En Iran, publier un message sur les réseaux sociaux peut conduire à la potence. La condamnation à mort d’Amirhossein Mousavi révèle l’ampleur d’une répression qui transforme la dissidence numérique en crime capital. Derrière cette affaire, d’autres condamnations dessinent une politique d’intimidation où la justice sert le pouvoir.
En Iran, un compte anonyme sur X peut devenir une affaire d’État. Amirhossein Mousavi vient d’en faire l’expérience. Arrêté en décembre 2024, détenu depuis près de deux ans, il a été condamné à mort le 4 novembre 2026 pour « corruption sur terre », l’une des qualifications pénales les plus graves du droit iranien. Son crime, selon son avocat Reza Shafakhah : ses activités sur les réseaux sociaux, notamment sous le pseudonyme « James Bi Din », que l’on pourrait traduire par « James sans foi ».
Mousavi publiait sur X et Instagram des contenus critiques envers la République islamique. D’après l’organisation Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège, il relayait notamment des informations sur les prisonniers politiques et les victimes de la répression. Les services de sécurité auraient surveillé son compte pendant six mois avant de l’identifier. Il a été arrêté le 18 décembre 2024 à l’aéroport de Mehrabad, à Téhéran, alors qu’il s’apprêtait à rejoindre l’île de Kish.
Son procès s’est déroulé devant la 15e chambre du tribunal révolutionnaire de Téhéran, présidée par le juge Abolqasem Salavati. Neuf accusations avaient été retenues, dont l’atteinte à la sécurité nationale, les contacts présumés avec des personnes liées à Israël et le financement du terrorisme. La condamnation à mort s’accompagne de cinq années de prison pour insulte aux valeurs religieuses.
Des publications numériques transformées en crimes capitaux
Le dossier Mousavi révèle une mécanique judiciaire désormais bien documentée. Selon IHR, le prisonnier a passé 148 jours à l’isolement et affirme avoir subi des violences physiques ainsi que des pressions psychologiques. En octobre 2025, la télévision d’État iranienne avait diffusé ses « aveux », dans lesquels il reconnaissait avoir agi pour le compte d’Israël afin d’encourager la contestation. Il est ensuite revenu sur ces déclarations, assurant qu’elles avaient été obtenues sous la contrainte.
Cette pratique des confessions télévisées est régulièrement dénoncée par les organisations de défense des droits humains. Les accusations d’espionnage permettent aux autorités de présenter des activités politiques ou journalistiques comme des opérations orchestrées par des puissances étrangères. Les faits ainsi allégués ne sont pas nécessairement étayés par des preuves accessibles à une défense indépendante.
Mousavi n’est pas le seul internaute à risquer la pendaison. En octobre 2026, Iran Human Rights révélait le cas de Najmeh Amini, 23 ans, condamnée à mort à Machhad pour une publication sur Instagram jugée blasphématoire. Arrêtée le 3 février après une surveillance menée par la cyberpolice iranienne, elle a été poursuivie pour insulte au prophète. Ses arguments de défense, notamment l’absence d’intention délibérée, ont été rejetés. Sa condamnation n’a toutefois pas encore été confirmée par la Cour suprême.
Le recours à la peine capitale pour des publications numériques n’est pas nouveau. Dès 2014, le photographe Soheil Arabi avait été condamné à mort pour des messages publiés sur Facebook. Sa peine avait finalement été commuée.
Le précédent le plus tragique demeure celui de Rouhollah Zam. Ce journaliste dissident animait AmadNews, une chaîne Telegram suivie par plus d’un million de personnes, qui diffusait des vidéos de manifestations et des informations sur la corruption. Condamné pour « corruption sur terre » par la même chambre du tribunal révolutionnaire que Mousavi, il a été pendu le 12 décembre 2020, quatre jours après la confirmation de sa peine.
Une répression qui dépasse les réseaux sociaux
La criminalisation de la parole numérique prend des formes diverses. En 2024, le rappeur Toomaj Salehi avait été condamné à mort après avoir soutenu le mouvement « Femme, vie, liberté » et dénoncé la répression dans ses chansons et ses publications. La Cour suprême a finalement annulé cette condamnation en juin 2024.
La même année, Hossein Shanbehzadeh, journaliste et traducteur, a été condamné à douze ans de prison. Il s’était notamment fait connaître pour avoir répondu par un simple point à une publication du guide suprême Ali Khamenei sur X, recueillant davantage d’interactions que le message original. Son dossier comprenait également d’autres publications critiques et des accusations de propagande. L’affaire illustre la disproportion des peines encourues pour des expressions parfois dérisoires.
Cette répression numérique s’inscrit aujourd’hui dans une politique d’exécutions beaucoup plus vaste. Selon le bilan publié le 3 novembre par Iran Human Rights, au moins 691 personnes ont été exécutées entre janvier et octobre 2026, dont 81 pour des accusations liées à la sécurité. Parmi ces dernières figurent 32 manifestants, 15 prisonniers politiques affiliés à des organisations d’opposition interdites et 17 personnes accusées d’espionnage ou de collaboration avec des États étrangers.
Ces chiffres ne concernent pas exclusivement des prisonniers politiques : une grande partie des exécutions relève notamment d’affaires de meurtre ou de stupéfiants. Mais ils montrent l’ampleur du recours à la peine capitale dans un contexte de tensions intérieures et régionales.
Les manifestations de décembre 2025 et janvier 2026 ont marqué une nouvelle étape. Dans un rapport publié le 10 septembre, Human Rights Watch et le Centre Abdorrahman Boroumand indiquaient qu’au moins 29 personnes arrêtées en lien avec ces protestations avaient été exécutées entre mars et août. Plusieurs n’avaient que 18 ou 19 ans.
Le lutteur Saleh Mohammadi, 19 ans, a été exécuté environ cinq semaines après son arrestation. Amir Hossein Hatami, 18 ans, a été pendu 84 jours après la sienne. Dans 16 des 29 dossiers examinés, les autorités n’avaient même pas formulé d’accusation de meurtre. Les actes reprochés pouvaient relever de dégradations matérielles, de jets de pierres ou d’intrusions dans des bâtiments publics.
La peine de mort comme instrument de gouvernement
L’enjeu dépasse désormais la seule censure. La République islamique dispose depuis longtemps d’un appareil de surveillance et de répression des opposants. Mais l’intensification des exécutions révèle une stratégie plus radicale : transformer la contestation en menace existentielle contre l’État et faire de la sanction judiciaire un avertissement collectif.
La guerre avec Israël et les États-Unis a renforcé cette logique sécuritaire. Les accusations d’espionnage, de collaboration avec des puissances hostiles ou de participation à des opérations de déstabilisation offrent aux autorités un cadre pour criminaliser des comportements très différents. La loi iranienne sur l’espionnage de 2025 a également durci les risques encourus pour les contacts avec certains médias et organisations étrangères.
Human Rights Watch souligne qu’en juillet 2026, plusieurs personnes ont fait l’objet de poursuites pour avoir simplement exprimé leur opposition aux exécutions. La dénonciation de la peine capitale devient ainsi elle-même susceptible de sanctions.
Le droit international impose pourtant des limites strictes. Dans les États qui maintiennent la peine de mort, celle-ci ne peut être envisagée que pour les crimes les plus graves, impliquant un homicide intentionnel, et à l’issue de procédures présentant toutes les garanties d’un procès équitable. Ni un message critique, ni une publication blasphématoire, ni une activité journalistique ne répondent à ces critères.
L’affaire Mousavi cristallise finalement une contradiction fondamentale du pouvoir iranien. Dans un pays où les réseaux sociaux constituent un espace essentiel de circulation de l’information, le régime cherche à conserver le monopole du récit national. La surveillance permet d’identifier les voix dissidentes, les accusations sécuritaires de les discréditer et les condamnations exemplaires de dissuader ceux qui voudraient prendre leur relais.
La menace ne pèse donc pas seulement sur les personnes déjà emprisonnées. Elle s’adresse à tous ceux qui publient, commentent, partagent ou témoignent. En condamnant un internaute à mort, la justice iranienne entend faire de chaque écran un espace sous surveillance et de chaque publication contestataire un risque personnel. La potence devient l’ultime instrument de censure.
