Plus de trois décennies après la fin officielle de la guerre civile, le Liban demeure prisonnier d’un accord de paix resté inachevé. Cette série en trois volets revient sur la promesse interrompue de Taëf, les responsabilités de ses garants et de ses fossoyeurs, puis sur la nécessité de construire enfin l’État qu’il devait faire naître.
L’accord de Taëf ne devait pas seulement mettre fin à la guerre civile. Il devait empêcher son retour en fondant un État souverain, institutionnel et progressivement affranchi du confessionnalisme. Détourné par la tutelle syrienne puis vidé de ses dispositions les plus ambitieuses, il a laissé le Liban dans une paix provisoire et une République inachevée.
L’accord de Taëf n’a jamais été un simple accord libanais. Organisé et parrainé par l’Arabie saoudite et la Ligue arabe, rédigé avec l’implication du pape Jean-Paul II, soutenu par François Mitterrand et avalisé par les administrations de Ronald Reagan puis de George H. W. Bush, il a représenté l’une des dernières tentatives sérieuses, internationales et arabes, de préserver le Liban comme État pluraliste et fonctionnel.
L’alternative était alors de le laisser s’effondrer en cantons de partition, en fiefs de milices ou en protectorats régionaux concurrents. Taëf n’a donc pas seulement été conçu pour mettre fin à la guerre civile libanaise. Il devait créer les fondements institutionnels d’un État capable d’empêcher qu’une nouvelle guerre n’éclate.
Ce que l’on oublie souvent, c’est que l’accord n’est pas né d’une conviction syrienne ni d’un attachement de Damas à la souveraineté libanaise. Hafez el-Assad a accepté le processus de Taëf avec hésitation et par calcul, principalement parce qu’il lui offrait un répit stratégique face aux pressions exercées par James Baker pour pousser la Syrie vers une piste de paix avec Israël sur le Golan occupé.
Permettre à Taëf d’avancer donnait à Assad une marge de manœuvre diplomatique. Il pouvait apparaître coopératif sur la stabilisation régionale tout en détournant la pression directe du dossier syro-israélien. Taëf est ainsi devenu un élément de la gestion par Assad de la pression américaine, et non l’expression d’un abandon de l’ambition syrienne de dominer le Liban.
Un accord détourné par la tutelle
À la première occasion stratégique, alors que la première guerre du Golfe accaparait l’attention internationale, le régime syrien a renié l’esprit profond des ententes entourant Taëf. L’accord avait pourtant déjà été ratifié, incorporé dans la Constitution libanaise et partiellement mis en œuvre.
Avec à peine 20 % de ses dispositions appliquées, ce qui a suivi n’a pas été l’achèvement de Taëf, mais la suspension organisée de ses éléments les plus transformateurs.
Un ordre d’après-guerre a émergé sous la tutelle syrienne et iranienne. Il a été entretenu par l’économie de reconstruction associée à Rafic Hariri et par les chefs de milices de la guerre qui avaient supposément disparu avant de réintégrer la vie politique à travers les élections de 1992.
L’ordre féodal et confessionnel est revenu presque sans exception, cette fois en empruntant les institutions de l’État lui-même. Les anciens chefs de guerre n’ont pas été remplacés par un nouvel ordre politique. Ils se sont transformés en dirigeants institutionnels, parlementaires, ministres et intermédiaires obligés entre les communautés et l’État.
Les dispositions qui permettaient la stabilisation de l’après-guerre et la redistribution du pouvoir exécutif n’ont été appliquées que de manière partielle ou cosmétique. Celles qui menaçaient réellement le système féodal et confessionnel ont été reportées indéfiniment.
La décentralisation administrative est restée incomplète. Le Sénat envisagé par Taëf n’a jamais vu le jour. Le confessionnalisme politique n’a jamais été démantelé. L’indépendance judiciaire est restée subordonnée au marchandage politique.
Les institutions de l’État, au premier rang desquelles la présidence de la République, la présidence du Parlement, la présidence du Conseil, la Banque centrale et l’Armée libanaise, ont continué de fonctionner à travers le clientélisme, l’improvisation et les ententes informelles, plutôt qu’à travers des règlements codifiés, une discipline institutionnelle et une doctrine constitutionnelle cohérente.
Le Liban est ainsi devenu une République gouvernée par des exceptions négociées.
Une guerre seulement suspendue
Les conséquences ont été profondes et durables. L’État est resté trop faible pour imposer une citoyenneté égale, trop fragmenté pour monopoliser la décision souveraine et trop dépendant des intermédiaires confessionnels pour gagner la confiance de sa propre population.
Chaque communauté a conservé ses peurs, ses calculs et, finalement, ses propres structures de protection. Chacune s’est comportée comme si l’État pouvait à tout moment être capturé par une communauté rivale ou abandonné par ses parrains extérieurs.
La guerre civile n’a donc pas été véritablement résolue. Elle a seulement été mise en suspens, tandis que ses mécanismes étaient gelés sous la surface.
Les institutions ont continué à gérer les rapports de force sans jamais les transformer. La paix a reposé sur la distribution des postes, des ressources et des zones d’influence, plutôt que sur l’égalité des citoyens devant la loi.
Plus de trois décennies après l’adoption de Taëf, nombre des mêmes forces politiques, sous des équilibres confessionnels partiellement modifiés, cherchent encore à préserver ce système inachevé plutôt qu’à l’achever.
L’accord devait être le commencement d’une transition institutionnelle. Il est devenu l’alibi d’un ordre provisoire qui se perpétue.
La République libanaise inachevée (2/3) : garants et fossoyeurs de Taëf
