Du 7 octobre 2023 à l’effacement de l’ordre multilatéral, le Moyen-Orient est entré dans une recomposition brutale dont les effets dépassent largement Gaza. Ce deuxième volet de notre dossier en quatre articles consacré aux acteurs, aux stratégies et aux fractures qui redessinent la région, se penche sur la tentative de plusieurs pays arabes de jouer un rôle diplomatique majeur dans l’après 7 octobre. Du moins avant que les Américains et les Iraniens ne jouent une partie tragique de poker menteur qui a décimé les populations civiles et pourrait provoquer dans un avenir proche une formidable crise économique
Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.
Le 7 octobre 2023 a affaibli l’Iran et son axe de la résistance. D’autres en ont tiré profit. La Turquie s’est taillé une zone d’influence en Syrie. Le Qatar a consolidé son rôle de médiateur avec le Hamas. L’Arabie saoudite et l’Égypte se sont imposées dans les discussions sur le « jour d’après » à Gaza, la Jordanie aux côtés du Caire dans ces mêmes consultations. Les Émirats arabes unis ont pesé de tout leur poids de premier pays arabe normalisé avec Israël. Et Israël lui-même, plus que tous les autres, a transformé le traumatisme en expansion territoriale.
La scène se joue dès le 11 novembre 2023, cinq semaines après le 7 octobre. Trente et un chefs d’État arabes et musulmans se réunissent à Riyad pour un sommet conjoint de la Ligue arabe et de l’Organisation de la coopération islamique. Sur la photo de famille, MBS pose aux côtés du président iranien Ebrahim Raïssi – une première depuis la réconciliation sino-parrainée de mars 2023 entre les deux rivaux régionaux. Bachar el-Assad exige des « outils de pression » réels. Raïssi appelle les nations musulmanes à qualifier l’armée israélienne d’« organisation terroriste » et à armer les Palestiniens – une déclaration qui mérite d’être resituée : ce que Raïssi défend là, c’est l’ensemble de l’axe de la résistance, Hezbollah et milices irakiennes compris, pas le seul Hamas. Le mouvement palestinien reste d’une nature différente : branche armée d’une cause nationale précise, quand le Hezbollah ou les milices irakiennes servent avant tout un projet régional iranien. Téhéran a toujours eu intérêt à fondre les deux registres en un seul récit, celui de la résistance islamique globale. Le communiqué final condamne les actions « barbares » d’Israël à Gaza. Et puis, rien.
Un groupe emmené par l’Algérie propose de rompre les liens avec Israël et d’utiliser le pétrole comme levier; les Émirats et Bahreïn, signataires des accords d’Abraham, refusent net. La résolution finale se contente de réaffirmer la solution à deux États – que l’Iran rejette explicitement – et de renvoyer la responsabilité à la communauté internationale. Un journaliste d’Al-Jazeera résume la mascarade : un sommet qui n’avait pour but que de « présenter un semblant d’unité ». L’unité dans la parole, les divisions dans les actes : la formule qui va gouverner toute la séquence, jusqu’à aujourd’hui.
Les gagnants arabes du séisme régional
Derrière cette mise en scène collective, cinq pays arabes ont su tirer une carte diplomatique de la tragédie : l’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats, la Jordanie et le Qatar, qui ont pris le plus de place dans les discussions sur le cessez-le-feu et le « jour d’après » à Gaza, reléguant l’Autorité palestinienne au rang de spectatrice de son propre dossier. L’Égypte y a retrouvé son rôle de médiateur historique – tout en gardant fermé, comme on l’a vu, le terminal de Rafah. La Jordanie s’est associée au Caire dans ces mêmes consultations, consciente que toute déstabilisation du dossier palestinien menace sa propre sécurité intérieure. Cinq pays, cinq calculs, un seul point commun : aucun n’a laissé le 7 octobre se solder par une perte de terrain diplomatique
Car pendant que les chancelleries arabes soignaient leur communiqué, l’Iran s’apprêtait à commettre l’erreur de calcul la plus coûteuse de son histoire post-1979. Depuis 1979, la destruction de l’État hébreu est une doctrine officielle de la République islamique. Téhéran a construit, financé et armé le Hamas pendant des décennies via le Corps des gardiens de la révolution, exactement comme elle a construit le Hezbollah – deux branches d’un même projet. Sur le degré exact de coordination avec l’attaque elle-même, le doute demeure : des documents saisis par l’armée israélienne à Gaza, révélés par le Washington Post et le New York Times, montrent que le Hamas avait sollicité l’aide de l’Iran et du Hezbollah dès juillet 2023, et qu’un commandant du CGRI avait donné un feu vert de principe ; Téhéran nie toute implication dans la planification. Mais peu importe, au fond, le degré exact de coordination sur le timing : l’Iran n’a jamais caché appeler depuis des années à l’anéantissement d’Israël, ni cessé de financer les groupes qui en portaient le projet.
En novembre 2023, à Riyad, l’Iran est au sommet de sa puissance de projection régionale : l’axe de la résistance au complet, un accès direct à la Méditerranée via la Syrie d’Assad, et la certitude, vieille de quarante-cinq ans, que personne n’oserait toucher au territoire iranien lui-même. Cette certitude a explosé en vol. Le Hezbollah, aspiré dans une guerre qu’il n’avait pas anticipée à cette échelle, encaisse le choc le plus dur de son histoire : environ 80% de son arsenal détruit selon Israël, sa direction historique éliminée – Nasrallah tué en septembre 2024, remplacé à la tête du mouvement par son numéro deux Naïm Qassem, tandis que son chef militaire Haytham Ali Tabatabai est éliminé à son tour en novembre 2025.
Mais parler de décapitation reviendrait à sous-estimer ce que documentent les centres de recherche israéliens eux-mêmes : le mouvement a maintenu environ 40 000 combattants mobilisables, reconstitué un cinquième de son arsenal grâce à la contrebande et à une production locale de drones, et intégré une nouvelle génération de commandants.
Affaibli, durablement. Vaincu, non – et sa survie organisationnelle explique qu’il ait pu, en mars 2026, rouvrir un front contre Israël pour venger la mort de Khamenei. Cette décision n’a rien d’une initiative autonome : Naïm Qassem a fait de la loyauté absolue à la doctrine iranienne du wilayat al-faqih – la primauté du guide suprême sur toute décision politique et militaire – le principe cardinal de son mandat, et plusieurs analystes notent que l’emprise de Téhéran sur les décisions du Hezbollah s’est renforcée, et non affaiblie, depuis la disparition de Nasrallah. Le Hezbollah ne rouvre pas un front de sa propre initiative ; il exécute une directive.
Cette résilience n’est pas un hasard : c’est la force et l’intelligence structurelle de l’axe iranien que d’avoir toujours refusé la centralisation du commandement militaire. Contrairement à une armée classique, dont l’élimination de l’état-major paralyse la chaîne de décision, l’Iran a construit son réseau régional – Hamas, Hezbollah, milices irakiennes, Houthis – comme une constellation de nœuds capables de survivre indépendamment les uns des autres. Assassiner un Nasrallah, un Haniyeh ou même un Khamenei ralentit le réseau, ne le décapite pas : chaque branche dispose de sa propre chaîne de commandement de rechange, formée et financée depuis des années par Téhéran précisément pour ce scénario. C’est ce qui distingue l’axe de la résistance d’un État classique comme l’Iran lui-même, plus vulnérable parce que plus centralisé – et c’est ce qui explique qu’en dépit de pertes humaines considérables sur l’ensemble de ses relais, cet axe continue, dossier après dossier, à se régénérer plutôt qu’à disparaître.
L’Iran, le revers stratégique
Le 13 juin 2025, Israël frappe l’Iran en profondeur : sites nucléaires, commandants, scientifiques assassinés dans leur sommeil. Le 28 février 2026, une nouvelle guerre s’ouvre, cette fois avec Washington aux côtés de Tel-Aviv ; elle s’achève avec la mort de Khamenei en mars. Pour Téhéran comme pour Tel-Aviv, cette confrontation n’a rien d’un conflit parmi d’autres : les deux capitales la vivent comme existentielle, l’une pour la survie de son programme nucléaire et de son régime, l’autre pour l’élimination d’une menace qu’elle juge capable, à terme, de la rayer de la carte. C’est cette perception miroir qui explique l’absence de toute retenue des deux côtés.
Quarante ans de patience stratégique iranienne, effacés en trois campagnes militaires. Mais la défaite de l’Iran n’a pas couronné une victoire américaine. Le 8 juillet 2026, au sommet de l’OTAN à Ankara, Trump déclare que le cessez-le-feu avec l’Iran est « terminé », balayant quatre mois de médiation qatarie et pakistanaise sans même consulter les deux capitales qui l’avaient portée. « C’est juste une perte de temps de négocier avec eux, ce sont des menteurs », lâche-t-il, avant d’ordonner de nouvelles frappes sur plus de quatre-vingts cibles iraniennes.
Téhéran réplique contre les bases américaines du Koweït et de Bahreïn ; le pétrole bondit de plus de 8% en une journée. Washington justifie ses propres frappes par la nécessité de « défendre la liberté de navigation » dans le détroit d’Ormuz, que l’Iran ferme, rouvre et referme au gré de l’escalade – un chantage permanent sur l’artère par laquelle transite près d’un cinquième du pétrole mondial, et un rappel brutal, pour tout le Golfe, de sa dépendance à un seul point de passage. Berlin invoque l’absence de mandat de l’ONU, Paris rappelle son attachement au multilatéralisme, Londres temporise – l’OTAN se retrouve fracturée par l’unilatéralisme de son propre parrain.
Un président qui décide d’une guerre et de sa fin sur un coup de tête entre deux poignées de main, sans coordination avec ses alliés ni avec les médiateurs qu’il vient d’humilier : ce n’est pas une stratégie, c’est son absence. Si l’Iran a perdu la bataille militaire, c’est Trump qui, à ce stade, apparaît en déroute diplomatique.
C’est précisément dans ce vide que la Turquie d’Erdogan avance, avec une méthode qui tranche sur l’improvisation américaine. Avant 2023, Ankara était un acteur marginal du dossier palestinien. Elle n’a pas fabriqué la chute d’Assad, mais elle en a été le parrain patient depuis 2011. Quand Hayat Tahrir al-Sham renverse le régime en décembre 2024, la Turquie se retrouve en position de faiseur de rois : Erdogan prévient dans l’heure que toute atteinte à la stabilité du nouveau pouvoir sera affrontée conjointement, le patron du renseignement turc Ibrahim Kalin est reçu à Damas quatre jours après la chute. Suivent des bases militaires dans le Nord syrien, un accord de sécurité en août 2025 – la première coopération militaire directe entre les deux pays depuis Assad -, puis en janvier 2026 un soutien décisif à l’offensive gouvernementale qui fait perdre aux Forces démocratiques syriennes kurdes jusqu’à 80% de leurs territoires.
Trois ans après Riyad, la bascule se joue sous nos yeux au moment même où ces lignes s’écrivent. Le 7 juillet 2026, à l’ouverture du sommet de l’OTAN qu’il accueille à Ankara, Erdogan reçoit Trump en ami : le président américain annonce vouloir lever l’interdiction, décrétée en 2019, de vendre des F-35 à la Turquie, malgré l’opposition du Congrès et les protestations d’Israël, seul pays de la région à posséder cet avion. « Nous entretenons de meilleures relations avec la Turquie, qui s’est montrée bien plus loyale que d’autres pays », déclare Trump. Pour l’analyste Patrick Nicchiarelli, cité par France 24, Washington cherche à s’acheter le soutien de « la puissance qui compte dans la région, avec l’Iran militairement affaibli et la Syrie toujours instable ».
Jusqu’où va cette ascension turque, et que reste-t-il alors du poids traditionnel de l’Arabie saoudite dans la région ? Mais la Turquie n’est pas le seul acteur à avoir recalculé sa position depuis Riyad. Dans le Golfe, une autre partition se joue, plus fragile, plus exposée – celle des monarchies qui ont tenté, en vain, de rester en dehors d’une guerre qui allait finir par les rattraper. C’est cette histoire-là, et celle d’Israël, qui ouvre la seconde partie de cet épisode.
