Depuis plus de quatre décennies, le chiite Nabih Berri, chef d’un du grand parti chiite Amal et président du Parlement libanais, occupe une place centrale au cœur du système politique libanais. Héritier de Moussa Sadr, le fondateur du chiisme politique au Liban et allié du Hezbollah, tout en restant un homme des compromis, ce vieux patriarche roué et habile a traversé toutes les crises sans jamais disparaître du jeu, y compris dans la phase actuelle, particulièrement délicate, où une fois de plus il survit à toutes les tempêtes en négociant avec les Américains, via le Qatar, au nom de ses frères du Hezbollah.
Portrait d’un survivant politique dont la longévité exceptionnelle résume à elle seule une partie de l’histoire contemporaine du Liban.
« Vous ne pouvez pas parler au nom du Hezbollah sans que Nabih Berri soit à la table des négociations », estime l’analyste politique Kassem Kassir dans le quotidien français de référence Le Monde. L’amorce de discussions indirectes entre le Hezbollah et l’administration américaine, révélée par le président Trump, est vécue comme une petite victoire par le Parti de Dieu. Lorsque les Américains ont envoyé quelqu’un pour négocier à Beyrouth, le Hezbollah a refusé de prendre les messages et de négocier directement avec eux. Des discussions indirectes ont donc eu lieu par le biais de Nabih Berri, chef du parti chiite Amal et président de la Chambre des députés, ainsi que du Qatar.
Dans un Liban où les présidents tombent, où les Premiers ministres se succèdent, où les alliances se font et se défont au rythme des crises régionales, une figure demeure. Depuis plus de quarante ans, Nabih Berri traverse les guerres, les occupations, les retraits israéliens, les tutelles syriennes, les assassinats politiques, les révolutions populaires et les effondrements économiques sans jamais quitter véritablement le centre du pouvoir. Président du Parlement depuis 1992, il est devenu l’un des hommes politiques les plus durables du monde arabe. Une longévité exceptionnelle qui fascine autant qu’elle interroge.
Né en 1938 en Sierra Leone au sein d’une famille originaire du Sud-Liban, avocat de formation, Berri émerge politiquement durant la guerre civile à travers le mouvement Amal, fondé par l’imam Moussa Sadr. Lorsque ce dernier disparaît mystérieusement en Libye en 1978, Nabih Berri s’impose progressivement comme son héritier politique. Depuis lors, il n’a jamais cessé d’exercer une influence déterminante sur la scène libanaise.
Son premier talent est d’avoir compris avant beaucoup d’autres que le pouvoir au Liban ne réside pas uniquement dans les institutions mais dans la capacité à survivre aux changements de rapports de force. Là où d’autres ont misé sur une alliance exclusive ou une idéologie rigide, Berri a toujours privilégié le pragmatisme. Il a travaillé avec Damas lorsque la Syrie dominait le Liban, entretenu des relations suivies avec les puissances occidentales, notamment les Américains, lorsque cela servait ses intérêts, dialogué avec ses adversaires quand la confrontation devenait trop coûteuse et préservé, malgré les tensions, une coordination stratégique avec le Hezbollah.
C’est précisément cette capacité d’adaptation qui nourrit son image ambiguë. Car Nabih Berri est à la fois un pilier du système et l’un de ses critiques occasionnels. Il appartient pleinement à la classe dirigeante responsable de l’impasse libanaise actuelle, tout en se présentant régulièrement comme un homme de compromis soucieux de préserver les institutions. Il participe au pouvoir depuis des décennies mais conserve paradoxalement une posture de médiateur entre les différents centres de décision.
Cette ambiguïté apparaît avec une particulière netteté dans sa relation avec le Hezbollah. Les deux mouvements partagent la représentation politique d’une grande partie de la communauté chiite et forment depuis longtemps un tandem incontournable. Pourtant, leurs cultures politiques diffèrent profondément. Là où le Hezbollah raisonne d’abord en termes de stratégie régionale et de confrontation avec Israël, Berri demeure avant tout un homme du système libanais. Il comprend mieux que quiconque les équilibres confessionnels du pays, les limites du rapport de force et les dangers d’une rupture totale avec les autres composantes nationales.
C’est ce qui lui confère aujourd’hui encore une utilité particulière. Lorsque les tensions montent entre le Hezbollah et l’État, lorsque les médiations internationales se multiplient ou lorsque les négociations deviennent trop sensibles pour être menées publiquement, le nom de Nabih Berri réapparaît presque systématiquement. Diplomates occidentaux, émissaires arabes et responsables régionaux continuent de le considérer comme l’un des rares dirigeants capables de parler à tout le monde sans être totalement identifié à aucun camp.
Mais cette position a également un coût. Pour ses détracteurs, Berri incarne l’immobilisme d’un système qui refuse de se réformer. Pour ses partisans, il représente au contraire l’un des derniers garde-fous capables d’empêcher l’effondrement complet de l’édifice libanais. Entre ces deux lectures se trouve probablement la vérité : Nabih Berri n’est ni un réformateur ni un révolutionnaire. Il est un survivant politique. Dans un Liban où les crises emportent régulièrement les hommes et les certitudes, sa principale force a toujours été de comprendre que durer est parfois une forme de pouvoir plus efficace que conquérir.
