Iran: la négociation piégée par la guerre des clans

01/06/2026 – La rédaction de Mondafrique

À Téhéran, la négociation avec Washington se joue autant face aux États-Unis qu’au cœur du régime. Entre radicaux pragmatiques, ultras hostiles à toute concession et pouvoir suprême fragilisé, la République islamique apparaît traversée par une lutte interne qui menace autant l’accord que sa propre stabilité politique.

Une chronique de Bruno Philip

Négocier avec l’Iran, ce n’est pas négocier avec un pouvoir, mais avec plusieurs en même temps. Cette réalité, loin d’avoir disparu avec l’émergence au sommet d’un clan de « durs de durs », explique les difficultés des Américains à parvenir à un accord négocié et l’impatience d’une administration Trump ignorante – ou feignant d’ignorer – les subtilités politiques de la République islamique.

Ainsi que le rappelait il y a quelques jours, sur France 5, Jacques Audibert, ancien conseiller diplomatique de François Hollande: « Quand vous négociez avec les Iraniens, vous n’avez jamais un interlocuteur, mais toutes les factions du régime autour de la table. » L’ex-diplomate est bien placé pour émettre ce jugement: il fut le représentant de la France durant les pourparlers qui aboutirent, en 2015, à l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien – le fameux JCPOA –, déchiré par Trump durant son premier passage à la Maison Blanche.

Même si l’équilibre des pouvoirs s’est modifié depuis la mort du « Guide » Ali Khamenei – tué au premier jour des frappes israélo-américaines – et la montée en puissance d’un clan d’extrémistes issus des Pasdaran, les « Gardiens de la révolution », les rapports de force entre factions existent toujours. Peut-être même sont-ils exacerbés par la nécessité de trouver un règlement de la crise avec les Américains.

En témoigne ce qui vient de se passer la semaine dernière tandis que Donald Trump multipliait les déclarations contradictoires, tour à tour belliqueuses et conciliantes, et que les deux belligérants échangeaient des tirs autour du détroit d’Ormuz: la faction la plus conservatrice, un « groupe marginal mais influent », dixit le New York Times, s’est frontalement « opposée à toute concession » avec les États-Unis. Pour ce faire, elle a eu recours à toute la panoplie d’outils de propagande à sa disposition: médias, déclarations publiques et privées. Son but: faire dérailler un accord bien difficile à conclure.

Ainsi, tandis que le négociateur en chef iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf – président du Parlement, l’une des figures les plus importantes du régime et membre du clan des radicaux –, déclarait lundi sur les réseaux sociaux que Téhéran ne faisait aucune confiance à Washington, la télévision d’État présentait les négociations comme un échec.

Le même jour, la réplique des factions plus modérées du régime n’a pas tardé: le président Massoud Pezeshkian – un chef de l’État dont le pouvoir est marginal – a tancé les responsables de cette même télévision, leur reprochant de « semer la discorde ». Il s’est permis d’ajouter que même l’ancien « Guide » Ali Khamenei avait reconnu en son temps « la nécessité de s’asseoir à la table des négociations ». « Et nous, s’est insurgé le président, affirmons désormais haut et fort que nous ne voulons pas négocier! »

La rue, caisse de résonance des ultras

Le bras de fer entre factions s’est poursuivi toute la semaine tandis que des partisans de la ligne dure défilaient dans Téhéran vendredi, scandant des slogans appelant à la « résistance » contre le « Grand Satan », autrement dit les États-Unis. À un journaliste qui leur demandait leur avis sur les négociations en cours, une femme a répondu que les dirigeants devraient continuer « à punir les États-Unis », peu avant qu’un autre participant n’affiche son soutien aux « durs » en s’écriant: « Nous sommes avec vous jusqu’à notre dernier souffle. » Le député conservateur Ebrahim Azizi est revenu à la charge un peu plus tard, promettant que l’Iran, « victorieuse et conquérante », se devait de « fixer les conditions » aux États-Unis.

Le site de la télévision Iran International, un média iranien de l’opposition en exil basé à Londres – qui reflète plutôt un point de vue monarchiste –, vient lui aussi de donner des exemples illustrant les batailles de récits qui se jouent au sommet. Après que le député et religieux conservateur Mahmoud Nabavian eut déclaré qu’en cas de nouvelles attaques israélo-américaines, « l’Iran frappera les zones résidentielles abritant des rois et des chefs d’État dans les pays arabes », le religieux libéral et avocat des droits de l’homme Mohsen Rohami a déclaré que les Iraniens s’opposant aux négociations avec Washington devraient être tenus « responsables du coût humain et matériel de la guerre ». La population iranienne n’est pas « opposée aux négociations », a-t-il martelé, celles-ci représentant selon lui une nécessité à un moment d’extrême fragilisation économique.

Quelle faction pourrait, in fine, l’emporter? Difficile de spéculer sur la victoire des uns sur les autres quand on sait que, même si le véritable pouvoir politique et militaire semble être désormais entre les mains de la faction la plus intransigeante, cette dernière doit aussi compter avec le pouvoir de nuisance de plus dur qu’elle. Exemple: alors que le nouveau « Guide », Mojtaba Khamenei, toujours invisible, a donné son accord au principe de la négociation, il s’est attiré un commentaire frôlant le lèse-majesté de la part du député religieux conservateur Hamid Rasaee. « Qui est digne du pouvoir? », a demandé ce dernier sur un réseau social, critiquant implicitement le fait que l’actuel Guide suprême soit le fils de feu l’ayatollah écrasé sous les bombes. « Après tout, a-t-il osé, le prophète Noé avait un fils incroyant et rebelle, preuve que les liens familiaux ne sont pas forcément synonymes de vertu. » Le commentaire a déchaîné les passions, forçant le député à se rétracter. Mais l’anecdote illustre bien le fait que personne n’est épargné dans ce climat de lutte des clans à haut risque pour la République islamique.

De telles déclarations émanent en effet de personnalités encore plus extrémistes, si possible, que l’actuelle « clique » au pouvoir, les membres de cette dernière pouvant faire preuve de pragmatisme à l’heure de la signature d’un accord, ce que certains ne manqueront pas de leur reprocher le moment venu. Selon Mehdi Rahmati, un analyste politique vivant à Téhéran que le New York Times a joint au téléphone, « cette faction [des plus durs que durs] ne représente pas la majorité des Iraniens et a été marginalisée des instances décisionnelles clés », tandis que « les négociations nucléaires se poursuivent malgré sa désapprobation ». Il a toutefois concédé que « le système » sera sans doute contraint d’« élaborer un plan pour la contrôler et la contenir, faute de quoi elle pourrait devenir très dangereuse pour la stabilité de l’Iran ».

En attendant un accord définitif avec les Américains, les règlements de comptes se poursuivent à Téhéran, les protagonistes pratiquant l’art consommé du billard à deux bandes. Le New York Times rapportait récemment que le très radical secrétaire adjoint de la Sécurité nationale, Ali Bagheri Kani, a écrit une lettre au nouveau « Guide », une missive dans laquelle il lui reproche de s’être montré trop conciliant envers les Américains. Les fins connaisseurs de la scène politique iranienne ont décrypté cette critique, qui viserait en réalité à discréditer le négociateur en chef Mohammad Bagher Ghalibaf – loin d’être un « mou », comme on l’a vu, et proche du « Guide » –, mais qui pourrait être considéré par les radicaux comme une personnalité prête à d’éventuelles concessions.

Il serait donc bien hasardeux, aujourd’hui, de prédire quel clan émergera en position de force dans ce paysage politique si complexe que chaque clan cache, comme on vient de le voir, un « sous-clan » apportant des nuances à une palette déjà bien variée. Les divisions sont telles au sein du régime que le Guide Khamenei junior vient en tout cas d’être obligé de se fendre d’une déclaration lue lors de la réouverture du Parlement: « Restez unis! », a-t-il demandé aux parlementaires, leur intimant de mettre fin aux « divisions politiques absurdes » qui « exacerbent les divisions sociales ». Il a ajouté qu’une telle attitude ne sert que la stratégie de l’ennemi, « qui consiste à diviser pour mieux régner ». C’est sans doute vrai. Mais les dirigeants d’une République islamique à bout de souffle n’ont besoin de personne pour s’entredéchirer.