Selon une analyse confidentielle citée par le Washington Post, la guerre contre l’Iran pourrait avoir renforcé la position de Pékin. Entre ventes d’armes, soutien énergétique régional, observation militaire américaine et affaiblissement de l’image de Washington, la Chine apparaît, pour l’heure, comme le grand bénéficiaire de la crise dans le Golfe.
Une chronique de Bruno Philip
La Chine profite du conflit déclenché par les États-Unis et Israël en Iran: c’est la conclusion, a priori contre-intuitive, d’une analyse confidentielle que vient de rédiger la direction du renseignement de l’état-major interarmées des États-Unis, et dont le Washington Post a pu prendre connaissance.
Information paradoxale, en effet, compte tenu du fait que la Chine achète 80% du pétrole iranien, un volume représentant 20% de la consommation de la République populaire, et qui peut donc laisser penser que Pékin a tout à perdre du blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite la majorité des hydrocarbures à destination de l’Asie.
En réalité, la Chine est parvenue à tirer profit de ce conflit, affirme ce rapport, que les services de renseignement militaire ont remis aux autorités américaines à la veille du voyage de Donald Trump à Pékin, la semaine dernière. Et cela pour plusieurs raisons essentielles.
Au plan économique, d’abord: depuis le début de la guerre, écrit le Washington Post, qui s’appuie sur les informations de responsables ayant lu cette analyse, «la Chine a vendu des armes aux alliés des États-Unis dans le Golfe persique» — Émirats arabes unis, Qatar, Arabie saoudite — «qui en avaient besoin pour défendre leurs bases militaires et leurs infrastructures pétrolières» contre les attaques de drones iraniens.
Au plan géopolitique, ensuite: Pékin a «apporté son aide» à un certain nombre de pays, notamment aux nations d’Asie du Sud-Est particulièrement affectées par les restrictions d’exportation de pétrole et de gaz, renforçant ainsi leur dépendance à l’égard du grand voisin. Le Vietnam et les Philippines, qui entretiennent parfois des relations houleuses avec la Chine, ont ainsi bénéficié, entre autres pays, de la mansuétude de l’Empire du Milieu.
Les approvisionnements en fuel d’aviation en provenance de la République populaire à destination du Vietnam ont augmenté de 34%, tandis que les exportations d’engrais chinois vers les Philippines ont crû de 33%, rapportait récemment le New York Times. Conclusion: Pékin s’affirme plus que jamais comme la puissance incontournable dans la région, ce qui met à mal la doctrine traditionnelle américaine d’«endiguement» de la Chine, visant à contrôler son émergence à l’ouest du Pacifique.
Une guerre qui fragilise Washington
Au plan militaire, enfin, la guerre a «épuisé», toujours selon l’article du grand quotidien de la capitale américaine, «les stocks considérables de munitions» des États-Unis, stocks «qui seraient cruciaux en cas de confrontation avec la Chine concernant le sort de Taïwan». Ce conflit a également permis à Pékin d’observer les méthodes de guerre américaines et «d’en tirer des enseignements pour la planification de ses propres opérations futures». Le rythme de fabrication des missiles Tomahawk et Patriot est, en effet, beaucoup plus lent que celui, trop généreux, de leur utilisation depuis le début du conflit.
Cette crise déclenchée par les États-Unis et Israël sert, par ailleurs, la propagande chinoise, conclut l’analyse confidentielle. Qualifiée d’illégale au regard du droit international, la guerre permet aux Chinois de fournir des arguments supplémentaires à leur opération de décrédibilisation des États-Unis, l’image dégradée de l’Amérique laissant tout loisir à Pékin de présenter l’enlisement de Trump dans le Golfe persique «comme emblématique de l’approche désinvolte de Washington face aux hostilités militaires».
La Chine sort donc, in fine, gagnante, pour l’instant, dans la mesure où elle s’affiche désormais comme la puissance stabilisatrice d’un monde ébranlé par les foucades du locataire de la Maison-Blanche. La façon dont Donald Trump est apparu, aux yeux des Chinois, comme le représentant d’un royaume tributaire des temps anciens, venu dans la capitale de l’empire quémander l’aide du «fils du Ciel» — convaincre la Chine d’acheter des produits alimentaires américains et lui demander de faire pression sur les dirigeants iraniens — conforte, écrit le quotidien, «le consensus croissant selon lequel le conflit fait basculer l’équilibre des pouvoirs en faveur de Pékin».
Une longue enquête publiée par le New York Times affirmait, en outre, la semaine dernière, que «les exportations énergétiques iraniennes continuent d’être acheminées vers la Chine», en dépit d’un blocus américain ayant intercepté des dizaines de navires depuis la mi-avril. L’investigation du NYT démontre, chiffres, cartes et croquis à l’appui, qu’un nombre significatif de pétroliers transportant des cargaisons iraniennes ont, en effet, réussi à franchir le détroit d’Ormuz et à poursuivre leur route vers la Chine.
Ces informations, qui tendent à démontrer que le blocus imposé par Washington n’est que très partiellement efficace, conduisent donc des chercheurs américains, tel Jacob Stokes, du Center for a New American Security, cité dans le papier du Washington Post, à reprendre à leur compte l’autosatisfaction d’un pouvoir impérial chinois se flattant d’être devenu «puissance stabilisatrice»: «Globalement, écrit M. Stokes, la guerre en Iran renforce considérablement la position géopolitique de la Chine.»
