Du 7 octobre 2023 à l’effacement de l’ordre multilatéral, le Moyen-Orient est entré dans une recomposition brutale dont les effets dépassent largement Gaza. Ce premier volet ouvre un dossier en quatre articles consacré aux acteurs, aux stratégies et aux fractures qui redessinent la région, tout en bouleversant profondément les équilibres politiques, économiques et diplomatiques du monde contemporain dans son ensemble.
Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.
Il y a des dates que l’on n’oublie pas. Le 7 octobre 2023 fait partie de ces dates qui bouleverseront le monde. Ce matin-là, des combattants du Hamas franchissent la barrière de sécurité qui entoure la bande de Gaza. Ils attaquent des kibboutz, massacrent des familles, prennent 251 otages, tuent 1 200 personnes. C’est l’attaque la plus meurtrière contre des Juifs depuis la Shoah. Ce matin-là, l’ordre du monde se fracture. Ce fragile équilibre régional que tout le monde tenait pour immuable, que personne ne doutait voir disparaître, s’effondre sous le poids de ce que des années d’habitude et d’aveuglement collectif avaient laissé s’accumuler.
Quelques semaines avant l’attaque, Benyamin Netanyahou brandissait à la tribune de l’ONU une carte du « Nouveau Moyen-Orient » sans aucun territoire palestinien visible. L’image résume l’état des choses : la cause palestinienne n’était plus qu’une variable d’ajustement dans une recomposition régionale qui se jouait au-dessus d’elle, sans elle. Ce « confort » collectif a un prix, et le 7 octobre en est le dramatique résultat.
Le 7 octobre, faillite d’un ordre
La première ruine est israélienne. Mossad, Shin Bet : longtemps érigés en modèles, les services israéliens ont été pris en défaut ce matin-là. Le New York Times révèle en novembre 2023 que le renseignement israélien avait eu connaissance des plans du Hamas plus d’un an avant l’attaque, après avoir mis la main sur des documents confidentiels. Les responsables ont néanmoins estimé que les ambitions du plan dépassaient largement les capacités réelles du mouvement. Le Centre d’études stratégiques et internationales parle d’un « échec conceptuel » : convaincus que le Hamas cherchait surtout à gouverner Gaza, les analystes jugeaient une offensive majeure improbable. Les commandos du Hamas, eux, ont rigoureusement suivi le plan.
Certains observateurs n’ont pas manqué de questionner cette défaillance. Comment des services capables d’éliminer, des mois après, Hassan Nasrallah à Beyrouth, de faire exploser simultanément des centaines de bipeurs dans les rangs du Hezbollah, d’assassiner des cadres du Hamas en plein cœur de Téhéran, ont-ils pu ignorer une opération préparée pendant des mois à quelques kilomètres de leurs frontières ? Ronen Bar, directeur du Shin Bet, avait explicitement averti Netanyahou en juillet 2023, trois mois avant l’attaque, que « la guerre arrive ». L’avertissement est resté sans suite. Depuis les années 1990, plusieurs analystes israéliens ont documenté ce que le chercheur Adam Raz décrit comme une « étrange symbiose » entre Netanyahou et le Hamas : maintenir le mouvement islamiste comme force dominante à Gaza servait à marginaliser l’Autorité palestinienne et à bloquer toute perspective d’État palestinien. Ce calcul politique a-t-il rendu possible l’impensable ? À ce jour, aucune réponse n’est satisfaisante.
Cette erreur sécuritaire et politique s’inscrit dans un contexte de délitement plus large, celui d’institutions internationales qui ont depuis longtemps cessé de fonctionner comme garantes d’un ordre. L’exemple de la crise syrienne avait déjà constitué une menace sérieuse à la crédibilité de l’ONU. Plus de trois cent mille morts, des millions de déplacés, et la Russie qui utilise son droit de veto à treize reprises sur des résolutions concernant la Syrie pendant que le Conseil de sécurité tient des réunions. L’ONU avait déjà cessé de faire illusion.
C’est dans ce cadre délité que la question palestinienne s’est progressivement évaporée. La dernière élection présidentielle palestinienne a eu lieu en janvier 2005, les dernières législatives en janvier 2006, avant que les divisions entre le Hamas et le Fatah ne figent la vie politique pour deux décennies. Son mandat expiré depuis 2009, Mahmoud Abbas gouverne par décrets, sans successeur désigné, après avoir dissous en 2018 le Conseil législatif palestinien. À Ramallah, un homme de 88 ans sans légitimité électorale, sans emprise sur Gaza, que personne, ni Washington ni les capitales arabes, ne prenait au sérieux. L’Autorité palestinienne comme coquille administrative. Le Hamas, lui, construisait : des tunnels, des arsenaux, une doctrine militaire. Pendant que le monde regardait ailleurs, la guerre revenait aux portes de l’Europe.
Le monde arabe, lui, se voyait déjà ailleurs, tourné vers l’avenir et la prospérité. Les accords d’Abraham traduisent une rupture géopolitique majeure : la cause palestinienne ne fait plus office de ciment idéologique et Israël n’apparaît plus comme le principal ennemi. En septembre 2020, les Émirats arabes unis et Bahreïn normalisent leurs relations avec Israël, suivis par le Maroc en décembre 2020 et le Soudan en janvier 2021. Le « joyau de la couronne », dans les chancelleries, restait l’Arabie saoudite. Les discussions s’engagent, de plus en plus ouvertement. Plusieurs analystes ont établi un lien direct entre le timing de l’attaque et l’avancée des négociations entre Riyad et Tel-Aviv : le Hamas était prêt à tout pour faire échouer une normalisation saoudienne qui aurait définitivement marginalisé la cause palestinienne.
Sur ce terrain déjà ébranlé arrive Donald Trump. De retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, il ne vient pas stabiliser ce qui vacille, mais achever ce qui tenait encore. Sa stratégie de sécurité nationale revendique explicitement de tourner la page des décennies de l’après-Seconde Guerre mondiale, en finissant avec l’époque où les États-Unis soutenaient l’ordre mondial. Les alliances multilatérales sont traitées comme des contrats commerciaux à renégocier, la participation américaine à l’OTAN et à l’ONU remise en question et réduite, la présence militaire américaine réajustée selon des intérêts nationaux redéfinis. Ce que le 7 octobre 2023 a fissuré, Trump le fracture. Par doctrine. Par calcul. Sans nostalgie aucune pour l’ordre qu’il enterre.
Les acteurs d’un Moyen-Orient en guerre
Sur ces décombres, trois acteurs ont déjà choisi leur camp. Le premier, et le plus immédiat, est Netanyahou. Avant le 7 octobre, c’est un homme politiquement assiégé : un procès pour corruption, fraude et abus de confiance pèse sur lui, sa coalition tient sous perfusion grâce aux ultranationalistes et aux ultraorthodoxes, et dans les rues de Tel-Aviv, des centaines de milliers d’Israéliens manifestent depuis des mois contre sa réforme judiciaire. La guerre lui offre une survie. Il s’en saisit et avec elle, l’occasion de concrétiser ce qu’il porte depuis des décennies. Derrière l’escalade se dessine une vision : celle d’un Moyen-Orient reconfiguré par la force, sans État palestinien viable, avec une emprise israélienne étendue de Gaza à la Cisjordanie, du Liban au-delà. Gaza d’abord, puis le Liban, la Syrie, la Cisjordanie, le Yémen, l’Iran : une logique d’escalade permanente que ses alliés de coalition appellent « victoire totale » et que ses adversaires qualifient de guerre d’expansion.
Derrière lui, dans l’ombre et depuis bien plus longtemps, l’Iran. Téhéran n’est pas un acteur périphérique du 7 octobre : il en est le cadre idéologique et financier de longue date. La destruction de l’État hébreu est une constante de la doctrine de la République islamique depuis 1979. Le Hamas comme le Hezbollah ont été formés, armés et financés par Téhéran, intégrés dans ce que l’Iran appelle lui-même « l’axe de la résistance » : Hamas, Hezbollah, Houthis, milices irakiennes. Le 7 octobre n’est pas une surprise iranienne : c’est l’aboutissement d’une stratégie de proxy construite sur plusieurs décennies. Téhéran transforme un conflit régional en confrontation existentielle entre deux visions du Moyen-Orient, deux légitimités, deux ordres incompatibles. Cette collision, ajoutée à l’effacement de l’ordre multilatéral hérité de 1945, ne déstabilise pas seulement une région : elle ébranle un équilibre mondial que personne n’avait prévu de voir disparaître si vite.
Viennent ensuite les héritiers les plus paradoxaux : les monarchies du Golfe et les États arabes voisins. Qatar, Arabie saoudite, Émirats, Égypte : des pays qui se proclament frères du peuple palestinien, qui financent Al-Jazeera ou l’UNRWA, qui tonnent à la tribune des Nations unies contre les bombardements israéliens. Tout en mesurant, en coulisses, ce que cette guerre leur coûtera ou leur rapportera.
Le Qatar joue les médiateurs indispensables entre Israël et le Hamas, un rôle qui lui confère une stature diplomatique internationale sans qu’il ait à choisir de camp. Riyad souffle le chaud et le froid : Mohammed ben Salmane suspend publiquement les négociations de normalisation avec Israël, tout en maintenant des canaux discrets avec Washington. Les Émirats, signataires des accords d’Abraham, se retrouvent pris en étau entre leurs engagements avec Tel-Aviv et la pression de leurs ressortissants arabes qui regardent Gaza avec horreur.
L’Égypte, elle, occupe une position particulièrement contradictoire. Le Caire se pose en médiateur, en voix de la raison arabe, tout en maintenant fermé le terminal de Rafah, seule porte de sortie terrestre de Gaza vers le monde extérieur. Conséquence directe : l’aide humanitaire s’accumule sans pouvoir entrer, les blessés ne peuvent être évacués, les médicaments n’arrivent pas. La justification officielle est la crainte de déstabiliser le Sinaï et de gérer un afflux de réfugiés. Dans les faits, Le Caire refuse que la crise gazaouie devienne une crise égyptienne.
Pendant que les chancelleries négocient, les chiffres tombent. Le ministère de la Santé gazaoui, seule source de données accessible dans le territoire, recense plus de 70 000 morts à la fin de 2025, un bilan que plusieurs études scientifiques, dont celle de l’Institut Max-Planck, estiment largement sous-évalué. Une infrastructure sanitaire détruite à plus de 80 %. Des hôpitaux hors service, des ruptures de médicaments, des cas de malnutrition sévère documentés par les agences onusiennes dans l’ensemble du territoire. Les organisations humanitaires internationales parlent d’une des crises les plus graves enregistrées depuis la Seconde Guerre mondiale. Le Hamas maintient sa doctrine de résistance au prix de la population qu’il gouverne : ses infrastructures militaires implantées en zone urbaine dense et ses refus répétés de cessez-le-feu font de la souffrance civile à la fois une conséquence et un instrument. Côté israélien, les refus symétriques de cessez-le-feu et une libération des otages qui s’étire dans le temps révèlent deux logiques qui se nourrissent mutuellement pendant que les civils, palestiniens et otages confondus, paient le prix de cette impasse.
Face à cette réalité, la réponse collective des acteurs régionaux reste, à ce jour, en deçà de leurs déclarations. C’est précisément cette fracture, entre les postures publiques et les calculs privés, entre les déclarations d’indignation et l’inaction organisée, qui révèle la nature profonde de ce conflit : une guerre qui ne se joue pas seulement sur le terrain militaire, mais dans les couloirs des chancelleries, les salles de marché de Dubaï et les palais de Riyad.
Une secousse aux répercussions mondiales
Car le 7 octobre 2023 a ouvert une nouvelle page de l’Histoire, une brèche que personne ne contrôle plus. La première victime collatérale n’est pas géopolitique : elle est économique. Les attaques des Houthis en mer Rouge, proxy iranien mobilisé en soutien à Gaza, ont perturbé l’une des routes maritimes les plus stratégiques au monde : environ 12 % du commerce mondial transite par le détroit de Bab-el-Mandeb. Les grands armateurs ont dérouté leurs navires vers le cap de Bonne-Espérance, allongeant les trajets de plusieurs jours, faisant exploser les coûts. Les corridors énergétiques de la Méditerranée orientale, les projets de pipelines gaziers qui devaient relier Israël à l’Europe, les ambitions de Dubaï comme hub régional incontournable : tout cela vacille. La guerre ne détruit pas seulement Gaza. Elle redistribue les cartes de l’économie mondiale.
Elle redistribue aussi les équilibres politiques intérieurs des démocraties occidentales. Le 7 octobre 2023 a agi comme un révélateur brutal de fractures préexistantes. En France, l’extrême droite s’est ralliée à Israël au nom d’une « guerre civilisationnelle », tandis que la gauche radicale s’est positionnée aux côtés des Palestiniens au point d’être accusée de complaisance envers le Hamas. En Allemagne, aux États-Unis, au Royaume-Uni, le même clivage : des campus en ébullition, des partis qui se déchirent, des opinions publiques qui ne se parlent plus. Jamais depuis des décennies un conflit extérieur n’avait aussi profondément polarisé les sociétés occidentales, au point de devenir un argument de campagne, un marqueur identitaire, un instrument des extrêmes. Sur les plateaux de télévision, deux questions s’imposent comme des tests de loyauté : « Qualifiez-vous les attaques du 7 octobre de terroristes ? » « Êtes-vous antisémite ? » La nuance a déserté le débat public. Il ne reste que les camps.
Dans l’ombre de cette catastrophe, d’autres acteurs ont déjà commencé à repositionner leurs pions. La Turquie d’Erdogan, longtemps marginalisée sur le dossier palestinien, s’est imposée comme intermédiaire indispensable entre le Hamas et Washington, arrachant au passage une stature diplomatique régionale qu’elle convoitait depuis des années. La chute d’Assad en décembre 2024 lui a offert un second dividende : la Syrie du nouveau président Ahmad al-Charaa, ancien chef djihadiste reconverti en homme d’État présentable, reçu à la Maison-Blanche en 2025, est devenue un terrain d’influence turc.
L’Iran, de son côté, multiplie les fronts sans exposer directement son territoire : Hamas, Hezbollah, Houthis, milices irakiennes, autant de groupes armés qui lui permettent de mener plusieurs guerres simultanées tout en maintenant une distance de façade. La Chine, elle, multiplie les déclarations favorables aux Palestiniens depuis les tribunes onusiennes, cessez-le-feu immédiat, solution à deux États, catastrophe humanitaire, sans jamais les accompagner d’aucune initiative concrète. Pékin importe massivement le pétrole iranien et entretient avec Téhéran une alliance de fait, mais sans jamais l’afficher, préférant cultiver des relations commerciales avec l’ensemble des acteurs de la région, Riyad comme Tel-Aviv, Ramallah comme Abou Dhabi. Cette équidistance de façade est son actif stratégique le plus précieux : convaincue que l’épuisement occidental finira par lui ouvrir des portes que la guerre lui ferme encore, la Chine attend et observe.
Et puis il y a Donald Trump. Le 4 février 2025, depuis le Bureau ovale, il propose de vider Gaza de ses deux millions d’habitants pour en faire la « Riviera du Moyen-Orient », une station balnéaire de luxe propulsée par l’intelligence artificielle. Il publie une vidéo générée par IA où lui-même et Netanyahou se prélassent sur les plages d’un Gaza transformé. La proposition est rejetée par l’ensemble des pays arabes. Elle dit pourtant tout sur l’état du monde : quand l’impensable devient déclaration officielle du président des États-Unis, c’est que les règles du jeu ont définitivement changé.
Dans ce monde en recomposition totale, les opportunistes avancent.
