En signant à Washington un accord-cadre avec Israël sous médiation américaine, le Liban entre dans une séquence politique inédite. Derrière la promesse d’une paix durable se dessine une interrogation autrement plus décisive : l’État libanais peut-il enfin reprendre le monopole de la force sans précipiter le pays dans une nouvelle crise intérieure ?
La scène aurait été impensable il y a encore quelques années. À Washington, les représentants du Liban et d’Israël ont signé un accord-cadre sous l’égide des États-Unis, ouvrant officiellement un processus destiné à conduire à « une paix et une sécurité durables ». Le contenu du document demeure secret. Aucun calendrier n’a été publié. Les modalités concrètes restent inconnues. Pourtant, ce simple geste diplomatique constitue déjà un événement historique.
Depuis l’accord d’armistice de 1949, les deux pays n’ont jamais dépassé le stade de la gestion des crises successives. Cette fois, il ne s’agit plus seulement de négocier un cessez-le-feu ou des modalités techniques le long de la Ligne bleue. Pour la première fois, Washington tente de transformer un rapport de confrontation permanent en processus politique.
Mais l’accord révèle surtout une évolution plus profonde. Pendant des années, la question centrale était celle du conflit entre Israël et le Hezbollah. Désormais, le cœur du dossier semble s’être déplacé. L’enjeu devient la capacité de l’État libanais lui-même à exercer pleinement sa souveraineté.
Les déclarations prononcées à Washington traduisent parfaitement cette mutation. Joseph Aoun évoque une première étape vers un Liban libéré de toute occupation, de toute tutelle et de toute subordination. Marco Rubio présente un cadre destiné à installer une paix durable. Benyamin Netanyahou, lui, ne parle presque pas de paix. Il rappelle que l’armée israélienne restera au Liban tant que le Hezbollah ne sera pas désarmé.
Ce décalage est révélateur. Les trois capitales ont signé le même texte mais ne poursuivent manifestement pas le même objectif.
Pour Beyrouth, il s’agit de restaurer l’autorité de l’État. Pour Washington, de stabiliser durablement le Levant en réduisant l’influence iranienne. Pour Israël, d’obtenir enfin ce qu’aucune guerre n’a permis d’imposer : un Liban où la frontière nord ne serait plus contrôlée par une organisation armée indépendante. Autrement dit, cet accord ne clôt pas un conflit. Il en ouvre un autre, plus politique, plus intérieur, plus complexe.
L’accord de Washington change les règles du jeu
Le Premier ministre israélien a immédiatement fixé les limites de l’exercice. Les forces israéliennes resteront dans la zone de sécurité qu’elles occupent actuellement. Les populations déplacées ne pourront pas rentrer. Seules deux zones pilotes seraient progressivement remises à l’armée libanaise.
Israël ne demande plus seulement des garanties diplomatiques. Il exige que l’État libanais démontre concrètement sa capacité à contrôler son territoire. En d’autres termes, Washington et Jérusalem ne demandent plus au Hezbollah de déposer volontairement les armes ; ils demandent à l’État libanais de redevenir suffisamment fort pour rendre cette situation politiquement et militairement possible. C’est probablement le changement stratégique le plus important de ces dernières années.
Depuis deux décennies, la communauté internationale réclame l’application de la résolution 1701 sans jamais disposer d’un véritable mécanisme politique pour y parvenir. Aujourd’hui, l’accord de Washington tente précisément de créer ce mécanisme. Mais la faisabilité reste extrêmement incertaine.
Le Hezbollah ne représente pas uniquement une organisation militaire. Il est également une force politique majeure, un acteur social profondément implanté et un élément constitutif de l’équilibre confessionnel libanais. Imaginer son effacement rapide relève davantage du souhait diplomatique que de l’analyse stratégique.
Les premières réactions observées après l’annonce de l’accord donnent un aperçu des tensions qu’il pourrait susciter. Des partisans du Hezbollah ont bloqué plusieurs axes de circulation dans la banlieue sud de Beyrouth ainsi qu’aux abords de l’aéroport international, obligeant l’armée libanaise à intervenir, notamment à l’aide de gaz lacrymogènes, pour disperser les manifestants. Si ces rassemblements n’ont pas, à ce stade, atteint l’ampleur des grandes démonstrations de force organisées par le mouvement par le passé, il serait prématuré d’y voir un simple baroud d’honneur. Le Hezbollah a fait du contrôle de la route de l’aéroport et de sa capacité à paralyser certains points névralgiques de la capitale un instrument récurrent de pression politique.
Cette capacité de mobilisation s’inscrit aujourd’hui dans une géographie profondément transformée. Les déplacements massifs provoqués par la guerre ont conduit une partie importante de la population chiite à s’installer durablement dans Beyrouth et sa proche périphérie, offrant au mouvement un potentiel de mobilisation plus diffus qu’auparavant. Les événements de vendredi pourraient ainsi n’être qu’un premier avertissement.
Le Hezbollah brandit sa menace
Le paysage de la route de l’aéroport demeure lui-même un marqueur de cette influence. D’immenses portraits de Mojtaba Khamenei et des panneaux remerciant l’Iran jalonnent toujours cet axe stratégique, rappelant le lien organique entre le Hezbollah et la République islamique. Les autorités évoquent désormais leur prochain retrait, dans le cadre de la restauration de l’autorité de l’État. Reste à savoir si cette décision pourra être mise en œuvre, à quel rythme et dans quelles conditions. Là encore, le symbole pourrait compter autant que la mesure elle-même.
Plus significative encore fut la déclaration du député Hassan Fadlallah, affirmant que toute tentative d’imposer cet accord pourrait conduire à une guerre civile. Le choix des mots est lourd de sens. Il vise à fixer une ligne rouge : le désarmement ne pourra intervenir ni sous pression israélienne ni sous injonction américaine.
Joseph Aoun se retrouve ainsi placé devant un défi inédit. Il bénéficie d’une légitimité intérieure supérieure à celle de plusieurs de ses prédécesseurs. L’armée libanaise conserve un niveau de confiance relativement élevé auprès de larges secteurs de la population. Les partenaires occidentaux sont prêts à renforcer leurs moyens financiers et militaires.
Mais cette accumulation d’atouts suffira-t-elle ?
L’autorité d’un État ne repose pas uniquement sur ses institutions. Elle dépend aussi de l’acceptation de cette autorité par ceux qui disposent déjà d’un pouvoir autonome. Or, précisément, le Hezbollah considère toujours que ses armes ne relèvent pas d’un privilège politique mais d’une nécessité stratégique face à Israël.
Toute tentative trop brutale risquerait donc d’ouvrir une crise intérieure dont personne ne souhaite assumer le coût. L’Iran a-t-il sacrifié le Hezbollah ou prépare-t-il une nouvelle phase de son influence ? La grande interrogation demeure pourtant à Téhéran.
À entendre les responsables israéliens, l’Iran aurait été écarté du processus. Cette présentation relève surtout de la communication. Aucun observateur sérieux ne peut imaginer que l’avenir du Hezbollah puisse être discuté sans que la République islamique ne participe, directement ou indirectement, aux arbitrages.
Deux scénarios se dessinent.
Le premier consiste à penser que l’Iran aurait accepté, discrètement, de réduire le rôle militaire du Hezbollah afin de préserver des intérêts jugés plus essentiels. Après plusieurs mois de confrontation régionale, Téhéran pourrait considérer qu’une désescalade au Liban facilite la consolidation des accords conclus avec Washington et limite le risque d’une nouvelle guerre directe avec Israël. Dans cette hypothèse, le Hezbollah ne serait pas abandonné mais invité à réduire son exposition militaire pour protéger l’essentiel.
La seconde hypothèse paraît toutefois plus conforme aux méthodes traditionnellement employées par la République islamique.
L’Iran n’abandonnerait pas son principal allié régional. Il chercherait au contraire à le transformer. Depuis plusieurs années déjà, le Hezbollah évolue progressivement d’une logique essentiellement militaire vers une logique davantage institutionnelle. Il participe aux gouvernements, influence les nominations administratives, contrôle des secteurs économiques et sociaux, tout en conservant son appareil militaire. L’accord de Washington pourrait accélérer cette évolution plutôt que la remettre en cause.
Autrement dit, le Hezbollah pourrait perdre une partie de sa liberté opérationnelle tout en renforçant son poids politique intérieur. Ce serait une manière pour Téhéran de conserver son influence sans apparaître comme l’obstacle principal au processus diplomatique.
Cette lecture est renforcée par la référence faite par Hassan Fadlallah au processus engagé à Islamabad entre Washington et Téhéran. En dénonçant une tentative de « perturber » cette dynamique, le Hezbollah laisse entendre que les négociations dépassent largement le seul dossier libanais. Le Liban pourrait ainsi devenir l’un des volets d’un rééquilibrage régional beaucoup plus vaste.
Reste une dernière interrogation, sans doute la plus importante. L’État libanais dispose-t-il aujourd’hui de la volonté politique nécessaire pour aller jusqu’au bout de cette transformation ?
Depuis l’indépendance, chaque tentative de restaurer pleinement la souveraineté nationale s’est heurtée à des équilibres régionaux qui dépassaient largement Beyrouth. Cette fois encore, le Liban se retrouve au croisement des intérêts américains, israéliens, iraniens et arabes.
La différence est qu’un acteur nouveau semble vouloir émerger : l’État lui-même.
Si Joseph Aoun parvient progressivement à renforcer l’armée, à rétablir l’autorité des institutions et à éviter une confrontation directe avec le Hezbollah, l’accord signé à Washington pourrait marquer le début d’une recomposition historique.
Dans le cas contraire, il risque de rejoindre la longue liste des initiatives diplomatiques qui ont promis la paix au Liban sans jamais modifier les rapports de force qui empêchaient précisément cette paix d’advenir.
Car au fond, la question n’est peut-être plus de savoir si Israël et le Liban peuvent envisager un jour de vivre en paix. Elle est de déterminer si le Liban est désormais capable de redevenir pleinement un État.
