui l’ont précédée n’ont accepté l’obligation de mener Taëf à son terme. L’aval américain d’origine s’est mué en indifférence, et l’indifférence d’un ancien garant constitue en elle-même une forme de reniement.
Au Liban, le tableau est plus grave encore. Le cartel politique dans son ensemble, les seigneurs de guerre féodaux et leurs réseaux, ainsi que Nabih Berri et Joseph Aoun au premier rang, semblent déterminés à résister à la formule institutionnelle créée par Taëf.
Des figures de cet ordre ont poursuivi une voie de négociation ou de capitulation devant Israël en dehors du mécanisme prescrit par l’accord, traitant un éventuel traité avec un mépris manifeste du processus constitutionnel.
Elles ont notamment refusé de soumettre le texte convenu à Washington au Conseil des ministres ou au Parlement, alors que ce sont précisément les institutions par lesquelles un tel accord devrait être approuvé et ratifié.
Joseph Aoun lui-même n’a plus invoqué Taëf ni aucun de ses articles depuis son discours de serment devant le Parlement qui l’a élu.
Lorsque les gardiens de l’État contournent les institutions censées légitimer les décisions souveraines, et lorsque les trois présidences restent silencieuses sur la Constitution qu’elles ont juré de respecter, elles ne se contentent pas d’interpréter Taëf de manière sélective.
Elles démontrent pourquoi un Taëf sélectif ne peut pas durer.
À suivre le vendredi 6 Aout sur Mondafrique, le 3eme volet de notre série: La République libanaise inachevée (3/3):Finir Taëf pour sortir de la guerre
