Le monde d’après… le 7 octobre (4/4): les nouvelles routes du pouvoir

30/07/2026 – La rédaction de Mondafrique

Du 7 octobre 2023 à l’effacement de l’ordre multilatéral, le Moyen-Orient est entré dans une recomposition brutale dont les effets dépassent largement Gaza. Ce quatrième et dernier volet de notre dossier analyse les nouvelles routes commerciales, les alliances de circonstance et les puissances régionales qui émergent d’un monde fragmenté, jusqu’aux premières fissures de l’axe américano-israélien.


Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.

Roula Merhej

Il reste une leçon que cette séquence a gravée dans tous les esprits : un pays qui dépend d’un seul point de passage pour vivre ne s’appartient plus tout à fait. Depuis le 28 février 2026, l’Iran a transformé le détroit d’Ormuz en arme, le fermant, le rouvrant sous conditions, le refermant au gré de ses représailles. Le 7 juillet, trois navires y sont attaqués ; le lendemain, Trump déclare le cessez-le-feu terminé. Cette fois, la leçon ne s’est pas seulement apprise : elle a forcé chacun à agir. Mais elle a surtout révélé, en quelques mois, quelque chose de plus intéressant que la crise elle-même : la manière dont des pays qui ne s’étaient jamais fait confiance ont commencé, sous la contrainte, à chercher ensemble des intérêts communs.

Le premier réflexe a été celui de la solidarité de circonstance entre voisins qui se méfient pourtant les uns des autres depuis des décennies. Le 22 mars 2026, l’Arabie saoudite et les Émirats annoncent un nouveau « pont commercial » terrestre et maritime entre leurs deux territoires, une manière polie de dire qu’ils préfèrent désormais transiter l’un par l’autre plutôt que par une mer que l’Iran peut fermer à sa guise. Ce geste, presque anodin en apparence, marque une rupture avec des décennies de rivalité larvée entre Riyad et Abou Dhabi, notamment sur le dossier yéménite. Le blocus imposé au Qatar par ses propres voisins entre 2017 et 2021 avait montré à quel point cette région pouvait se déchirer plutôt que coopérer. La crise d’Ormuz a produit l’effet inverse : elle a rappelé à ces monarchies qu’elles avaient, malgré tout, plus intérêt à se relier entre elles qu’à rester chacune isolée face à un voisin iranien capable de leur couper le souffle en une nuit.

Mais c’est ailleurs que la recomposition la plus intéressante s’est jouée : dans l’alliance inattendue entre l’Irak, la Turquie, le Qatar et les Émirats autour d’un projet baptisé « Route du développement ». L’idée, portée par Bagdad avec le soutien d’Ankara, est simple : relier le Golfe à la Turquie par la route et le rail, en traversant l’Irak, pour que les marchandises n’aient plus jamais besoin de passer par la mer pour rejoindre l’Europe. Ce qui frappe, dans ce projet, ce n’est pas son ambition technique, mais la coalition qu’il a fait naître : un Irak qui cherche à sortir de son image de pays en guerre perpétuelle, une Turquie qui y voit une manière de peser sur le commerce régional sans avoir jamais eu de pétrole à elle, et des monarchies du Golfe qui, elles, préfèrent financer une route de plus que de rester à la merci d’un seul détroit.

Cette logique d’intérêts croisés a trouvé, en avril 2026, un prolongement plus frappant encore. La Turquie, la Syrie et la Jordanie se sont mises d’accord pour moderniser ensemble leurs réseaux ferroviaires, avec l’ambition de relier, d’ici quelques années, le Golfe à l’Europe par voie terrestre. Il y a un an à peine, une telle alliance à trois aurait semblé impensable : la Syrie sortait tout juste de la chute d’Assad, sous influence turque directe, et la Jordanie n’avait jamais eu de raison de coordonner ses infrastructures avec Damas. C’est la guerre qui a rebattu les cartes, et c’est la nécessité commune de contourner une mer devenue dangereuse qui a poussé ces trois pays à s’asseoir autour de la même table. On y retrouve, presque intacte, la logique de l’ancien chemin de fer du Hedjaz, construit sous l’Empire ottoman pour relier Damas aux villes saintes : la région redécouvre que ses intérêts, parfois, se superposent mieux à travers l’histoire qu’à travers les frontières qu’on lui a dessinées depuis.

Le corridor contrarié de l’Inde à l’Europe

Il existe un troisième projet, plus ancien et porté par des puissances extérieures à la région, l’Inde, les États-Unis, l’Europe, qui ambitionne de relier l’Asie à l’Europe en passant par le Golfe et Israël. Ce corridor a connu son propre coup d’arrêt : il repose sur une normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël qui n’a jamais eu lieu, et que l’opinion saoudienne rejette aujourd’hui plus fermement que jamais. Ce blocage raconte, en creux, la même histoire que le reste de cette série : les projets qui reposent sur des alliances décrétées d’en haut, sans adhésion populaire ni intérêt partagé de manière égale entre les parties, peinent à survivre à la première crise venue. À l’inverse, ceux qui naissent d’une nécessité vécue collectivement, comme la peur commune de dépendre d’Ormuz, avancent, même entre pays qui, hier encore, ne se parlaient pas.

C’est là que la Turquie tire son avantage le plus solide. Elle n’a besoin de négocier la normalisation de personne, ni de convaincre une opinion publique hostile : elle est, par sa seule géographie, le point de passage naturel entre le Golfe et l’Europe. Quand les monarchies du Golfe doivent multiplier les ponts, les pipelines et les accords bilatéraux pour se relier entre elles, la Turquie, elle, se contente d’ouvrir ses propres frontières et de tendre une voie ferrée vers ses voisins. La question posée dans l’épisode précédent trouve ici sa réponse la plus concrète : au-delà du militaire et du diplomatique, c’est aussi sur ce terrain-là, celui des routes et des alliances qui s’y nouent, que la Turquie s’impose progressivement comme l’acteur pivot de la région, devant une Arabie saoudite qui reste riche, mais qui doit, elle, bâtir sa connectivité pièce par pièce.

Il y a toutefois une ironie qui devrait tempérer tous ces grands récits stratégiques : le monde vers lequel ces nouvelles routes sont censées transporter des richesses est peut-être déjà en train de s’en détourner. La consommation mondiale de pétrole devrait atteindre son pic d’ici la fin de la décennie, et les monarchies du Golfe elles-mêmes investissent de plus en plus dans les renouvelables et l’hydrogène vert. Après une crise pareille, plusieurs experts estiment qu’elles devraient accélérer cette diversification plutôt que de continuer à bâtir des infrastructures pensées pour un siècle de pétrole qui touche à sa fin. La vraie question, peut-être, n’est donc pas seulement de savoir qui contrôlera les routes de demain, mais si ces routes transporteront encore, dans vingt ans, ce pour quoi on les construit aujourd’hui.

Reste une certitude, plus modeste mais plus solide que toutes les cartes en construction : depuis le 7 octobre 2023, chaque acteur de cette région a appris la même leçon, à des degrés divers et à des prix différents. Aucune alliance n’est acquise, aucun point de passage n’est sûr, aucun intérêt commun ne va de soi tant qu’il n’a pas été mis à l’épreuve d’une crise.

Un monde désormais sans arbitre

Ce qui se joue ici dépasse d’ailleurs largement le Moyen-Orient. Pendant des décennies, les grandes puissances avaient bâti un système où presque tout se négociait ensemble, où céder sur un dossier ouvrait droit à une concession sur un autre, où un désaccord régional restait contenu parce qu’une architecture plus large le rattachait à des équilibres qu’aucun acteur n’avait intérêt à faire sauter. Ce fil-là s’est rompu. Ce qui reste à la place, ce sont des tractations ponctuelles, menées par des médiateurs qui n’agissent plus au nom d’un ordre mais de leurs propres intérêts immédiats : un Qatar qui négocie avec l’Iran parce qu’il a besoin de rouvrir un détroit, un Pakistan qui s’implique parce qu’il attend une contrepartie financière. Plus personne, en somme, ne discipline plus personne. Et dans ce vide, ce ne sont plus seulement les grandes puissances qui dictent le tempo : ce sont des acteurs de rang intermédiaire, une Turquie, une Arabie saoudite, des Émirats, qui avancent leurs propres pions, construisent leurs propres routes, signent leurs propres pactes, sans attendre l’autorisation de personne. Le Moyen-Orient n’est pas un cas à part. C’est le laboratoire le plus visible d’un monde où la conversation d’ensemble a cédé la place à une addition de coups isolés.

Mais la crise, précisément, n’est pas terminée. Le 8 juillet 2026, en enterrant le cessez-le-feu depuis un sommet de l’OTAN, Trump n’a pas seulement rouvert un front avec l’Iran : il a laissé apparaître, au grand jour, une fracture que personne n’osait encore nommer. Washington et Tel-Aviv ne parlent plus tout à fait la même langue stratégique. Trump avance à l’instinct, au gré de ses affinités du moment : il courtise Erdogan, lui promet les F-35 qu’Israël redoute par-dessus tout, tient à distance des monarchies du Golfe qu’il juge insuffisamment dévouées, et referme une guerre existentielle avec la légèreté d’un dossier qui l’ennuie. Netanyahou, lui, ne négocie pas : il bâtit, pièce par pièce, de Gaza au Sud-Liban, un Grand Israël qu’aucun sommet manqué ne suffira à interrompre. L’un raisonne en saisons électorales et en arrangements réversibles ; l’autre, en frontières définitives et en survie. Ce n’est pas un désaccord tactique entre alliés appelés à s’entendre autour d’une table. C’est une divergence de nature, entre une puissance qui traite le Moyen-Orient comme un réseau de faveurs à distribuer et un État qui le vit, depuis 1948 et plus encore depuis le 7 octobre, comme une question de vie ou de mort.

Que se passera-t-il le jour où ces deux logiques cesseront de coïncider par hasard ? Le jour où Washington jugera son intérêt mieux servi en lâchant du lest sur la Cisjordanie, ou en laissant la Turquie occuper un espace qu’Israël considérait comme le sien ? Aucun des acteurs qui traversent cette série, ni l’Iran exsangue, ni la Turquie ascendante, ni des monarchies du Golfe à peine remises, n’a intérêt à parier sur la permanence d’un axe américano-israélien que l’on croyait indéfectible et qui, sous nos yeux, commence à se fissurer. Le monde d’après le 7 octobre n’a pas encore de fondations. Il n’a, pour l’instant, que des lignes de faille, et la plus profonde d’entre elles ne passe peut-être ni par Gaza, ni par le Liban, ni par Ormuz, mais par l’alliance que tous croyaient la plus solide de toutes.