Du 7 octobre 2023 à l’effacement de l’ordre multilatéral, le Moyen-Orient est entré dans une recomposition brutale dont les effets dépassent largement Gaza. Ce troisième volet de notre dossier consacré aux acteurs, aux stratégies et aux fractures qui redessinent la région, montre les monarchies pétrolières confrontées, au lendemain du 7 octobre 2023, aux limites de leur diplomatie traditionnelle qui a toujours tenté de temporiser, de diversifier les parrains et de jouer des jeux diplomatiques à plusieurs bandes.
Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.
Roula Merhej
Pendant deux ans, les monarchies du Golfe se sont accrochées à une illusion : celle de pouvoir traverser cette guerre sans y être partie. S’extraire du face-à-face belliqueux entre l’Iran et les États-Unis, temporiser, tout miser sur des accords de défense censés les mettre à l’abri. Cette stratégie s’est effondrée en une nuit, le 28 février 2026, quand Téhéran a répliqué aux frappes américano-israéliennes en visant simultanément Bahreïn, le Qatar, les Émirats et le Koweït : aéroports de Dubaï et d’Abou Dhabi, quartier général de la Ve flotte à Manama, bases d’Al-Udeid et d’Al-Dhafra.
Les Émirats ont payé le tribut le plus lourd : plus de 1 500 drones et près de 300 missiles balistiques iraniens, l’archipel The Palm touché, le quartier financier de Dubaï endommagé. Signataires des accords d’Abraham depuis 2020, ils sont le partenaire arabe le plus engagé auprès d’Israël, et l’Iran ne l’a pas oublié. En représailles, Israël déploie sur leur sol une batterie du Dôme de fer, une première pour un territoire arabe. Plus embarrassant encore : le Wall Street Journal révèle que les Émirats ont mené en secret leurs propres frappes contre l’Iran, dont une attaque sur une raffinerie de l’île de Lavan. Officiellement neutres, ils sont devenus dans les faits un maillon actif de la guerre contre Téhéran, avant de renouer, une fois la trêve installée, des contacts directs avec l’Iran. La géographie ne pardonne rien.
Le Qatar, qui avait fait de la médiation universelle sa stratégie de survie depuis le blocus de 2017, en a payé le prix sur deux fronts distincts. Doha héberge depuis des années le bureau politique du Hamas, un statut négocié à l’origine avec l’aval de Washington et d’Israël eux-mêmes. Le 9 septembre 2025, cette ambiguïté explose au sens propre : des chasseurs israéliens frappent un complexe résidentiel de Doha où se réunissait la direction du Hamas, tuant six personnes. À l’ONU, l’ambassadeur israélien Danny Danon assume l’opération, accusant le Qatar d’héberger les « cerveaux du terrorisme » dans des « palaces de luxe » et le sommant de choisir entre médiation et complicité. Le Conseil de sécurité condamne, dans un rare élan d’unité, la frappe israélienne. Six mois plus tard, le 3 mars 2026, l’Iran frappe à son tour Al-Udeid. Et quand Trump enterre le cessez-le-feu le 8 juillet, il le fait sans même consulter Doha, qui avait pourtant porté quatre mois de médiation avec Islamabad. Un médiateur que l’on frappe, puis que l’on ignore au moment de trancher : l’ambiguïté qatarie s’est retournée contre son hôte à deux reprises en moins d’un an.
Riyad empile les garanties de sécurité
L’Arabie saoudite, elle, n’a jamais signé les accords d’Abraham, et MBS répète depuis 2024 la même ligne : pas de normalisation sans un chemin irréversible vers un État palestinien. Ce refus tient aussi d’un calcul de sécurité. Le royaume a vu ce qui est arrivé aux Émirats, cible numéro un des représailles iraniennes précisément parce qu’ils avaient normalisé, la doctrine iranienne autorisant Téhéran à frapper « à volonté » les signataires des accords d’Abraham.
Mais Riyad ne s’est pas contentée d’observer prudemment de loin. Huit jours seulement après la frappe israélienne sur Doha, le 17 septembre 2025, MBS signe avec le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif, au palais d’Al-Yamamah, un Accord stratégique de défense mutuelle : toute agression contre l’un des deux pays sera désormais traitée comme une agression contre les deux. Le calendrier n’est pas un hasard. L’accord, qui met à jour un partenariat militaire vieux de quatre décennies, est signé dans la foulée immédiate du sommet arabo-islamique d’urgence convoqué à Doha après la frappe israélienne. Il se lit comme un signal adressé simultanément à trois destinataires : Washington, dont Riyad ne veut plus dépendre exclusivement pour sa sécurité ; Téhéran, qui découvre un rival doté d’un allié nucléaire ; et Israël, dont l’offensive militaire tous azimuts inquiète jusqu’à ses partenaires les plus prudents. Le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, laisse même entendre que les capacités nucléaires du Pakistan pourraient être mises à la disposition du royaume, avant que le Premier ministre Sharif ne cultive lui-même l’ambiguïté sur ce point précis, refusant de confirmer ou d’infirmer un parapluie nucléaire de facto pour l’Arabie saoudite.
L’épisode le plus récent de cette alliance, révélé en avril 2026 par des documents divulgués au site Drop Site, est nettement plus prosaïque. Il est aussi instructif sur les limites réelles de ce type de pacte. Quand la guerre irano-américaine éclate fin février 2026, le Pakistan se retrouve piégé : l’opinion publique pakistanaise reste largement acquise à la cause iranienne et Islamabad rechigne à s’impliquer militairement contre Téhéran au nom d’un accord signé pour dissuader, pas pour combattre. Une source proche des cercles décisionnels pakistanais confie au Financial Times, fin mars 2026, que « le pacte saoudien devient un problème pour nous » : « Il était censé s’agir d’argent pour la dissuasion. Mais nous n’avons reçu aucun nouvel investissement saoudien, et la dissuasion a échoué. » Autrement dit, le grand geste stratégique de septembre 2025 n’a empêché ni la guerre ni les frappes iraniennes sur le Golfe six mois plus tard. Il a surtout révélé que Riyad et Islamabad n’avaient jamais vraiment défini ce qui se passerait le jour où l’accord serait mis à l’épreuve.
Cela n’empêche pas la doctrine saoudienne de rester cohérente avec elle-même. Rester hors du cadre des accords d’Abraham, c’est en théorie rester hors de la ligne de mire iranienne, même si des missiles ont tout de même visé le royaume durant la guerre. Depuis l’effondrement du cessez-le-feu début juillet, Riyad et Abou Dhabi observent avec un calcul froid l’affaiblissement iranien. L’Arabie saoudite intensifie parallèlement ses contacts directs avec Washington pour arracher des garanties de sécurité américaines supplémentaires, cherchant, en somme, à empiler les protections plutôt qu’à en choisir une seule.
Tsahal avance, le droit international recule
En juin 2026, le Washington Post documente qu’en deux ans et demi, Israël a pris le contrôle de pans entiers de Gaza, du Liban et de la Syrie, soit la plus vaste expansion de territoires occupés par l’État hébreu depuis des décennies. En Syrie, l’armée s’est emparée de la zone démilitarisée de 1974, au-delà du Golan.
Au Liban, après la guerre de mars 2026, Tsahal occupe le Sud jusqu’au Litani et tient cinq bases au-delà de la ligne bleue. Le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, affirme le 28 avril que le Sud-Liban est désormais « traité comme Gaza ». En Cisjordanie, la Knesset vote en juillet 2025 une résolution réclamant la souveraineté israélienne sur le territoire. Quelque 82 % de la zone sont visés par un projet d’annexion, et les colons sont passés de 622 000 à 737 000 en moins d’une décennie.
Certains responsables israéliens nomment désormais ouvertement le concept qui sous-tend cette poussée : « Eretz Israël Hashlema », le Grand Israël. Netanyahou brandissait déjà, avant le 7 octobre, une carte du « Nouveau Moyen-Orient » sans territoire palestinien visible. Sur ce dossier comme sur celui de l’Iran, Israël mène lui aussi une guerre qu’il définit comme existentielle : celle de la sécurité de ses frontières face à un encerclement qu’il juge structurel. C’est cette lecture, contestée par une partie de la communauté internationale mais assumée par le gouvernement israélien, qui justifie à ses yeux une expansion que le droit international qualifie, lui, d’occupation.
Ce dernier point mérite d’être posé frontalement : depuis le 7 octobre, les instances censées arbitrer ce genre de différend ont perdu toute prise sur les événements. Le Conseil de sécurité condamne, vote et tient des réunions d’urgence sur Gaza, le Liban, la frappe de Doha ou l’Iran, sans qu’aucune de ces condamnations n’ait stoppé une seule opération militaire. La CIJ et la CPI ont émis des avis et des mandats qu’aucun acteur concerné n’a appliqués. L’OTAN elle-même s’est fracturée en temps réel au sommet d’Ankara.
Le droit international ne s’est pas volatilisé en un jour. Il s’est révélé, dossier après dossier, comme un langage que les grandes puissances parlent quand cela les arrange et ignorent quand cela les gêne. La Syrie avait déjà posé ce constat avant 2023, mais la séquence ouverte depuis l’a rendu incontestable. Il n’existe plus, au Moyen-Orient, d’arbitre au-dessus de la mêlée. Il n’y a que des rapports de force et des opportunistes assez habiles pour les lire avant les autres.
Ce qui frappe, au bout du compte, c’est l’absence totale de bloc cohérent et la répétition inlassable du même théâtre : un sommet arabo-islamique qui condamne à l’unanimité et ne fait rien ; des monarchies du Golfe qui tentent sans cesse de s’extraire d’un conflit qui les rattrape ; un Iran qui pensait tenir la région par ses proxys et a fini exsangue, avec son guide suprême mort et son axe en lambeaux, mais pas anéanti ; un président américain qui improvise et isole ses propres alliés. Au milieu de ce chaos, un seul acteur progresse sans discontinuer depuis trois ans, sans jamais s’exposer directement, en tissant patiemment ses alliances de la Syrie au Caucase : la Turquie. Il n’y a plus de camp sunnite uni ni d’alliance automatique. Il y a des calculs renouvelés dossier par dossier, où l’ennemi d’hier devient le partenaire de circonstance dès que l’intérêt converge et où le protégé d’hier devient la cible privilégiée dès que la géographie l’exige. Six ans après leur signature, les accords d’Abraham n’ont ni volé en éclats ni tenu leur promesse. Ils ont révélé leur vraie nature : un pacte transactionnel entre élites, déconnecté d’une opinion arabe qui n’a rien oublié et d’un Golfe qui, malgré tous ses efforts pour rester spectateur, se retrouve chaque fois rattrapé par la guerre des autres. Ce n’est plus seulement le Moyen-Orient qui se recompose sous nos yeux. C’est l’ordre du monde entier, hérité de 1945, qui achève de se défaire, dossier après dossier, sans qu’aucune puissance ne soit encore en mesure d’en écrire le suivant.
Il reste une leçon que cette séquence a gravée dans tous les esprits : un pays qui dépend d’un seul point de passage pour vivre ne s’appartient plus tout à fait. Le détroit d’Ormuz l’a rappelé à chacun avec une brutalité inédite.
Dans le quatrième volet de notre série, Mondafrique traitera des nouvelles routes du monde.
