Série Niger (5/6). Contrer la malédiction de l’or noir

24/07/2026 – La rédaction de Mondafrique

L’équipe qui prend le pouvoir en juillet 2023 choisit comme Premier ministre un homme ancré à Zinder, Ali Lamine Zeine. Le nouveau pouvoir doit affronter à la fois les sanctions financières et commerciales drastiques de la Communauté économique ouest-africaine, le boycott de la France et les difficultés avec les Chinois de la compagnie pétrolière nationale qui commencent à exporter le brut nigérien. Le gouvernement de transition, pris à la gorge, doit donc en priorité remettre en ordre le cadre du partenariat pétrolier avec la Chine.

Par Paolo Vieira

Les premières actions sont fermes. Niamey commence par expulser trois Chinois responsables de la gestion de la filière pétrolière au Niger. Les grands accords sur l’ensemble de la filière – qu’ils concernent le pipeline (géré par deux sociétés jumelles, la Wapco nigérienne et sa sœur béninoise, filiales de la nationale chinoise), la raffinerie Soraz à Zinder et l’extraction même du pétrole assurée par la  CNPC (China National Petroleum Corporation) – doivent être réexaminés, tant le système du parti au pouvoir les a altérés par des avenants douteux et cachés. Pour ce qui est de Wapco, c’est Mohamed Bazoum, encore ministre, qui a négocié les clauses financières secrètes.

Visite à Cotonou du président Mohamed Bazoum le 14 mars 2023.

Le ministre de la Justice du gouvernement issu du coup d’État prend en charge, avec son collègue du Pétrole, les audits et la révision des contrats de partage de production (qui se sont multipliés avant 2021 au vu de l’abondance du bloc d’Agadem). Le Niger s’engage difficilement dans la reconquête du contrôle de ses ressources minières et pétrolières. Toutes les clauses des contrats passés avec les administrations précédentes sont restées confidentielles et n’ont pas été transmises au nouveau gouvernement. Donc le manque à gagner ou le déficit fiscal subi par le Niger n’est pas encore identifié avec précision et encore moins révélé au public.

Le nouveau Niger, dans les mois qui suivent le coup d’État, est confronté à une sévère pénurie d’essence, provoquée en partie par la dette de quelque 300 milliards de francs CFA accumulée par la Sonidep – la pétrolière d’État du Niger – à l’égard de la Soraz, qui raffine le pétrole et vend le carburant aux distributeurs. La partie chinoise de la Soraz, faute d’être remboursée par la Sonidep, doit au Niger 80 milliards de F CFA d’arriérés d’impôts.

De nouveaux accords, enfin !

À l’extérieur, à Paris en particulier, on se réjouit de ces nuages dans les relations sino-nigériennes et on parie sur une rupture entre le gouvernement de Niamey et la CNPC. C’est effectivement une période difficile. La CNPC, qui commercialise à l’exportation la part nigérienne du brut, ne rapatrie pas les fonds à Niamey où les banques sont pourtant, à ce moment-là, à court de liquidité.

Tout récemment, le 18 mai 2026, la fermeté, la mesure et la patience nigériennes ont payé. De nouveaux accords encadrent désormais le partenariat entre le Niger et la CNPC. Alors qu’auparavant les profits de Wapco résultaient d’un partage occulte entre Patrice Talon et Mohamed Bazoum, le Niger détient désormais 45% de Wapco et il a obtenu la réduction du coût du transfert et du transit du pétrole.

Le directeur de la CNPC Niger, à gauche, le ministre des Affaires étrangères du Niger, à droite et, debout
derrière eux, le Premier ministre du Niger en blanc.

Le Trans-Saharan Gas Pipeline est inclus dans le nouveau programme d’investissement de Pékin au Niger. Il devrait passer non loin de Dosso, dans l’ouest du pays, qui sera dotée d’une raffinerie équivalente à celle de Zinder. Après une année de tensions autour du contrôle des ressources stratégiques et des conditions d’exploitation pétrolière, le Niger et la Chine relancent leur coopération. Le cœur de l’accord repose sur deux projets pétroliers, Dinga Deep et Abolo-Yogou, pour un investissement total de 1 milliard de US $. Selon les autorités nigériennes, ce programme permettra d’accroître la production nationale de 110 000 à 145 000 barils par jour à l’horizon 2029 et de faire progresser le Niger vers la maîtrise de la chaîne de valeur complète.

Un nouveau décollage ?

La donne pétrolière nigérienne change fondamentalement car, comme amorcé par Tandja, elle est pensée et appliquée sur un mode national, régional et international. La Chine reste indispensable mais elle devra côtoyer les Algériens et leur projet de trans-saharienne et, sans doute, d’autres opérateurs pétroliers.

Réunion du comité de pilotage du gazoduc trans-saharien à Alger, le 11 février 2025.

De plus, le Niger se dote d’un nouvel outil pour gérer ses infrastructures pétrolières. Lors du Conseil des ministres du lundi 18 mai, le gouvernement adopte un décret portant création de la Société Nigérienne des Pipelines Intérieurs (SNPI). Cette nouvelle entreprise publique sera chargée de gérer le transport des hydrocarbures par canalisations sur l’ensemble du territoire national. Concrètement, la SNPI est créée sous la forme d’une société anonyme à capital intégralement détenu par l’État. Elle a pour mission la gestion, l’exploitation, la maintenance et la sécurité de tout réseau de transport d’hydrocarbures par canalisations. Elle pilotera également les études de conception, la construction, la modernisation et l’extension des futurs réseaux, précise le communiqué officiel du gouvernement.

Soudure des tuyaux du pipe-line, 2023.

Reprendre le pipe-line

La création de la SNPI s’inscrit dans le cadre du retour du pipeline Agadem-Zinder dans le patrimoine de l’État nigérien. Long d’environ 462,5 kilomètres, cet ouvrage relie le champ pétrolier d’Agadem, dans la région de Diffa, à la raffinerie de Zinder (Soraz) opérationnelle depuis novembre 2011 et destinée à alimenter le marché intérieur en produits raffinés.

Auparavant, ce pipeline était exploité dans le cadre d’un contrat de partage de production (PSC) avec la China National Petroleum Corporation Niger Petroleum (CNPCNP), la filiale nigérienne du géant chinois. Son retour dans le giron de l’État s’effectue via le mécanisme dit du «cost oil», qui prévoit qu’une fois les investissements de l’opérateur amortis, l’infrastructure revient à l’État.

Ce transfert a été acté le même jour que la création de la SNPI. Le ministre nigérien des Affaires étrangères Bakary Yaou Sangaré et le directeur général de la CNPCNP, Zhang Yu, ont signé un protocole de partenariat pétrolier dans ce sens, rapporte le journal gouvernemental Le Sahel. Au-delà du transfert du pipeline, le texte engage les deux parties à restructurer leurs dettes mutuelles dans un délai de six mois. Il faut noter la prééminence du ministère des Affaires étrangères mais aussi la présence du secrétaire général du ministère du Pétrole, mis à cette place sur injonction du chef de l’État du Niger lui-même.

Rivalités et concurrences tous azimuts

Les changements fréquents au ministère nigérien des hydrocarbures traduisent la persistance de rivalités entre les factions au pouvoir. Les proches d’Issoufou très actifs, les militaires soucieux de la mobilisation des ressources pétrolières pour la guerre, les différents réseaux de détournement et d’enrichissement continuent d’exposer le Niger à la malédiction de l’huile noire (Oil Curse).

Véhicule abandonné après une attaque
contre le bloc d’Agadem, le 10 février 2026.

Le système reste aussi exposé aux tensions intérieures et régionales : il continue d’être ciblé par les partisans de Mohamed Bazoum soutenus par l’étranger, qui sabotent régulièrement l’oléoduc, et il est au cœur des rivalités, sans doute sous-jacentes à la pression des groupes djihadistes, entre l’Algérie et le Maroc, qui proposent deux solutions concurrentes de sortie du pétrole, respectivement par la Méditerranée et par l’Atlantique.