À l’approche des élections de mi-mandat, Donald Trump risque de perdre sa majorité au Congrès. Un revers qui pourrait précipiter une dangereuse fuite en avant militaire contre l’Iran. Entre défaite électorale, obsession de l’héritage historique et tentation de l’escalade, les deux derniers mois de 2026 pourraient devenir décisifs.
Donald Trump devrait perdre les élections intermédiaires. Son nom ne figure pas sur les bulletins, mais les républicains semblent en passe de perdre la Chambre des représentants, et le Sénat reste disputé. La défaite du 3 novembre pourrait ne pas rendre Trump plus prudent. Elle pourrait produire l’inverse : un président de 80 ans furieux et incontrôlable, qui ne peut plus se représenter, face à un Congrès hostile sur le point de siéger, et de plus en plus préoccupé par la place qu’il laissera dans l’histoire. L’Iran pourrait devenir le champ de bataille sur lequel il tentera de renverser le récit de sa présidence.
La coalition qui a ramené Trump à la Maison Blanche en 2024 était bien plus large que le MAGA. Elle comprenait des hommes hispaniques, des hommes noirs, des jeunes hommes et des indépendants qui n’étaient ni des trumpistes convaincus ni des républicains classiques. Certains échappaient aux sondeurs, d’autres répugnaient à afficher leurs préférences. Ils s’inquiétaient de l’inflation, de l’immigration et des excès culturels démocrates, ou avaient simplement décidé de redonner sa chance à Trump. Leur participation a contribué à son élection. Mais c’était une coalition de circonstance, non un réalignement républicain durable, et une grande partie de sa frange extérieure s’est détachée.
Une coalition électorale qui se défait
Les gains de Trump chez les hommes hispaniques résistent mal à ce qu’est devenue la politique migratoire. Il y a loin entre soutenir le contrôle de la frontière et voir les opérations de l’ICE se transformer en un spectacle indiscriminé de descentes brutales, d’erreurs d’identité et de suspicion collective. Ce qui avait été vendu comme un retour à l’ordre a souvent ressemblé à de l’intimidation. Le pacte économique s’est lui aussi affaibli à mesure que les électeurs affrontent l’inflation, le coût de l’énergie et l’incertitude.
Trump n’a jamais eu besoin de gagner l’électorat noir. Il lui fallait réduire les marges démocrates, en particulier chez les hommes noirs, et il y est parvenu. Mais des rappeurs excentriques et des soutiens venus du monde des célébrités n’ont jamais remplacé la construction d’une base durable. L’inflation, la panne de la mobilité sociale, un usage racialisé du pouvoir de l’État et l’absence de toute représentation politique noire significative dans l’entourage de Trump rendent ces gains difficiles à préserver.
Restent les indépendants. Les Américains sont plus nombreux à se dire indépendants qu’à se réclamer des démocrates ou des républicains. Beaucoup de ceux qui ont redonné sa chance à Trump votaient contre l’inflation, le désordre, les excès culturels démocrates et les guerres américaines sans fin. Ils ont obtenu une nouvelle guerre, assortie d’un style présidentiel de plus en plus réglé sur le bon plaisir : parce que je le dis, parce que je fais ce que je veux. Dans le même temps, la guerre contre l’Iran a accumulé les objectifs : détruire le programme nucléaire, maintenir Ormuz ouvert, défendre le Golfe, briser la puissance iranienne, imposer des négociations, voire faire tomber le régime. Avec des objectifs aussi mouvants, en quoi consiste exactement la victoire ?
Les démocrates se sont rendu service en faisant moins. Ils ont laissé Trump et les républicains s’enfoncer davantage au lieu de leur porter secours par des polémiques culturelles de leur propre fabrication. On a vu peu d’empressement à relancer la bataille des toilettes, ces slogans et combats symboliques qui permettaient naguère aux républicains de dépeindre les démocrates comme absorbés par l’expérimentation culturelle pendant que les électeurs se souciaient des salaires, des prix et de la sécurité.
Les démocrates ont aussi constitué un vivier de talents. Jon Ossoff, Abdul El Sayed, James Talarico et toute une génération de responsables plus jeunes émergent simultanément. Ils ne sont pas idéologiquement identiques, ce qui constitue sans doute un atout. Ils incarnent un renouvellement générationnel face à un Parti républicain qui reste extraordinairement dépendant d’un seul homme. À 80 ans, Trump ressemble de plus en plus à Shaquille O’Neal en fin de carrière en NBA : toujours imposant, toujours célèbre, encore capable par moments de rappeler pourquoi il dominait le jeu, mais plus capable de porter une équipe entière jusqu’à la victoire.
Ce qui reste autour de lui est un MAGA bien plus étroit : des fidèles inconditionnels, un électorat évangélique vieillissant dont l’attachement à Israël se confond avec la prophétie biblique, des néoconservateurs qui voient dans l’Iran l’affaire inachevée de la puissance américaine, et les milieux sionistes les plus engagés. Au sein même d’America First, Tucker Carlson et d’autres ont mis au jour la contradiction : comment passer d’America First à une nouvelle guerre au Moyen-Orient ? Comment concilier le populisme avec l’enrichissement oligarchique, les intérêts d’affaires familiaux et un nouveau conflit extérieur sans horizon ? Trump n’a pas besoin que ses électeurs hispaniques, noirs, indépendants et jeunes de 2024 passent aux démocrates. Il suffit qu’ils restent chez eux.
L’Iran, ultime pari d’un président affaibli
Si les républicains perdent la Chambre le 3 novembre, Trump entrera dans une fenêtre singulière et potentiellement dangereuse de deux mois. Les électeurs auront choisi un nouveau Congrès hostile, mais ce dernier ne prendra ses fonctions que le 3 janvier. Le Congrès sortant, à majorité républicaine, reste en place. La nouvelle majorité élue en partie pour contenir Trump attendra encore de siéger. Ce seront les deux derniers mois de Trump avant que les conséquences parlementaires de l’élection ne se fassent réellement sentir.
Le calcul sur l’Iran s’en trouve profondément modifié. Avant le 3 novembre, Trump a des candidats républicains à protéger et des électeurs à ménager. Après le 3 janvier, il pourrait affronter une Chambre démocrate, voire un Sénat démocrate, en mesure d’enquêter sur ses agissements, de restreindre les crédits et de s’opposer à toute nouvelle escalade. Entre ces deux dates s’ouvre une fenêtre durant laquelle il peut créer des faits accomplis dont le prochain Congrès héritera sans les avoir choisis.
J.D. Vance peut adresser autant de lettres qu’il le souhaite à Mohsen Rezaei, l’ancien commandant des Gardiens de la révolution qui occupe désormais le poste de secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien. Elles rassurent peu lorsque Trump peut désavouer la diplomatie dont elles procèdent. Sa gestion du protocole d’accord d’Islamabad a déjà montré avec quelle facilité il peut lâcher son propre vice-président, et il peut recommencer. Vance peut rechercher une entente avec Téhéran, mais il ne peut garantir que Trump la respectera.
L’Iran offre deux coups de poker désespérés. Le premier est la victoire spectaculaire : intensifier l’offensive au point de faire s’effondrer le régime iranien avant le 3 janvier. Téhéran tombe, la République islamique disparaît, et le président qui a perdu le Congrès se présente quelques semaines plus tard comme l’homme qui a accompli ce qu’aucun président américain n’avait réussi depuis 1979. La défaite électorale s’efface derrière une victoire historique à l’étranger.
Les chances sont infimes. L’Iran a survécu aux sanctions, aux assassinats, aux sabotages, aux troubles intérieurs, à la décapitation de sa direction et à des mois de bombardements. L’environnement régional ne se prête pas davantage à la destruction du régime. La Turquie, le Pakistan, l’Égypte, l’Arabie saoudite et d’autres États musulmans multiplient les arrangements avec Téhéran. L’effondrement incontrôlé d’un pays de plus de 90 millions d’habitants effraie bon nombre des voisins de l’Iran presque autant que la puissance iranienne.
Le second coup de poker est plus sombre. Par calcul ou par erreur, Trump crée une guerre que le Congrès entrant aura les plus grandes difficultés à arrêter. Une nouvelle attaque américaine massive pourrait provoquer précisément la riposte iranienne qui transformerait le conflit : de lourdes pertes américaines, une frappe dévastatrice contre un allié du Golfe, la fermeture complète d’Ormuz ou toute autre escalade créant la nécessité apparente d’un engagement américain bien plus important, y compris l’envoi de troupes au sol.
Le nouveau Congrès arriverait non pour décider si l’Amérique doit entrer dans une telle guerre, mais pour affronter une guerre déjà engagée. Le Congrès peut résister à un président qui propose une nouvelle guerre. Il lui est bien plus difficile de refuser autorisation, crédits et soutien à des soldats américains qui en mènent déjà une. Trump pourrait mettre à profit les dernières semaines du Congrès sortant pour léguer à son successeur un conflit qu’il se sentira contraint d’avaliser.
Tel est le danger après le 3 novembre. Trump aura perdu une bonne partie des électeurs dont le soutien le contraignait, tandis que le Congrès élu pour le contenir ne disposera pas encore du pouvoir. Pendant deux mois, il occupera l’espace entre le désaveu politique et la contrainte institutionnelle. Il peut tout tenter en espérant que quelque chose finisse par fonctionner : l’effondrement du régime, la capitulation iranienne ou une erreur iranienne assez grave pour entraîner pleinement l’Amérique dans la guerre. Le premier coup de poker vise la victoire. Le second risque de léguer au prochain Congrès une guerre dont il héritera sans l’avoir choisie.
