La cessation des hostilités entre Washington et Téhéran a peut-être éloigné le spectre d’une guerre régionale. Elle n’a pas apporté la paix au Liban. Les drones continuent de surveiller le ciel du pays, les tensions persistent au Sud et les grandes questions qui divisent le pays demeurent intactes. Pendant ce temps, le Hezbollah, l’État libanais, Israël et même la Syrie se préparent déjà à la bataille politique de l’après-guerre.
Les diplomates parlent de cessez-le-feu. Les habitants du Sud parlent de répit. Dans les villages frontaliers, rares sont ceux qui considèrent que la guerre est réellement terminée. Les annonces de trêves, de désescalade et d’accords successifs ont fini par susciter davantage de méfiance que d’espoir. Beaucoup ont déjà entendu des déclarations similaires avant de voir les affrontements reprendre quelques jours ou quelques semaines plus tard.
Les destructions sont toujours là. Les maisons éventrées, les commerces fermés et les infrastructures endommagées rappellent quotidiennement le prix de la guerre. Les déplacés reviennent progressivement, mais souvent avec prudence. Certains découvrent des villages méconnaissables. D’autres hésitent encore à rentrer, faute de pouvoir reconstruire ou simplement parce qu’ils ne croient pas à la stabilité de la situation.
Surtout, la guerre n’a pas complètement disparu du paysage. Les escarmouches se poursuivent de part et d’autre. Israël continue de mener ponctuellement des frappes ciblées. Le Hezbollah maintient sa posture de résistance. Et au-dessus de tout cela, les drones israéliens continuent de survoler le pays.
Il ne s’agit plus seulement du Sud. De Beyrouth à la Békaa, du Mont-Liban aux régions méridionales, leur présence est devenue une réalité quotidienne. Le bourdonnement des appareils accompagne désormais la vie ordinaire des Libanais. Il rappelle constamment que le pays demeure sous surveillance et que le cessez-le-feu n’a pas débouché sur une véritable normalisation.
Pour beaucoup de Libanais, la guerre n’est donc pas terminée. Elle est devenue moins visible, moins intense, mais elle continue d’imprégner le quotidien.
Le Hezbollah se comporte déjà comme le vainqueur
Cette réalité contraste fortement avec le discours du Hezbollah. Le mouvement chiite ne parle pas comme une organisation battue. Bien au contraire. Son discours traduit une confiance retrouvée et la conviction que le rapport de force régional lui redevient favorable.
Dans sa lecture des événements, l’Iran a résisté. Les États-Unis ont finalement accepté la négociation. Israël n’a pas atteint les objectifs qu’il affichait au début de la confrontation. L’axe de la résistance a survécu.
À partir de cette analyse, une conclusion s’impose pour le Hezbollah : il n’existe aucune raison d’accepter aujourd’hui les concessions que la guerre n’a pas permis d’imposer.
Cette logique se retrouve déjà dans les débats politiques internes. Le mouvement et ses alliés dénoncent de plus en plus ouvertement ce qu’ils qualifient de « gouvernement de la capitulation » face à Israël. Ils accusent leurs adversaires d’utiliser les pressions occidentales et arabes pour obtenir politiquement ce qui n’a pas pu être obtenu sur le champ de bataille.
L’objectif est clair : empêcher toute remise en cause sérieuse du statut militaire du Hezbollah et préserver son rôle central dans les équilibres nationaux.
Le mouvement entend désormais transformer ce qu’il considère comme une victoire régionale iranienne en avantage politique intérieur. La bataille ne se joue plus seulement sur la frontière sud. Elle se joue dans les institutions, dans le débat public et dans la définition même de la souveraineté libanaise.
Joseph Aoun et Nawaf Salam face à l’équation impossible
Pour le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam, la période qui s’ouvre ressemble à un exercice d’équilibrisme permanent.
La communauté internationale exige davantage d’autorité de l’État. Les partenaires arabes souhaitent voir le Liban s’éloigner de l’orbite iranienne. Les États-Unis continuent de faire pression pour que la question des armes du Hezbollah soit traitée. Israël réclame toujours des garanties sécuritaires avant tout retrait complet des positions qu’il occupe encore au Sud.
De son côté, le Hezbollah refuse farouchement toute logique de désarmement forcé et considère que les événements récents renforcent la légitimité de son rôle militaire.
L’État libanais se retrouve ainsi coincé entre plusieurs exigences contradictoires.
Il doit rassurer ses partenaires internationaux sans provoquer une confrontation interne. Il doit restaurer son autorité tout en reconnaissant les limites de ses capacités. Il doit reconstruire une économie exsangue alors que la question sécuritaire continue de dominer l’agenda politique.
Le paradoxe est cruel : tout le monde affirme vouloir renforcer l’État, mais personne ne lui donne véritablement les moyens de devenir l’unique centre de décision du pays.
Trump, la Syrie et le retour des fantômes
À cette équation déjà complexe s’ajoute un facteur nouveau : la Syrie. Les appels répétés de Donald Trump à Ahmad al-Chareh pour qu’il intervienne au Liban ne peuvent être ignorés. Ils traduisent une réflexion plus large qui existe dans certains cercles américains et régionaux.
Pendant des décennies, la Syrie a constitué une profondeur stratégique essentielle pour le Hezbollah. Le changement de régime à Damas a profondément modifié cette réalité. Certains imaginent désormais une Syrie capable de jouer le rôle inverse : contenir le mouvement chiite et réduire l’influence iranienne au Liban.
Cette hypothèse peut sembler séduisante à ceux qui souhaitent affaiblir le Hezbollah. Elle comporte pourtant de nombreux dangers.
D’abord parce qu’elle offrirait au mouvement un argument politique redoutable. Toute pression syrienne pourrait être présentée comme une nouvelle tentative étrangère de soumettre le Liban. Au lieu d’affaiblir le Hezbollah, elle risquerait de lui permettre de retrouver un discours de résistance nationale.
Ensuite parce qu’elle réveillerait une mémoire particulièrement douloureuse. Les Libanais n’ont pas oublié les années de tutelle syrienne, les services de renseignement omniprésents, les arrestations arbitraires, les interventions dans la vie politique et les décisions imposées depuis Damas.
Imaginer que l’on puisse restaurer la souveraineté libanaise en sollicitant l’intervention d’une puissance étrangère relève d’une contradiction majeure.
Enfin, une implication syrienne risquerait d’élargir davantage encore les fractures régionales. Ce qui serait présenté comme une opération de stabilisation pourrait rapidement devenir un nouvel épisode de la confrontation entre l’Iran et ses adversaires.
Ahmad al-Chareh semble d’ailleurs avoir parfaitement compris ce danger. Jusqu’à présent, il s’est montré particulièrement prudent, refusant d’entraîner son pays dans une confrontation dont personne ne peut prédire les conséquences.
Le piège de la souveraineté
Le véritable drame libanais réside peut-être là. Tout le monde parle de souveraineté. Mais chacun semble vouloir la restaurer à travers une puissance extérieure.
Les uns misent sur les États-Unis. D’autres sur les pays arabes. Certains évoquent la Syrie. D’autres continuent de regarder vers l’Iran.
Pendant ce temps, l’État libanais demeure faible, dépendant et incapable d’imposer seul les règles du jeu.
Le paradoxe est saisissant. Alors que le Liban affirme vouloir retrouver sa souveraineté, il continue de voir son avenir discuté à Washington, à Téhéran, à Tel-Aviv, à Riyad ou à Damas.
Les habitants du Liban l’ont compris avant les diplomates. Le cessez-le-feu a éloigné le risque d’un embrasement régional, mais il n’a pas apporté la paix. Tant que les drones continueront de surveiller le ciel du pays, que les armes du Hezbollah resteront au cœur du débat national, qu’Israël maintiendra sa pression militaire et que les puissances étrangères continueront de considérer le Liban comme un terrain d’affrontement indirect, le pays demeurera prisonnier d’une guerre qui ne dit plus son nom.
La guerre entre les États-Unis et l’Iran est peut-être terminée – seul l’avenir proche le dira-, mais pour le Liban, elle a simplement changé de forme.
