Les alliés opportunistes des Américains au Moyen-Orient

19/05/2026 – Nicolas Beau

À l’exception des Israéliens avec qui une alliance s’est nouée depuis longtemps déja, les Américains ne peuvent pas compter au Moyen-Orient sur de véritables amis.

Yves Mamou

Le Pakistan pensait-il réellement que son geste passerait inaperçu ? Le 12 mai, la chaîne de télévision américaine CBS a dévoilé que le gouvernement pakistanais avait discrètement autorisé des avions militaires iraniens à se protéger des frappes américaines sur sa base de Nur Khan, près de Rawalpindi.

L’information a été publiée au moment même où le Pakistan assure une fonction officielle de « médiateur » — fonction supposée « neutre » — entre l’administration Trump et les ayatollahs.

Le sénateur Lindsey Graham a aussitôt exigé une réévaluation complète de la « médiation » pakistanaise. « Je ne fais pas confiance au Pakistan », a-t-il déclaré. Mais Donald Trump, bon prince, a réitéré son soutien à la médiation pakistanaise. « Ils sont formidables », a-t-il déclaré.

Donald Trump n’a pas oublié que le Pakistan avait discrètement autorisé Oussama ben Laden, cerveau d’Al-Qaïda et auteur des attentats du 11 septembre, à se réfugier à Abbottabad, au Pakistan. Il n’ignore pas non plus que ce pays est un otage économique de la Chine, ni qu’il soutient les talibans en Afghanistan.

Sans doute a-t-il voulu faire savoir aux différents acteurs — y compris aux Chinois, qui soutiennent l’Iran et le Pakistan — qu’il n’était pas dupe.

Après avoir été longtemps un lieu de rivalité avec l’URSS, le Moyen-Orient est devenu un théâtre de la rivalité avec Pékin.

L’énigme moyen-orientale

La diplomatie américaine au Moyen-Orient s’est construite, dans les années d’après-Seconde Guerre mondiale, autour de l’Iran (du Shah) et de l’Arabie saoudite. Ces deux pays avaient la double mission d’approvisionner les États-Unis en pétrole et de faire barrage à l’influence soviétique dans le monde musulman.

Aucun ne partageait la religion ni les valeurs des deux autres, mais une solide relation d’intérêt les associait. Cette diplomatie était dite «transactionnelle » ; elle échangeait sécurité militaire américaine contre stabilité énergétique.

Après le renversement du Shah en 1979, les difficultés ont commencé. L’Iran est devenu l’ennemi irréductible des États-Unis et d’Israël. Mais cette perte du maillon iranien a été compensée, la même année, par un succès tactique : l’Égypte a fait le choix de quitter le giron soviétique. En échange de la paix avec Israël, le Congrès américain a accordé à l’Égypte le statut d’allié majeur non-OTAN et une aide financière et militaire massive de plus d’un milliard de dollars par an.

L’Égypte ne devenait pas un pays indispensable à la politique ou à l’économie américaines, mais elle affaiblissait l’influence soviétique au Moyen-Orient. Un service qui valait bien rémunération.

La chute du mur de Berlin en 1989 a désorienté la diplomatie américaine. Devenus la seule hyperpuissance de la planète, les États-Unis ont perdu leurs repères. Aucune boussole ne les avait préparés à évaluer le risque islamiste. Les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles de Manhattan les ont stupéfaits. « Pourquoi nous haïssent-ils ? » s’est interrogé Newsweek.

L’ère des aventures

Pendant 25 ans, les États-Unis ont enchaîné les échecs au Moyen-Orient : l’invasion de l’Irak en 2003 (Bush) a tourné au cauchemar (190 000 morts, 2 200 milliards de dollars dilapidés) pour un résultat contraire à celui qui était espéré : l’expansion du djihad chiite iranien au Moyen-Orient. La tentative de l’administration Obama de passer un accord sur le nucléaire avec l’Iran, puis de cogérer le Moyen-Orient en compagnie de l’Iran, a été un échec monumental : les Iraniens n’étaient intéressés que par le nucléaire, et l’idée de s’acoquiner avec les États-Unis leur donnait la nausée. Pendant ce temps, la Chine, en embuscade, a patiemment construit un réseau de clients vassaux dans la région : Iran, Irak, Qatar, Arabie saoudite…

Trump fixe les rôles

En 2025, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a durci la situation. Les États-Unis ont décidé que l’Iran ne devait pas devenir une puissance nucléaire et qu’il serait bon que les ayatollahs cessent d’alimenter la Chine en pétrole bon marché.

Donald Trump a donc fait la guerre à l’Iran (pour faire saigner la Chine) et a redéfini ses liens avec les États du Golfe : en échange de la protection américaine, ils devaient contribuer à reconstruire la base industrielle des États-Unis. En mai 2025, à l’occasion d’une tournée dans le Golfe, le président américain a obtenu 600 milliards de dollars d’investissement en Arabie saoudite, 200 milliards de dollars pour Boeing au Qatar, et les Émirats arabes unis (EAU) ont promis 1 400 milliards de dollars d’investissements sur les dix prochaines années.

La guerre à l’Iran et les promesses d’investissement aux États-Unis des États du Golfe procèdent d’un mouvement diplomatique unique : affaiblir la Chine en la privant d’un pétrole iranien bon marché et redonner aux États-Unis un outil de compétition industrielle dont quarante ans de mondialisation les avaient dépouillés.

En février 1945, le président américain Franklin D. Roosevelt et le roi Abdelaziz ibn Saoud d’Arabie saoudite scellaient, à bord d’un croiseur américain, l’accord dit du Quincy : protection militaire contre approvisionnement en pétrole.

Soixante-seize ans plus tard, un autre deal a été signé : les États-Unis exigent qu’en échange de leur protection militaire, les États du Golfe contribuent à redonner aux États-Unis un socle industriel.

Mais tous ces mouvements ont redéfini les relations entre les acteurs. Et cela de manière durable.

L’Arabie saoudite : achète de la sécurité américaine, mais négocie simultanément avec l’Iran et achète des armes en Chine. Ce client compare désormais les offres.
Le Qatar : héberge la base américaine d’Al-Udeid mais entretient des relations plus ou moins amicales avec l’Iran et de puissantes relations commerciales avec la Chine.
L’Égypte : entretient des relations avec l’Iran et ses relations commerciales avec la Chine sont jugées « préoccupantes », mais elle continue de toucher 1,3 milliard de dollars d’aide militaire annuelle américaine.
Le Pakistan : cas extrême — prend l’argent américain tout en rendant des services aux ennemis des États-Unis.
La Turquie, membre de l’OTAN, joue un rôle jugé de plus en plus ambigu.

Le problème du client, c’est qu’il n’est pas un allié fiable. Il compare les prix et peut changer de fournisseur.