En suggérant de confier à la Syrie d’Ahmad al-Sharaa la confrontation avec le Hezbollah, Donald Trump ne dessine pas une stratégie, mais l’externalisation d’un échec israélo-américain. Au risque d’embraser Damas, de réveiller la fracture sunnite-chiite et de convaincre Téhéran que le cessez-le-feu n’est qu’une pause dans une guerre poursuivie autrement et déplacée vers les zones les plus fragiles du Levant.
Les accords de cessez-le-feu qui ont mis fin à la guerre entre l’Iran et Israël sont récents, pourtant Washington envoie déjà des signaux que Téhéran est susceptible d’interpréter comme la preuve que le conflit se poursuit par d’autres moyens.
Parmi les signaux les plus notables figure la suggestion publique répétée du président Trump selon laquelle le nouveau président syrien, Ahmad al-Sharaa, devrait prendre en charge la responsabilité de confronter le Hezbollah à la place d’Israël. Trump a soutenu qu’Israël combat le Hezbollah depuis trop longtemps, à un coût trop élevé, et que la Syrie sous Sharaa pourrait « faire le travail ». La répétition compte. Elle signale un instinct plutôt qu’une simple remarque improvisée, même en l’absence de toute politique formelle.
Il existe, dans l’ensemble, deux explications à une suggestion aussi déconnectée de la réalité régionale. Soit Trump ignore véritablement la structure du Hezbollah, les capacités de la Syrie et l’architecture de dissuasion iranienne, et personne autour de lui n’est plus disposé à le corriger avant qu’il ne s’exprime. Soit il comprend la ligne de fracture confessionnelle qu’il propose d’activer, un État syrien à direction sunnite chargé de faire la guerre à un mouvement chiite soutenu par l’Iran, et il souhaite précisément ce résultat : une confrontation sunnite-chiite à l’échelle régionale plutôt qu’un règlement maîtrisé. Peut-être, incapable d’offrir à Israël une victoire décisive sur l’Iran ou le Hezbollah, imagine-t-il pouvoir lui offrir un lot de consolation sous la forme d’une effusion de sang sunnite-chiite, avec la Syrie comme arène sacrifiable et Sharaa comme instrument sacrifiable. La première explication fait de lui un ignorant des faits. La seconde fait de lui un ignorant des conséquences. Aucune des deux ne sert bien le processus produisant ces déclarations.
Cet aveuglement s’étend également au terrain diplomatique qui se transforme sous l’effet de cette guerre. L’Égypte, la Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite ont chacun signalé leur refus de simplement s’aligner sur l’approche de Washington face à la confrontation entre les États-Unis et l’Iran, que ce soit par l’inquiétude du Caire devant la dérive annexionniste israélienne, par la prudence d’Ankara face à tout nouveau front syrien contre le Hezbollah, par les liens financiers et militaires croissants d’Islamabad avec Riyad comme couverture indépendante de Washington, ou par la poursuite par l’Arabie saoudite d’une désescalade avec Téhéran. Quatre États dont la coopération compte énormément pour la stratégie américaine convergent vers un même message de retenue. Traiter Damas comme un sous-traitant d’une guerre inachevée contre le Hezbollah ignore complètement cet avertissement pourtant visible.
Cela importe pour la crédibilité de toute ouverture diplomatique. Les négociations réussissent lorsque chaque partie croit que l’autre œuvre vers la stabilité, et échouent lorsqu’une partie conclut que la diplomatie n’est qu’une pause avant une nouvelle confrontation. Un appel public à ce que la Syrie accomplisse ce que l’armée israélienne n’a pas accompli en plusieurs mois d’opérations militaires risque de renforcer cette dernière conclusion à Téhéran, quelle que soit la réponse de Damas elle-même.
Damas, arène impossible
La position de Sharaa lui-même complique le tableau. Il a ses propres raisons de souhaiter l’affaiblissement du Hezbollah, ayant combattu ce groupe pendant la guerre civile syrienne, et Damas et Washington pourraient partager certains objectifs sur le plan politique. Mais Sharaa a été explicite quant au fait que cet alignement s’arrête bien avant toute action militaire, qui serait perçue dans tout le monde arabe comme servant les intérêts israéliens et compromettant la légitimité de la Syrie. Damas a exclu toute implication militaire contre le Hezbollah tant que les forces israéliennes restent déployées dans certaines parties du sud de la Syrie occupées après la chute d’Assad. La Syrie a posé une condition préalable concrète, un retrait israélien, que Washington n’a pas abordée et qu’Israël n’a montré aucun signe de vouloir satisfaire.
La prémisse se heurte également à la question des capacités. Israël a combattu le Hezbollah avec une supériorité technologique écrasante, une pénétration du renseignement, une domination aérienne, un soutien américain et la coordination de partenaires tels que la Jordanie, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte. Israël disposait du Dôme de fer, du système David’s Sling, des systèmes Arrow et d’une coopération radar régionale, et n’a tout de même pas pu se défendre entièrement contre les missiles iraniens ni éliminer la structure de commandement du Hezbollah. L’armée syrienne de l’après-guerre civile, en revanche, manque d’équipement comparable, de puissance aérienne, de cohérence de commandement et de légitimité politique, et travaille encore à consolider son autorité sur son propre territoire et à prévenir une nouvelle fragmentation. Si Israël, avec tous ses dômes et toute cette aide extérieure, n’a pas pu imposer ce résultat par la force, il est imprudent d’imaginer que Damas puisse être sous-traité pour le réaliser.
L’État libanais est l’acteur le plus visiblement absent de cette proposition, et ses propres institutions comprennent mieux que la proposition ne le suppose à quel point celle-ci est imprudente. Les Forces armées libanaises, sous le commandement en chef du général Rodolphe Haykal, ont, par leur propre posture et leurs engagements militaires régionaux, signalé que tout processus de désarmement devrait passer par les institutions libanaises plutôt que par des forces étrangères présentes sur le sol libanais. Les propositions les plus sérieuses actuellement discutées impliquent la supervision de l’État libanais et des FAL, non pas un rôle expéditionnaire syrien. Une intervention syrienne ne viendrait pas compléter cette voie ; elle entrerait en concurrence avec elle, en compromettant la prétention propre de l’institution libanaise à être l’autorité légitime du désarmement.
Le signal envoyé à Téhéran
Le risque le plus important n’est peut-être pas que Sharaa entreprenne cette démarche, ce qu’il ne fera vraisemblablement pas selon les éléments actuels, mais la manière dont la proposition sera interprétée à Téhéran, quel qu’en soit le résultat. Les responsables iraniens sont susceptibles de considérer ces suggestions américaines répétées comme la confirmation que la politique de Washington après la guerre reste centrée sur le recul de l’influence iranienne au Liban, en Syrie et en Irak plutôt que sur la recherche d’un règlement. Pour Téhéran, le Hezbollah n’est pas un problème libanais isolé mais fait partie d’une architecture de dissuasion plus large s’étendant sur plusieurs théâtres ; une tentative de démantèlement par la force, même proposée par l’intermédiaire de Damas, serait perçue comme touchant directement à la position stratégique propre de l’Iran. Les modérés y verraient la preuve que Washington ne peut traduire un cessez-le-feu en règlement politique. Les partisans de la ligne dure y verraient la confirmation que la guerre se poursuit par d’autres moyens. Les deux camps en concluraient que Sharaa ne doit pas être autorisé à devenir l’instrument d’un tel dessein, et tous deux réagiraient en renforçant la coordination avec les partenaires régionaux de l’Iran plutôt qu’en la relâchant, redonnant ainsi au Hezbollah exactement la justification politique qu’un processus sérieux de désarmement devrait chercher à réduire.
L’Arabie saoudite et la Turquie sont susceptibles de partager ces réserves, pour des raisons différentes, rejoignant l’Égypte et le Pakistan dans leur refus de simplement se conformer à la gestion par Washington du dossier iranien. La désescalade de Riyad avec Téhéran repose sur le calcul qu’une concurrence maîtrisée sert mieux ses priorités économiques que la confrontation, ce qu’un nouveau front syro-libano-irakien autour du Hezbollah et du Hashd viendrait compromettre. La Turquie a investi massivement dans la stabilité et la consolidation du gouvernement syrien et n’a aucun intérêt à voir Damas devenir un champ de bataille dans la confrontation plus large entre l’Iran et Israël. Sur ce point, les intérêts saoudiens et turcs convergent avec la prudence propre de Sharaa : aucun d’entre eux ne souhaite voir la Syrie transformée en bras militaire externalisé d’un projet américano-israélien.
La question sous-jacente est de savoir si l’objectif de Washington après la guerre est un règlement ou la poursuite du recul de l’influence iranienne par l’intermédiaire de quelque acteur que ce soit susceptible d’être convaincu d’en porter le fardeau. Si c’est la première option, intégrer le Liban dans un cadre de garanties sécuritaires, de relance économique et de réforme politique, avec l’État libanais et les FAL comme autorité principale du désarmement, offre une voie plus plausible que le recours à Damas. Si c’est la seconde, la conclusion probable de Téhéran, de plus en plus partagée au Caire, à Ankara, à Islamabad et à Riyad, est que la guerre a changé de théâtre plutôt que de prendre fin.
L’encre des accords de cessez-le-feu est à peine sèche, et les propos de Trump risquent déjà de convaincre l’Iran que Washington n’a rien appris. C’est l’externalisation imprudente d’un échec vers un État le moins capable d’en supporter les conséquences, par un président soit inconscient de ce qu’il propose, soit indifférent à la guerre confessionnelle qu’il pourrait déclencher.
