La République libanaise inachevée (3/3): appliquer Taëf pour sortir de la guerre

06/08/2026 – La rédaction de Mondafrique

Plus de trois décennies après la fin officielle de la guerre civile, le Liban demeure prisonnier d’un accord de paix resté inachevé. Cette série en trois volets revient sur la promesse interrompue de Taëf, les responsabilités de ses garants et de ses fossoyeurs, puis sur la nécessité de construire enfin l’État qu’il devait faire naître.

Le désarmement des milices, la sécurité des communautés et la souveraineté de l’État ne peuvent être traités séparément. Sans institutions équitables, aucune autorité ne pourra imposer durablement le monopole de la force. Achever Taëf signifie donc donner au Liban la légitimité constitutionnelle nécessaire pour sortir enfin de cette guerre civile qui n’a jamais été véritablement résolue. Troisième et dernier volet de notre série.

Aucune communauté libanaise ne peut durablement assurer sa sécurité par la paralysie de l’État, l’exceptionnalisme confessionnel ou le maintien de structures armées parallèles. La question des milices, celle de l’égalité institutionnelle et celle de la souveraineté sont indissociables : seul l’achèvement de Taëf peut donner au Liban la légitimité nécessaire pour sortir de la guerre civile en suspens.

C’est l’argument que les dirigeants chrétiens ont le plus urgent besoin d’entendre, et auquel ils résistent le plus systématiquement.

Représentant environ 20 % de la population, les chrétiens libanais ne peuvent pas assurer leur sécurité par l’improvisation constitutionnelle, la gouvernance sélective ou les fantasmes d’un exceptionnalisme confessionnel.

Leur sécurité à long terme, comme celle de toutes les autres communautés libanaises, dépend de la tâche douloureuse mais nécessaire de construire un État fonctionnel.

Les chrétiens ne seront pas en sécurité, ne prospéreront pas et ne préserveront pas leur rôle historique par la paralysie institutionnelle ou l’affaiblissement permanent de l’autorité étatique.

Le Liban est un pays de minorités. Même la plus grande d’entre elles demeure trop petite pour dominer durablement les autres. Aucune communauté n’est assez nombreuse pour imposer sa volonté de façon permanente, et aucune n’est assez forte pour survivre indéfiniment sans la protection d’un État gouvernant par la loi plutôt que par la négociation confessionnelle.

L’État avant le désarmement

La question des milices ne peut pas être séparée de celle de l’équité institutionnelle.

Aucune faction armée, Hezbollah compris, ne se dissoudra volontairement dans un État perçu comme sélectif, inégal ou capturé par des intérêts confessionnels rivaux.

Une milice ne peut réalistement s’intégrer que dans un État garantissant une citoyenneté égale, une protection judiciaire, une prévisibilité institutionnelle et une légitimité constitutionnelle à toutes les communautés.

Dans le cas contraire, chaque faction conservera ses structures parallèles comme une assurance contre les autres. La mise en œuvre sélective de Taëf reproduit ainsi l’écosystème même qui a permis aux milices de naître, de se maintenir et de justifier leur existence.

Il ne suffit donc pas d’exiger le monopole de la force par l’État. Encore faut-il bâtir un État dont la légitimité soit reconnue par l’ensemble de ses citoyens.

La séquence est essentielle. L’équité institutionnelle crée la légitimité. La légitimité permet l’adhésion à l’État. Cette adhésion rend possible le monopole de la force et, à terme, le démantèlement des structures militaires parallèles.

Le Liban fonctionne aujourd’hui sans véritables systèmes institutionnels de navigation. La présidence de la République, le Conseil des ministres, le Parlement, la justice et les grandes institutions de l’État évoluent sans règlements intérieurs suffisamment codifiés, sans doctrine procédurale stable ni continuité institutionnelle contraignante.

Les décisions critiques dépendent du marchandage confessionnel et de l’improvisation politique plutôt que de la clarté constitutionnelle.

Feu Hussein el-Husseini a maintes fois averti que l’essentiel de Taëf restait inappliqué. Son avertissement n’était jamais purement technique.

Il comprenait que l’inachèvement constitutionnel produit la paralysie institutionnelle et que cette paralysie finit inévitablement par régénérer la peur confessionnelle.

Un État incapable de répondre à ses citoyens par la loi trouvera toujours ces mêmes citoyens lui répondant par la communauté.

Le choix historique des garants

La France, le Vatican et l’Arabie saoudite font donc face à un véritable choix historique.

Si ces puissances souhaitent reprendre la tutelle morale du cadre de Taëf, elles ne peuvent pas défendre uniquement les sections procurant une tranquillité à court terme tout en reportant celles qui doivent créer la légitimité à long terme.

Elles ne peuvent pas s’associer à une nouvelle ère de dysfonctionnement administré, déguisé en stabilité.

Une mise en œuvre partielle les transformerait de gardiennes de Taëf en garantes de la paralysie.

Les intérêts régionaux de l’Arabie saoudite, en particulier, exigent un État libanais stable et non un système durablement suspendu. Un Liban faible et fragmenté sert en définitive les projets extérieurs de division bien davantage que la stabilité arabe.

La réalité stratégique profonde est la suivante : le seul Liban capable d’entrer un jour dans un arrangement d’armistice crédible, souverain et durable avec Israël n’est pas un Liban gouverné par l’improvisation confessionnelle et l’exceptionnalisme milicien.

C’est un Liban qui aura d’abord achevé le séquençage constitutionnel prescrit par Taëf.

Sans équité, il ne peut y avoir de légitimité. Sans légitimité, il ne peut y avoir de monopole étatique sur l’usage de la force. Sans ce monopole, il ne peut y avoir de stabilité durable.

Et sans stabilité durable, le Liban restera prisonnier d’une guerre civile en suspens, vulnérable non seulement à de nouveaux troubles internes, mais à tout projet régional cherchant à exploiter ses fractures.

Taëf n’était pas destiné à être un plafond.

Il était destiné à être un plancher.