Tunisie, la facture du Stade d’El Menzah de 95 millions à 480 millions de dinars !

28/08/2026 – Nicolas Beau

Un mythe national devenu un gouffre financier! Quatre ans de tergiversations, un contrat national avorté et une reconstruction finalement confiée à Pékin : le fiasco du stade olympique d’El Menzah cristallise les errements de la gestion des grands projets publics tunisiens.

Le stade olympique d’El Menzah, temple du football tunisien depuis 1967, aurait dû renaître de ses cendres en novembre 2024. Deux ans plus tard, l’enceinte mythique est toujours un chantier fantôme — et sa résurrection ne devrait pas intervenir avant 2030, soit six ans de retard sur le calendrier initial. Entre-temps, la facture a été multipliée par cinq : de 95 millions de dinars (MDT) pour une rénovation confiée à l’ingénierie nationale, on est passé à environ 180 millions de dollars, soit près de 480 MDT, pour une démolition-reconstruction intégrale sous pavillon chinois.

Ce dossier, révélé dans ses derniers développements par « L’Économiste Maghrébin », n’est pas qu’un fait divers du BTP. C’est une radiographie en grandeur nature des défaillances de la commande publique tunisienne : diagnostics bâclés, contrats mal sécurisés, contentieux paralysants, et dépendance finale à un bailleur étranger pour réparer les erreurs de l’État.

Acte I : l’offre tunisienne qui déraille

En 2022, le marché de réhabilitation est attribué au groupement tunisien AMA Group, dirigé par l’ingénieur Anis Ben Mahmoud, pour une offre de 95 MDT — devant des concurrents nationaux de premier plan comme SBA Bouzguenda, positionné à 105 MDT. AMA Group n’est pas un novice : l’entreprise d’ingénierie opère à l’international, avec des filiales au Burundi et au Bénin, et des références comme des sièges de banques centrales et d’ambassades à l’étranger. Les travaux démarrent le 10 juin 2022, pour une livraison promise en novembre 2024.

Mais les premières phases de démolition révèlent l’impensable : la section et l’état des ferraillages du béton armé divergent gravement du cahier des charges. Impossible de consolider — il faut démolir et remplacer complètement les pylônes de structure. En langage d’ingénierie, c’est un « changement de périmètre » qui aurait dû déclencher une révision contractuelle complète. Faute d’accord financier avec le ministère de l’Équipement, les travaux sont suspendus et le différend s’enlise devant les tribunaux.

La question qui fâche : comment un diagnostic structurel d’un ouvrage de 57 ans, accessible et inspectable, a-t-il pu être raté à ce point avant l’attribution du marché ? Les études d’opportunité et les diagnostics préalables — colonne vertébrale de toute commande publique sérieuse — ont visiblement été sacrifiés sur l’autel de la précipitation politique.

Cette défaillance de gouvernance ne relève pas seulement de l’incompétence administrative : lorsqu’elle résulte de décisions insuffisamment préparées, de responsabilités diluées et de mécanismes de contrôle défaillants, elle peut aussi être considérée comme une forme de corruption institutionnelle. Sans nécessairement impliquer un enrichissement personnel, elle produit un même effet : elle détourne la décision publique de l’exigence d’efficacité, de transparence et de protection de l’intérêt général.

Acte II : la fuite en avant et le sauvetage chinois

Plutôt que de renégocier avec l’ingénierie nationale, Tunis choisit la fuite en avant. Dès février 2024, le ministère des Sports évoque une aide chinoise. En avril 2024, le contrat avec l’entreprise tunisienne est résilié — alors que le chantier n’a atteint que 20 % d’avancement. Le président Kaïs Saïed lui-même avait dénoncé, dès novembre 2023, des retards « inacceptables » et la non-conformité de certains matériaux.

La stratégie change alors radicalement : abandon de la rénovation, démolition totale, reconstruction à neuf — tout en préservant, promet-on, l’architecture patrimoniale d’origine. Un accord de financement est annoncé en septembre 2025 par l’ambassadeur de Chine Wan Li, suivi d’un mémorandum avec la CIDCA, l’agence chinoise de coopération. Le montage final : 30 % de don non remboursable de Pékin, 20 % sur le budget de l’État tunisien, 50 % de prêt concessionnel chinois.

Acte III : la facture et ses enseignements

Le résultat est vertigineux. Un projet budgété à 95 MDT — et déjà annoncé à 427,3 MDT par le Conseil des ministres en janvier 2025 — culmine désormais autour de 480 MDT. L’appel d’offres, restreint à quatre majors chinois du BTP présélectionnés, doit se clôturer le 2 septembre 2026. Démarrage envisagé en 2027, durée de chantier de 40 mois, livraison pas avant 2030. Le bureau d’études SCET Tunisie a certes été chargé du nouveau cahier des charges, et quelques lots de second œuvre devraient être sous-traités à des entreprises locales. Mais la substantifique moelle du projet — et sa valeur ajoutée — partira en Chine.

Trois leçons s’imposent, qui dépassent largement le cadre sportif :

1. La rigueur des études préalables n’est pas un luxe bureaucratique. Les lacunes du diagnostic initial ont coûté quatre ans de blocage, un contentieux judiciaire et un glissement calendaire de six ans. L’économie d’une étude sérieuse se chiffre en centaines de millions de dinars économisés.

2. Le prêt lié étrangle le tissu industriel national. En conditionnant son financement au recours à ses propres entreprises, Pékin prive les majors tunisiens du BTP — pourtant exportateurs de savoir-faire en Afrique subsaharienne — d’une vitrine technologique sur leur propre sol. Le « champion national » n’aura pas lieu.

Reste une question plus stratégique : le choix d’entreprises chinoises est-il uniquement dicté par des considérations techniques et financières, ou traduit-il aussi un choix politique et géostratégique ? Le financement chinois, en liant une partie du projet au recours à des entreprises de Pékin, rend difficile de séparer complètement l’efficacité économique de la logique d’influence. Le stade d’El Menzah devient ainsi, au-delà du chantier lui-même, un point de rencontre entre coopération, intérêts industriels et projection géopolitique.

3. Chaque dinar de dette compte. Dans un contexte budgétaire tunisien sous tension, mobiliser 20 % de fonds propres et s’endetter à hauteur de 50 % pour un stade — fût-il mythique — interroge la hiérarchie des priorités publiques.

Un symptôme, pas un accident

El Menzah n’est malheureusement pas un cas isolé : les stades de Sousse, Monastir et Sfax connaissent des dérives comparables. Ce qui se joue ici, c’est un problème systémique de pilotage des grands chantiers publics tunisiens — où l’annonce politique précède l’étude technique, où le contentieux remplace la négociation, et où la solution finale vient toujours de l’extérieur, au prix fort.

En 2030, la Tunisie disposera peut-être d’une enceinte moderne aux normes internationales. Mais elle aura aussi offert au monde une démonstration coûteuse de ce qu’il ne faut pas faire : sous-estimer, sous-financer, sous-diagnostiquer — puis sur-payer pour réparer. À l’heure où le pays cherche à restaurer sa crédibilité auprès des investisseurs, le chantier d’El Menzah est devenu, malgré lui, le stade de toutes les leçons.