Washington et Riyad ont scellé un accord nucléaire civil présenté comme historique. Donald Trump assure qu’il exclut tout enrichissement en Arabie saoudite et conditionne son approbation à une normalisation avec Israël. Mais les garanties de non-prolifération, les lettres secrètes et les modalités de contrôle demeurent encore largement inconnues pour l’instant.
Mario Chartouni (Ici Beyrouth)
Les États-Unis et l’Arabie saoudite ont officiellement signé mercredi un accord de coopération nucléaire civile qualifié d’historique par les deux parties. Alors que plusieurs médias américains avaient évoqué la possibilité, à terme, d’un enrichissement d’uranium sur le sol saoudien, Donald Trump a assuré, jeudi, que l’accord exclurait tout enrichissement de matières nucléaires et serait exclusivement destiné à des usages civils.
Un accord scellé après des années de tractations
Les discussions remontent au premier mandat de Donald Trump et se sont poursuivies sous l’administration Biden. À l’époque, le projet était indissociable d’une normalisation des relations entre Riyad et Israël, rappelle l’Atlantic Council.
Le retour de Trump a changé la donne: un accord préliminaire a été signé dès avril 2025, puis une déclaration conjointe a été faite en novembre lors de la visite à Washington du prince héritier Mohammed ben Salmane. Un épisode de tension est survenu en mai, quand Riyad a refusé d’ouvrir son espace aérien à une opération américaine liée au détroit d’Ormuz, rapporte le New York Times. C’est dans le contexte de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran que l’accord final a été signé le 22 juillet par le secrétaire à l’Énergie Chris Wright et le prince Abdulaziz ben Salmane, selon le WSJ.
Ce que prévoit l’accord
Il s’agit d’un accord dit «123», du nom de la disposition de la loi américaine sur l’énergie atomique encadrant le transfert de technologies nucléaires civiles. Selon le Wall Street Journal, le texte aurait une durée de trente ans. Contrairement aux informations initialement rapportées par le quotidien, Donald Trump a affirmé que l’accord exclurait tout enrichissement de matières nucléaires et ne concernerait que des activités civiles.
Le réacteur central du partenariat est l’AP1000 de Westinghouse, un modèle d’environ 1.100 mégawatts capable, selon le WSJ, d’alimenter une ville de taille moyenne ou un grand centre de données dédié à l’intelligence artificielle. Le New York Times révèle par ailleurs deux lettres annexes tenues secrètes, dont le contenu reste inconnu.
Non-prolifération et intérêts stratégiques américains
Contrairement aux informations initialement publiées par le WSJ, Donald Trump affirme que l’Arabie saoudite devra renoncer à tout enrichissement dans le cadre de l’accord. Le président américain n’a toutefois pas précisé si Riyad serait également tenu d’adhérer au protocole additionnel de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’un des principaux instruments de vérification renforcée du programme nucléaire d’un État.
Au-delà de ces garanties de non-prolifération, l’accord répond également à des intérêts économiques et stratégiques américains. Il devrait rapporter plusieurs milliards de dollars à l’industrie nucléaire américaine, en premier lieu à Westinghouse, selon le New York Times, tout en écartant la Russie et la Chine du marché saoudien. L’Atlantic Council y voit une victoire pour le régime de non-prolifération porté par Washington. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio avait assuré que les États-Unis ne concluraient «aucun accord menant à un risque de prolifération».
La normalisation avec Israël érigée en condition
Alors que les informations initiales faisaient état d’un découplage entre la coopération nucléaire et la normalisation saoudo-israélienne, Donald Trump a affirmé que l’approbation de l’accord serait conditionnée à l’adhésion de l’Arabie saoudite aux accords d’Abraham. Cette exigence rétablit donc un lien direct entre le dossier nucléaire et la normalisation avec Israël.
Cette déclaration modifie également la lecture israélienne du texte. L’Institut d’études sur la sécurité nationale (INSS) avait décrit comme particulièrement problématique un accord accordant des capacités nucléaires supplémentaires à Riyad sans avancée diplomatique avec Israël. Les conditions annoncées par Trump — absence d’enrichissement et adhésion aux accords d’Abraham — répondent en partie à ces préoccupations, sous réserve de leur inscription effective dans l’accord.
Une opposition au Congrès
Plusieurs élus démocrates s’opposent au texte. Brad Sherman dénonce une contradiction entre guerre contre la prolifération iranienne et une éventuelle facilitation de la prolifération saoudienne, Ed Markey redoute une région rendue moins sûre et Chris Murphy craint que l’accord ne décourage l’Iran de limiter son propre programme, selon le Guardian. Un blocage nécessiterait toutefois une majorité des deux tiers au Congrès, un seuil difficile à atteindre.
Le contenu des deux lettres annexes reste inconnu, tout comme les modalités précises de vérification et le calendrier d’une éventuelle adhésion saoudienne aux accords d’Abraham. La publication du texte intégral permettra de déterminer si les garanties annoncées par Trump figurent juridiquement dans l’accord ou relèvent encore d’engagements politiques.
