Entre Israël et la Turquie, la Syrie sous étau

26/09/2026 – La rédaction de Mondafrique

La chute de Bachar al-Assad a bouleversé l’équilibre régional autour de la Syrie. Affaibli, soumis aux pressions israéliennes et dépendant du soutien turc, le pouvoir d’Ahmed al-Charaa privilégie désormais la négociation. Mais derrière les discussions sur un accord sécuritaire se dessinent des divergences profondes sur le Golan, la souveraineté syrienne et l’avenir stratégique du pays.

Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.

Roula Merhej

Pendant plus d’une décennie, la Syrie de Bachar al-Assad fonctionne comme le prolongement régional du régime iranien : couloir logistique vers le Hezbollah libanais, allié indéfectible de Téhéran face à Israël. La chute d’Assad, le 8 décembre 2024, met fin à cette architecture. Ahmed al-Charaa, porté au pouvoir par une offensive lancée avec l’assentiment tacite d’Ankara et que Washington n’empêche pas, rebat entièrement les cartes régionales. Damas cesse d’être l’antichambre de l’axe iranien pour devenir un pays sous l’aile d’Ankara en quête de reconnaissance occidentale.

Israël, de son côté, ne reste pas spectateur de ce basculement. Depuis la chute d’Assad, l’armée israélienne dépasse ses frontières historiques : elle s’installe dans la zone tampon du Golan surveillée depuis 1974 par l’ONU, mène des centaines de frappes sur le territoire syrien, et étend ses incursions bien au-delà du plateau annexé en 1981. Ce grignotage territorial n’est plus contesté par une armée syrienne dissoute, ni vraiment combattu par un pouvoir naissant qui n’en a pas les moyens, du moins pas pour le moment.

Le dossier druze illustre sous une forme plus insidieuse, la même logique. En intervenant militairement dans la province de Sweida, au nom de la protection de la minorité druze, Israël s’installe en tant que protecteur alternatif face à un gouvernement central qui paraît moins fiable que Tel-Aviv. Cette dynamique fragilise directement l’autorité de Damas sur une partie de son propre territoire, et ouvre une brèche à quiconque voudrait déstabiliser le nouveau pouvoir syrien de l’intérieur.

Face à cette pression multiple, la Syrie d’Ahmed al-Charaa n’a tout simplement pas les moyens de sa politique. Une armée en reconstruction, une économie exsangue après treize ans de guerre civile, un pouvoir encore contesté auprès des minorités… ouvrir un front supplémentaire avec Israël achèverait de fragiliser un État qui tient à peine debout. C’est dans cette contrainte, plus que dans une quelconque conviction diplomatique, que s’enracine la volonté syrienne de négocier plutôt que d’affronter.

Des négociations sans confiance

Le 23 août 2026, le ministre syrien des Affaires étrangères Asaad al-Chaibani rencontre en Jordanie, sous médiation américaine, le chef du Mossad Roman Gofman. Damas y exige le retrait des forces israéliennes vers les positions antérieures au 8 décembre 2024 et la réactivation de l’accord de désengagement de 1974. Sur le statut du Golan, la partie syrienne maintient sa revendication de souveraineté tout en jugeant prématuré d’en discuter le règlement final. Une source qualifie les échanges de « productifs » auprès de la chaîne israélienne Channel 12 alors que, le même jour, Chaibani confie à Reuters une réalité plus rude : Damas ne fait pas confiance à Israël. Depuis la chute d’Assad, la normalisation syro-israélienne avance ainsi par à-coups, prise en étau entre des seuils intangibles fixés par Israël et un contexte régional que finalement, ni Damas ni Tel-Aviv ne maîtrisent entièrement.

Le calendrier des négociations donne la mesure de cette fragilité. Quatre cycles de pourparlers, d’abord indirects puis directs, se tiennent sous parrainage américain dans le courant de 2025, à Bakou, Paris et Londres. Début 2026, un accord est, selon plusieurs sources, « presque » entièrement ficelé. Puis, al-Charaa affirme qu’après des avancées importantes, la position israélienne change dans les derniers moments. Le processus s’arrête. Il ne reprend qu’après la rencontre tenue en Floride fin décembre 2025 entre Donald Trump et Benyamin Netenyahu, qui relance des discussions prévues à Paris début janvier 2026.

Ce nouveau cycle bute à son tour, cette fois sur un facteur extérieur au dossier syrien lui-même. Le 28 février 2026, Israël et les États-Unis lancent une vaste campagne de frappes contre l’Iran. Les négociations avec Damas sont suspendues. Elles ne reprennent difficilement qu’en été, jusqu’à la rupture provoquée le 18 août dernier par la frappe israélienne sur la base d’Abou Douhour, avant que la rencontre du 23 août en Jordanie ne tente de refermer la parenthèse.

Cette alternance d’avancées et de ruptures, loin d’être accidentelles, montre à quel point le dossier syrien reste tributaire de priorités israéliennes plus larges, sur lesquelles Damas n’a pas de prises. Pour Tel-Aviv un accord avec la Syrie passe pour le moment au second plan derrière la guerre contre l’Iran et le front libanais. Pour Israël, la priorité reste d’abord sécuritaire, la diplomatie venant ensuite.

Le Golan au cœur du blocage

Le contenu même de ce qui se négocie enferme aussi Damas dans un espace de plus en plus étroit. Selon plusieurs médias israéliens, Israël aborde ces pourparlers avec des limites très précises : empêcher toute activité militaire turque en Syrie, maintenir démilitarisé le côté syrien du Golan, garantir la sécurité de la communauté druze, et bloquer l’acquisition par l’armée syrienne de certains systèmes d’armes stratégiques. Un projet d’accord évoqué dès l’été 2025 allait plus loin encore, prévoyant de fortes restrictions aux capacités et aux déploiements militaires syriens dans le sud, ainsi qu’un corridor humanitaire vers le Djebel druze, en échange d’une aide à la reconstruction financée par Washington et les pays du Golfe. Une note de l’unité d’analyse du CAREP Paris relève que ce type d’accord, présenté comme une mesure de stabilisation, revient de fait à consacrer une influence israélienne sur une large partie du territoire syrien.

Sur le Golan lui-même, aucune ambiguïté n’est permise. Netenyahu l’a répété à plusieurs reprises : il n’a aucune intention de restituer la partie du plateau conquise en 1967 et annexée en 1981, une annexion que seuls les États-Unis reconnaissent. Ahmed al-Charaa, de son côté, a évoqué en avril 2026 des « négociations à long terme » sur le Golan, à condition qu’un accord de sécurité garantisse d’abord le retrait israélien des zones occupées depuis décembre 2024. Deux séquences s’opposent donc frontalement : pour Damas, l’arrêt des frappes et le retrait doivent précéder toute discussion de fond ; pour Israël, la question du Golan n’est tout simplement pas sur la table. Cette divergence de séquençage, à elle seule, peut suffire à bloquer indéfiniment le processus sans qu’aucune des deux parties n’ait besoin de dire non.

Ce blocage n’est pas une première. Il rappelle le processus syro-israélien de 2000. À Shepherdstown, en janvier, Ehud Barak négocie avec le ministre syrien des Affaires étrangères Farouk al-Charaa sous médiation américaine. Les pourparlers s’interrompent sans accord. Deux mois plus tard, lors de la rencontre entre Bill Clinton et Hafez el-Assad à Genève, le désaccord persistant sur le tracé de la frontière et l’accès syrien au lac de Tibériade contribue à faire échouer la tentative de relance, alors même que Barak était bien plus enclin au compromis territorial que ne l’est Netenyahu aujourd’hui. Le contexte a changé de nature. En 2000, deux États négociaient un traité de paix destiné à résoudre un contentieux territorial une fois pour toutes. En 2026, ils négocient un arrangement sécuritaire qui gère une menace sans jamais avoir à la clore. Là où un traité de paix oblige à trancher, un arrangement sécuritaire permet de prolonger l’ambiguïté sans en payer le prix politique.

Entre Israël et la Turquie

À cet étau israélien s’ajoute un étau turc. Damas s’efforce explicitement de ne pas devenir le théâtre d’un affrontement entre Israël et la Turquie, comme l’a rappelé le ministère syrien des Affaires étrangères après la frappe du 18 août. Le chercheur Hassan Mneimneh, du Middle East Institute, cité par Al Jazeera, doute que la rencontre du 23 août désamorce durablement les tensions : selon lui, l’ouverture syrienne pourrait au contraire inciter Israël à durcir encore ses exigences plutôt qu’à les assouplir. Damas cherche avant tout, selon la même analyse, à éviter de devenir l’otage d’une rivalité qui n’est pas la sienne, sans disposer des moyens de s’en extraire complètement.

Le troisième étau est intérieur. En Syrie même, la normalisation reste un mot à manier avec précaution. Un panneau publicitaire israélien montrant côte à côte Donald Trump, Netenyahu et Ahmed al-Charaa a suscité un tollé sur les réseaux arabes au printemps 2026, certains y voyant une « trahison ». Le 31 mars, lors d’un événement organisé par Chatham House à Londres, al-Charaa affirmait que les discussions avaient progressé avant qu’Israël, selon lui, ne modifie sa position dans les derniers moments, avant que les pourparlers ne reprennent quelques mois plus tard. Ces variations de discours trahissent moins une improvisation qu’un calcul : al-Charaa doit vendre à une opinion syrienne encore traumatisée par des décennies de conflit un processus dont les bénéfices concrets, pour l’instant, restent largement du côté israélien.

Reste alors une question plus large, qui dépasse le seul calendrier des négociations. Pendant des décennies, la menace centrale pour Israël portait un nom : l’axe chiite mené par Téhéran, relayé par le Hezbollah, prolongé jusqu’en Syrie via Assad. La guerre déclenchée fin février 2026 a durement frappé cet axe de plein fouet tout en laissant le champ libre à Ankara pour consolider son emprise sur une Syrie dirigée par un ancien chef jihadiste devenu chef d’État. Pour l’instant cette Syrie affaiblie ne représente pas une menace équivalente à celle de l’Iran. Mais demain ? Si Damas retrouve ses capacités militaires et que son rapprochement avec Ankara devient un partenariat stratégique solide, un pouvoir sunnite islamiste adossé à la Turquie pourrait alors s’installer durablement à la frontière nord d’Israël. Quel danger pèsera alors le plus lourd ? Un Iran affaibli mais toujours actif, ou une Syrie renforcée dans l’orbite d’Ankara, directement adossée à sa frontière ? En neutralisant une menace aujourd’hui, Israël ne risque-t-il pas, à terme, d’en voir émerger une autre ?