Donald Trump veut porter la guerre économique contre l’Iran à un niveau inédit. Avec «Economic Fury», Washington ne vise plus seulement Téhéran, mais tous ceux qui lui permettent de commercer, de vendre son pétrole ou de contourner les sanctions. Après les Émirats et Oman, l’épreuve décisive sera chinoise.
Donald Trump a choisi les mots de la guerre. Mercredi 19 août, le président américain a promis contre l’Iran «la plus écrasante opération économique jamais menée contre un pays», assortie d’une «guerre économique et d’un isolement d’une ampleur sans précédent». Surtout, il a prévenu que tout État continuant à commercer avec Téhéran s’exposerait à de lourdes conséquences économiques.
L’annonce spectaculaire ne constitue pourtant pas le début de l’offensive, mais plutôt son changement d’échelle. Depuis avril, le département américain du Trésor mène, sous le nom d’«Economic Fury», une campagne visant à tarir les revenus extérieurs de la République islamique en s’attaquant aux différents maillons qui permettent à son économie de contourner les sanctions. Les premières mesures ont ainsi visé les exportations pétrolières, les réseaux financiers clandestins, les sociétés de transport maritime et la «flotte fantôme» utilisée pour acheminer le brut iranien. Fin avril, Washington avait notamment sanctionné une raffinerie indépendante chinoise, parmi les principaux acheteurs de pétrole iranien, ainsi qu’une quarantaine de navires et de sociétés impliqués dans ce commerce. L’offensive s’est également étendue aux circuits financiers alternatifs: le Trésor affirme avoir contribué au gel de près d’un demi-milliard de dollars en cryptomonnaies liées au régime.
Ce qui change désormais est la cible. Washington ne cherche plus seulement à sanctionner l’Iran: il veut rendre coûteux le simple fait de lui permettre de continuer à fonctionner. Banques, sociétés-écrans, bureaux de change, compagnies maritimes, registres de pavillon, raffineries et plateformes commerciales étrangères entrent ainsi dans le champ de la menace américaine. L’objectif consiste moins à dresser une nouvelle liste noire qu’à convaincre les partenaires de l’Iran qu’ils ont davantage à perdre en commerçant avec Téhéran qu’en s’en détournant.
Des sanctions contre l’Iran à la pression sur ses partenaires
La décision prise cette semaine par les Émirats arabes unis donne à cette stratégie une première traduction concrète. Abou Dhabi a suspendu les échanges commerciaux et les transactions financières avec l’Iran, privant potentiellement Téhéran de l’un de ses principaux sas vers l’économie mondiale. L’enjeu dépasse largement les échanges bilatéraux. Les Émirats, et particulièrement Dubaï, ont longtemps constitué une plateforme essentielle pour les importations iraniennes, les paiements, la réexportation et l’accès indirect à certains circuits financiers. En 2024, ils représentaient environ 30% des importations iraniennes, pour quelque 21 milliards de dollars.
La méthode Trump repose précisément sur cet effet de cascade. Une sanction américaine n’a pas besoin d’interdire directement toutes les transactions avec l’Iran si elle persuade les intermédiaires de s’en charger eux-mêmes. Une banque de Dubaï, un armateur asiatique ou un assureur européen confrontés au choix entre le marché iranien et l’accès au système financier américain disposent d’une marge de calcul limitée. C’est le principe des sanctions secondaires: utiliser le poids du dollar et du marché américain pour transformer une décision de Washington en contrainte internationale.
Oman montre cependant jusqu’où cette logique peut conduire. Mascate n’est pas seulement un partenaire commercial de l’Iran. Le sultanat est depuis des années l’un des rares intermédiaires capables de parler simultanément à Washington et à Téhéran. Or Donald Trump a menacé cette semaine de frapper Oman s’il se mettait «en travers» d’un accord avec l’Iran, alors que Mascate discutait avec Téhéran d’un arrangement concernant la navigation dans le détroit d’Ormuz.
La pression économique déborde ainsi sur le terrain diplomatique. Le message adressé aux États du Golfe devient difficile à ignorer: maintenir des circuits économiques avec l’Iran, voire préserver une marge de médiation autonome, peut désormais exposer à la colère de Washington. Cette stratégie peut accélérer l’isolement de Téhéran, mais elle comporte aussi un risque. En faisant pression sur des partenaires ou alliés qui servaient jusqu’ici de relais diplomatiques, les États-Unis peuvent réduire les canaux dont ils auraient précisément besoin pour négocier une sortie de crise.
La Chine, véritable test d’«Economic Fury»
Reste surtout un obstacle autrement plus considérable: Pékin. Car couper les circuits émiratis ou intimider les intermédiaires financiers ne suffira pas si l’Iran conserve un acheteur massif pour son pétrole.
La Chine est de très loin le principal client du brut iranien. Selon les données citées par Reuters, elle en importait environ 1,38 million de barils par jour en 2025, malgré les sanctions américaines. Ces échanges reposent largement sur des circuits conçus pour limiter l’exposition au système financier occidental: règlements en yuans, intermédiaires, cargaisons dont l’origine est parfois masquée et raffineries indépendantes, les fameuses «teapots», moins vulnérables que les grands groupes chinois aux représailles américaines.
Washington l’a parfaitement identifié. Dès le 24 avril, le Trésor américain a sanctionné Hengli Petrochemical (Dalian) Refinery, l’un des principaux acheteurs chinois de pétrole iranien, accusé d’en avoir acquis pour plusieurs milliards de dollars. Quatre jours plus tard, l’OFAC mettait explicitement en garde les raffineries indépendantes chinoises, notamment les «teapots» du Shandong, mais aussi les institutions financières et entreprises étrangères facilitant leurs transactions. Le 19 mai, Washington franchissait un nouveau seuil en se déclarant prêt à imposer des sanctions secondaires aux établissements financiers étrangers soutenant ce commerce. La stratégie est claire: augmenter progressivement le coût de l’accès au pétrole iranien pour l’ensemble de la chaîne. Mais sanctionner quelques sociétés chinoises est une chose; contraindre Pékin à modifier une politique énergétique jugée conforme à ses intérêts en est une autre.
C’est là que se trouve le véritable pari de Trump. «Economic Fury» ne peut atteindre son objectif maximal que si les sanctions secondaires sont suffisamment menaçantes pour modifier le comportement non seulement de petits intermédiaires, mais d’une grande puissance capable de développer des circuits commerciaux et financiers hors de portée immédiate de Washington.
Le paradoxe apparaît alors clairement. Plus Washington veut rendre l’isolement de l’Iran hermétique, plus il doit étendre ses menaces au-delà de l’Iran lui-même. «Economic Fury» devient ainsi une expérience grandeur nature sur la capacité des États-Unis à imposer leurs sanctions au reste du monde.
La Turquie, l’Irak, le Pakistan ou encore Oman comptent également dans l’équation. Les échanges irano-irakiens dépassaient 10 milliards de dollars en 2025, tandis que le commerce avec la Turquie se situait autour de 5 à 6 milliards. Mais aucun de ces partenaires ne possède le poids économique de la Chine ni son importance dans les exportations pétrolières iraniennes.
La stratégie peut faire très mal à Téhéran. L’Iran vit depuis des années sous sanctions, mais il a survécu précisément grâce aux interstices laissés ouverts par l’économie mondiale: pétrole vendu à prix réduit, sociétés-écrans, commerce frontalier, places financières régionales et surtout débouché chinois. Fermer simultanément ces voies changerait la nature de la pression.
Encore faut-il pouvoir les fermer. Les Émirats ont montré que la menace américaine pouvait produire des résultats rapides. Oman montre qu’elle peut aussi fragiliser les équilibres diplomatiques du Golfe. La Chine dira jusqu’où s’étend réellement la puissance coercitive américaine.
C’est peut-être là le véritable enjeu d’«Economic Fury». Trump ne teste plus seulement la capacité de résistance de l’économie iranienne. Il teste la capacité de Washington à obliger le reste du monde à participer à son isolement.
