Le sort inquiétant des Chrétiens d’Orient

11/04/2026 – La rédaction de Mondafrique

Du Liban à la Syrie, de Jérusalem à l’Irak, les chrétiens d’Orient affrontent une nouvelle phase de fragilisation. Guerres, déplacements, restrictions, insécurité et effacement progressif des équilibres pluralistes menacent leur présence historique. Au-delà du sort d’une minorité, leur recul révèle l’affaiblissement plus général de sociétés moyen-orientales durablement déstabilisées par les crises et les violences répétées.

Une chronique de Roula Merhej, née à Hama et exilée en France sous le régime d’Hafez el-Assad, spécialiste des dynamiques géopolitiques du Moyen-Orient.

Roula Merhej

Le Moyen-Orient est le berceau du christianisme et un lieu marqué par une longue histoire de pluralité religieuse. Au Liban comme en Syrie, les communautés chrétiennes ont longtemps fait partie d’un paysage social et politique marqué par une pluralité religieuse réelle, même imparfaite. Au Liban, cette coexistence a trouvé une traduction institutionnelle avec le Pacte national de 1943, fondé sur un partage du pouvoir entre chrétiens et musulmans. En Syrie, avant l’arrivée au pouvoir de Hafez al-Assad, des personnalités chrétiennes occupaient des fonctions dans la vie politique et administrative, … tandis que des villes comme Damas et Alep reflétaient une diversité religieuse concrète, où différentes communautés vivaient et travaillaient au sein des mêmes espaces.

En Syrie comme en Irak, les régimes de Bashar al-Assad et de Saddam Hussein ont longtemps entretenu une image de protecteurs des minorités religieuses, dont les chrétiens. Cette posture relevait d’un calcul politique : elle renforçait leur légitimité et leur positionnement face aux dynamiques islamistes. Si certaines figures chrétiennes ont occupé des fonctions au sein de l’appareil d’État, elles ne disposaient pas d’un pouvoir autonome. La sécurité dont bénéficiaient ces communautés dépendait avant tout de la stabilité du régime et d’un contrôle étatique fort.

Avec les conflits, les tensions religieuses et la fragmentation des territoires, ce cadre s’est progressivement affaibli. La coexistence a perdu sa fonction structurante et est devenue plus fragile. Dans ce contexte, les chrétiens d’Orient, déjà affectés par plusieurs décennies de crises, font face à une nouvelle phase de dégradation, dont les perturbations récentes des célébrations de Pâques en Syrie, à Jérusalem et au Liban offrent une illustration concrète.

En Syrie, la contrainte sécuritaire reste déterminante. Fin mars 2026, une attaque contre la ville majoritairement chrétienne d’Al-Suqaylabiyah, dans la province de Hama, a conduit à l’annulation ou à la limitation des célébrations de Pâques. Les offices ont été maintenus dans des conditions strictement encadrées, sans rassemblements publics. Cet épisode s’inscrit dans une tendance de fond : même dans les zones où les combats ont diminué, la normalisation reste incomplète. Avant la guerre, les chrétiens représentaient environ 8 à 10 % de la population syrienne, soit plus de deux millions de personnes. Aujourd’hui, les estimations convergent vers une population réduite à quelques centaines de milliers, en raison des départs, des déplacements internes et de l’absence de retours durables. Dans ce contexte, chaque épisode de violence a un impact disproportionné sur des communautés déjà fragilisées, dont la capacité à se maintenir sur le long terme est désormais en question.

À Jérusalem et plus largement en Terre sainte, la situation se caractérise par des restrictions d’accès et une instabilité récurrente. La Semaine sainte 2026 a été marquée par une fréquentation réduite et des célébrations perturbées dans un contexte de tensions. Dans les territoires palestiniens, plusieurs observations récentes font état d’un environnement plus contraignant pour certaines communautés chrétiennes, mêlant difficultés économiques, restrictions de circulation et incidents sécuritaires, contribuant à un mouvement de départ progressif.

Une pluralité qui s’efface

Au Liban, la dégradation est directement liée à l’intensification des affrontements dans le sud du pays. Les bombardements ont entraîné des déplacements de population, y compris dans des zones à forte présence chrétienne. En mars 2026, le père Pierre el-Raï, curé d’un village du sud, a été tué lors d’une frappe israélienne alors qu’il avait choisi de rester auprès de sa communauté. Début avril, un convoi humanitaire du Vatican à destination de villages du sud, notamment Debel, Ain Ebel et Rmeich, n’a pas pu atteindre sa destination après avoir essuyé des tirs dans une zone de combats. Escorté par la FINUL, il a été contraint de faire demi-tour en raison de l’intensité des affrontements entre Israël et le Hezbollah. Dans ces zones Chrétiennes victimes de conflits qui ne lui appartiennent pas, l’accès humanitaire devient donc incertain…

En Irak, la situation est moins visible dans l’actualité immédiate, mais les tendances restent préoccupantes. Depuis 2003, la population chrétienne a fortement diminué. La défaite territoriale de l’organisation État islamique et la reconquête de zones comme la plaine de Ninive ont permis un retour partiel de certaines familles, mais ce mouvement reste limité. Ce n’est plus l’influence directe de ce groupe qui explique aujourd’hui la fragilité de ces communautés, mais la persistance d’un environnement instable, marqué par l’insécurité locale, la faiblesse des perspectives économiques et les divisions politiques.

Malgré cette situation, la mobilisation internationale reste limitée. La situation des chrétiens d’Orient est aujourd’hui moins visible, noyée dans l’ensemble des crises régionales. Elle est par ailleurs rarement abordée sous un angle religieux, jugé politiquement sensible.

Le recul des chrétiens d’Orient ne relève pas d’une évolution isolée. Il s’inscrit dans une transformation plus large des sociétés du Moyen-Orient. Au début du XXe siècle, ils représentaient une part significative de la population régionale ; ils n’en constituent aujourd’hui qu’une minorité réduite. Cette évolution, accélérée par les crises en Irak, en Syrie et au Liban, traduit un affaiblissement progressif des équilibres qui structuraient ces sociétés. Ce mouvement agit comme un révélateur : à mesure que certaines composantes historiques se réduisent, les mécanismes de coexistence deviennent plus fragiles et les lignes de fracture plus visibles. Le départ des chrétiens ne renvoie pas uniquement à la situation d’une minorité ; il met en lumière une difficulté plus générale à maintenir des sociétés pluralistes dans des contextes de crise prolongée. Au Liban en particulier, l’histoire montre que ces équilibres peuvent rapidement se dégrader lorsque l’État s’affaiblit et que la violence s’installe. Les dynamiques actuelles réactivent certains mécanismes de la guerre civile : fragmentation du territoire, multiplication des acteurs armés et affaiblissement des cadres communs.

Dans ce contexte, la question des chrétiens d’Orient dépasse leur seule survie et devient un indicateur de l’état des sociétés dans lesquelles ils vivent. Il ne s’agit pas seulement du recul d’une minorité, mais d’un signal : celui d’un Moyen-Orient où les équilibres s’effacent plus vite qu’ils ne se reconstruisent.