Iran : le pari secret du Mossad sur Ahmadinejad

16/07/2026 – Nicolas Beau

Selon deux enquêtes du New York Times et de Haaretz, le Mossad aurait tenté pendant plusieurs années de recruter l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad afin d’en faire une figure de transition en cas de chute de la République islamique. Une opération spectaculaire qui aurait finalement tourné court.  

Pendant huit ans, Mahmoud Ahmadinejad a incarné l’un des visages les plus radicaux de la République islamique. Président de 2005 à 2013, il a multiplié les provocations contre Israël, nié la Shoah et accéléré le programme nucléaire iranien. Rien ne semblait donc le destiner à devenir, selon les révélations du New York Times et de Haaretz, l’homme sur lequel les services secrets israéliens auraient misé pour préparer un éventuel changement de régime à Téhéran.  

Si ces révélations sont exactes, elles décrivent l’une des opérations de renseignement les plus paradoxales de ces dernières décennies. Elles montrent aussi combien les lignes de fracture au sommet du pouvoir iranien se sont creusées au fil des années.

D’après les deux enquêtes, les premiers contacts remontent à 2022. Les responsables israéliens auraient progressivement constaté que l’ancien président ne ressemblait plus au dirigeant intransigeant des années 2000. Écarté du pouvoir, empêché de se représenter à plusieurs reprises par le Conseil des gardiens, de plus en plus critique envers les cercles dirigeants, Ahmadinejad serait apparu comme une personnalité susceptible de jouer un rôle politique dans une période de transition.  

Le pari reposait moins sur une conversion idéologique que sur une ambition politique intacte. Selon les responsables américains et israéliens cités anonymement par le New York Times, Mahmoud Ahmadinejad voulait avant tout retrouver le pouvoir.

Cette stratégie n’a pourtant jamais fait l’unanimité en Israël. Haaretz rapporte que plusieurs responsables du renseignement militaire estimaient irréaliste l’idée de renverser la République islamique à court terme et plus encore celle d’installer Ahmadinejad à la tête du pays. Certains craignaient même qu’un effondrement brutal du régime ne débouche sur une prise de pouvoir directe des Gardiens de la révolution, encore plus difficile à contenir.  

Budapest, rendez-vous secrets et projet de changement de régime

Le récit prend ensuite des allures de roman d’espionnage. Selon le New York Times, Mahmoud Ahmadinejad effectue plusieurs voyages à Budapest où il participe officiellement à des conférences universitaires organisées à l’université Ludovika. Derrière cette façade académique, les services israéliens auraient organisé plusieurs rencontres discrètes.

En juin 2025 notamment, l’ancien président serait parvenu à semer à deux reprises les gardes chargés de le surveiller avant de longues réunions clandestines. À son retour, il aurait expliqué à ses accompagnateurs avoir rencontré de simples universitaires. Selon les responsables américains cités par le quotidien américain, Israël aurait pris en charge ses frais de déplacement et d’hébergement.  

Le changement de ton de Mahmoud Ahmadinejad intrigue également les observateurs. Celui qui ouvrait autrefois chacun de ses discours par une formule religieuse insiste désormais sur « l’humanité partagée » et « un ordre mondial en mutation ». Son anglais s’améliore. Son image s’adoucit. L’ancien tribun populiste paraît progressivement se transformer en dirigeant réformateur susceptible d’être présenté à l’opinion internationale comme une alternative crédible.

Les révélations du New York Times décrivent ainsi une opération politique bien plus ambitieuse qu’une simple tentative de recrutement d’une source. L’objectif aurait consisté à préparer un scénario de succession au sommet de l’État iranien après un éventuel effondrement du régime.  

Une opération spectaculaire qui s’effondre

La phase décisive aurait commencé au début de l’année 2026. Le 28 février, une frappe israélienne vise le complexe où réside Mahmoud Ahmadinejad à Téhéran. Selon plusieurs responsables iraniens et américains cités par le New York Times, l’attaque cible notamment les installations utilisées par ses gardes du corps ainsi que son véhicule blindé.

Profitant du chaos provoqué par les bombardements, une Peugeot noire conduite par des agents du Mossad serait arrivée sur place. Ahmadinejad aurait alors été exfiltré vers une maison sécurisée située quelque part en Iran. Pendant plusieurs heures, le scénario imaginé par les services israéliens semble fonctionner.  

Mais tout se dérègle rapidement. L’offensive terrestre que devaient mener des groupes kurdes depuis l’Irak n’a finalement pas lieu, notamment en raison des réticences américaines, selon les enquêtes. Surtout, Ahmadinejad lui-même commence à douter.

Le New York Times affirme qu’il se montre déçu par le projet israélien et quitte de son propre chef la maison sécurisée dans des circonstances qui demeurent floues. Les services de renseignement iraniens finissent alors par reconstituer ses contacts avec Israël. Selon quatre hauts responsables iraniens interrogés par le quotidien américain, l’ancien président est repris en main par les Gardiens de la révolution et placé sous étroite surveillance.  

Pendant plusieurs mois, Mahmoud Ahmadinejad disparaît de la scène publique avant de réapparaître lors des funérailles d’Ali Khamenei, tête baissée et entouré d’un important dispositif de sécurité.  

Son entourage dément catégoriquement les révélations du New York Times, dénonçant une « fiction hollywoodienne » et rejetant toute collaboration avec le Mossad. Israël, de son côté, n’a formulé aucun commentaire officiel.  

Pourtant, bien avant ces révélations, Mahmoud Ahmadinejad s’était déjà éloigné de la ligne officielle du régime.

En février 2024, dans une lettre ouverte adressée au Guide suprême Ali Khamenei, il avait réclamé l’organisation d’« élections présidentielle et législatives libres », sans intervention du Conseil des gardiens de la Constitution. Il demandait également que les forces militaires et sécuritaires cessent d’influencer les scrutins, une remise en cause directe des mécanismes qui structurent le pouvoir de la République islamique. Depuis plusieurs années déjà, il multipliait les critiques contre certains des principaux responsables du régime, illustrant une rupture politique devenue de plus en plus visible.

Ces prises de position avaient renforcé son isolement sans pour autant le transformer en opposant au sens classique du terme. Elles expliquent néanmoins pourquoi certains stratèges israéliens ont pu voir en lui un acteur capable d’exploiter les fractures internes du système.

L’échec apparent de cette opération souligne surtout les limites des stratégies de changement de régime conduites depuis l’extérieur. Comme le résume un ancien responsable israélien cité par Haaretz, le Mossad aurait surestimé sa capacité à provoquer l’effondrement d’un appareil d’État disposant encore de solides leviers militaires, sécuritaires et idéologiques.  

Une interrogation demeure toutefois. Si Mahmoud Ahmadinejad est réellement soupçonné d’avoir entretenu des contacts avec le Mossad, pourquoi est-il encore en vie ? Les Gardiens de la révolution n’ont jamais hésité, par le passé, à éliminer des personnalités considérées comme traîtres ou menaçant la survie du régime. Son statut d’ancien président lui confère-t-il encore une forme de protection institutionnelle ? Dispose-t-il toujours de soutiens suffisamment puissants pour rendre son élimination politiquement risquée ? Ou les autorités préfèrent-elles le maintenir sous surveillance afin d’exploiter les informations qu’il pourrait encore détenir ?

Autant de questions qui restent ouvertes. Elles en appellent une autre : dans un Iran profondément recomposé après la disparition d’Ali Khamenei, Mahmoud Ahmadinejad, même étroitement surveillé, pourrait-il encore jouer un rôle politique, ou n’est-il plus qu’un témoin encombrant que le régime conserve, pour l’instant, sous clé ?