Après l’accord vacillant entre Washington et Téhéran, la relation israélo-américaine traverse une séquence de tension rare. Pressé de stabiliser le dossier iranien, Donald Trump exige de Benjamin Netanyahou l’arrêt des frappes au sud-Liban, au risque de faire du Liban la variable d’ajustement du marchandage régional entre puissances et alliés fragilisés.
Une chronique de Bruno Philip
Au lendemain de l’accord vacillant conclu entre Washington et Téhéran, la relation israélo-américaine est mise à l’épreuve par une séquence de tension diplomatique rare dans l’histoire des rapports entre l’État hébreu et les États-Unis. La mauvaise volonté du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, à céder aux injonctions de Donald Trump exigeant un arrêt des bombardements sur le sud-Liban est la cause directe du courroux trumpien contre son ami « Bibi ». L’intransigeance de ce dernier risque en effet de faire dérailler le processus de paix avec l’Iran, au moment où Trump, conscient qu’une reprise de l’« opération Epic Fury » contre l’Iran lui aurait été politiquement trop dommageable, affiche désormais son obsession : signer au plus vite un accord permettant la réouverture du détroit d’Ormuz et le retour à la normale du commerce international. Et tant pis si Israël doit payer le prix de l’inévitable renforcement du régime iranien qui devrait s’ensuivre.
Trump contre « Bibi »
Dès le début du mois de juin, les rapports entre le chef de l’exécutif américain et le Premier ministre israélien se sont détériorés, Trump ayant abreuvé son interlocuteur d’insultes lors d’un coup de téléphone aussi « épique » que « furieux » : « Je t’ai sauvé les fesses, si je n’avais pas été là, tu serais déjà en prison », aurait hurlé Trump dans le combiné. Il a depuis réitéré ses admonestations publiques contre Netanyahou, allant jusqu’à lui tordre le bras et à lui faire interrompre, très temporairement, ses bombardements sur le sud-Liban à la veille de la signature du très incertain « accord en 14 points » négocié dans la douleur avec Téhéran. But de la manœuvre : empêcher les Iraniens de faire une fois de plus machine arrière.
En fin de semaine dernière, ce fut au tour du vice-président J. D. Vance de faire la leçon aux Israéliens en des termes dépourvus de toute aménité. La sortie visait d’abord les ultras du gouvernement israélien, qui avaient ouvertement critiqué l’accord avec l’Iran et crié à la trahison de la part des États-Unis. Ceux-là feraient mieux, s’est écrié Vance lors d’un point de presse, de ne pas critiquer « le seul allié puissant » qui reste à Israël sur la planète, c’est-à-dire les États-Unis. Et ceux-là ne devraient pas non plus oublier, prévint-il, que « Donald Trump est le seul chef d’État au monde à être bienveillant envers la nation d’Israël à ce moment précis ». Renvoyer en des termes si crus l’État hébreu à son splendide, et terrible, isolement, c’était du quasi jamais-vu dans l’histoire de la relation israélo-américaine. La mise en garde était également destinée à Netanyahou, même si celui-ci s’est, pour l’instant, gardé de tout commentaire désobligeant à l’égard de Trump. Tout porte à croire qu’il n’en pense pas moins, mais qu’il observe la plus grande prudence à l’égard de l’imprévisible locataire de la Maison-Blanche.
Le Liban, variable d’ajustement
La grande ironie de toute cette histoire à rebondissements est que le Liban est devenu la variable d’ajustement des discussions irano-américaines, qui ont finalement commencé en Suisse dimanche en présence du vice-président américain J. D. Vance. Dès que les Israéliens reprennent leurs offensives contre le Hezbollah, vecteur de l’entrisme iranien au « pays du Cèdre », Téhéran referme sa coquille, et le détroit d’Ormuz. Voilà comment le piège d’un conflit mal pensé, à la stratégie vacillante et aux buts de guerre éternellement réinventés, s’est refermé sur Trump. Et sur « Bibi ». Au grand désespoir des Israéliens, toutes chapelles politiques confondues.
Même les adversaires les plus farouches de Netanyahou s’alarment des conséquences de l’accord qui se dessine entre l’Iran et les États-Unis. Si accord il y a, ce dernier devrait certes empêcher le régime des Gardiens de la révolution de fabriquer une bombe atomique, mais il risque fort de laisser intacte la capacité balistique iranienne. Téhéran pourrait même sortir de cette affaire économiquement ragaillardi, après une possible levée des sanctions et le dégel des quelque cent milliards de dollars de fonds bloqués depuis des lustres à l’étranger, certains depuis la révolution de 1979.
En Israël, l’émotion est donc à son comble et l’heure des récriminations est venue. Surtout de la part de ceux qui, dans les cercles rapprochés du pouvoir, avaient eu la naïveté de ne pas anticiper les revirements et les changements de pied du magnat des affaires réincarné en « Ubu roi » de l’Amérique. « Le ton employé par les États-Unis n’est pas celui d’un allié invitant un ami à agir avec sagesse, c’est celui d’une puissance qui s’arroge de plus en plus le droit de dicter les limites de la légitime défense d’Israël », une attitude « inacceptable sur le plan des principes et dangereuse dans la pratique », s’emporte le journaliste et blogueur Elroie Agam sur le site du Times of Israel, quotidien de droite reflétant le point de vue des conservateurs israéliens et aussi celui de juifs américains du même camp. « Israël n’est pas un protectorat américain. Israël n’est pas un sous-traitant militaire des États-Unis. Israël est un État juif souverain, né de la guerre, pérennisé par le sacrifice et investi, avant tout, d’un devoir sacré : protéger la vie de ses citoyens. Aucune capitale étrangère, pas même Washington, n’a le pouvoir de redéfinir cette obligation pour nous », poursuit-il, décochant pour conclure une dernière flèche assassine : « Les conseils sont une chose ; la pression en est une autre. Tenter d’empêcher Israël de se défendre face à l’Iran tout en récompensant Téhéran par un allègement des sanctions, une légitimité accrue et une bouffée d’oxygène diplomatique ne relève pas de l’amitié. C’est de l’aveuglement stratégique. »
Il faut sans doute remonter au début des années 1960, à l’époque où John F. Kennedy s’opposa frontalement aux Israéliens qui s’efforçaient d’utiliser leurs capacités nucléaires civiles pour fabriquer leurs premières ogives nucléaires, pour observer une telle tension bilatérale. Les Israéliens disposent peut-être aujourd’hui d’une centaine de bombes, même si, comme on le sait, Israël n’est pas une puissance nucléaire déclarée. La relation traversa alors de sérieuses turbulences, « JFK » craignant, au lendemain de l’affaire des missiles de Cuba, que les ambitions de l’État hébreu n’offrent aux Soviétiques un nouveau prétexte pour « réchauffer » la guerre froide. Son assassinat, puis l’arrivée aux commandes de Lyndon Johnson, enterrèrent l’épisode. Washington devint pour de bon un allié sur lequel Tel-Aviv pouvait compter.
Aujourd’hui, « Trump dispose d’un levier considérable », estime Aaron David Miller, chercheur principal à la Carnegie Endowment for International Peace, cité par The Guardian, le quotidien londonien. « Aucun président américain n’a jamais parlé d’un Premier ministre israélien comme Donald Trump a parlé de Netanyahou. Aucun président américain n’a jamais laissé filtrer des conversations privées aussi empreintes de vulgarité et de moquerie. C’est vraiment tout à fait extraordinaire. »
Les commentaires trumpiens n’auraient cependant peut-être été que de simples anecdotes dans le bruit général des déclarations fantaisistes et contradictoires d’une administration américaine tout entière à la merci de la dernière foucade de son président, si l’offensive concertée de ce dernier et de son vice-président ne s’était pas produite dans le cadre de ce qui pourrait bien constituer une redéfinition plus large de la relation israélo-américaine. « La relation entre les États-Unis et Israël connaît une transformation sans précédent », analyse le site The Middle East Monitor. « Alors qu’il bénéficiait autrefois d’un large soutien bipartisan quasi incontesté au sein de la classe politique américaine, Israël fait désormais face à une vague croissante de scepticisme et de critiques dans l’opinion publique américaine. »
Les sondages font foi de ce que l’histoire pourrait ainsi retenir comme le « grand retournement » de cette même opinion à l’égard d’Israël, juifs « progressistes » compris. Selon un sondage du Pew Research Center réalisé début 2025, 53 % des Américains ont désormais une opinion négative d’Israël, contre 42 % en 2022. Ainsi, « le soutien à Israël s’érode », poursuit The Middle East Monitor, remarquant que les tendances actuelles « reflètent un mélange complexe de fractures générationnelles, de polarisation politique et d’un mécontentement généralisé face aux actions militaires israéliennes à Gaza ».
Du côté des politiques, Israël ne relève plus autant d’un consensus bipartisan sur les bancs du Congrès. Les données du Pew Research Center montrent une nette cristallisation anti-israélienne transpartisane chez les démocrates, seuls 44 % d’entre eux affichant une opinion positive d’Israël, tandis que 74 % des républicains continuent de soutenir l’État hébreu.
Joe Biden était un allié inconditionnel d’Israël, lui qui s’écria un jour : « Je suis un sioniste ! » Désormais, dans les rangs les plus à gauche du Parti démocrate, les critiques pleuvent contre Israël, une dynamique qui a débouché sur des appels à réexaminer l’aide militaire annuelle de 3,8 milliards de dollars versée par les États-Unis à l’État hébreu. Comme l’écrit encore The Middle East Monitor, cette « proposition aurait été impensable il y a à peine dix ans ».
