Contrairement à l’uranium, dont l’exploitation commence pratiquement dès l’indépendance, le pétrole est apparu au Niger tardivement, lorsque le président Mamadou Tandja a cédé à la Chine une concession détenue auparavant par la major américaine Esso, qui n’en faisait rien. Très vite, la perspective de recettes importantes à court terme déchaîne les passions politiques.
Par Paolo Vieira
Jannik Schritt restitue parfaitement, dans son livre Crude Moves, Political Power in Oil-Age Niger (Göttingen University Press, 2024), la mutation de la jeune démocratie nigérienne en une pétrocratie de fractures. Il raconte la saga de la découverte du brut et de son extraction, jusqu’à la déchéance de Mohamed Bazoum, l’un des artisans de la capture élitaire de la rente pétrolière.
La première pierre de Zinder
L’or noir distord souvent la société par l’afflux d’argent qui crée des bulles de prospérité au milieu de la pauvreté. Le Niger n’aura pas échappé à cette règle. Comme on doit au président Tandja d’être sorti de l’étouffant tête à tête avec la France autour de l’uranium, il faut lui reconnaitre la paternité de l’exploitation de l’huile noire au Niger. (Sur ce sujet, lire du même Jannik Schritt, « Présidents à double visage : politique extravertie et introvertie au Niger à l’ère du pétrole », Review of African Political Economy, 2021.) D’ailleurs, lors de la pause de la première pierre de la raffinerie de pétrole de Zinder, le 27 octobre 2008, le président Tandja est accueilli comme celui qui apporte la prospérité et le progrès à une région délaissée.
L’édification de la raffinerie lui doit beaucoup car il a obtenu de haute lutte que la compagnie publique pétrolière chinoise (CNPC) consente à bâtir cet équipement alors jugé en surcapacité et peu rentable. Petronas et Esso avaient, elles, refusé de s’engager dans l’édification d’une raffinerie quand elles prospectaient le même bloc d’Agadem, découvert en 1975 et jamais exploité. C’est donc la CNPC, pourtant investie dans les blocs du Ténéré et de Bilma, qui reprend finalement le site d’Agadem et accepte de financer la raffinerie.
L’accord entre le Niger et la CNPC, conclu en 2008, va inclure les droits d’exploration et de développement du champ d’Agadem et une raffinerie d’une capacité de 20 000 barils/jour dont la Société nigérienne du pétrole (Sonidep) est aussi actionnaire. Un premier pipe-line de 462 kilomètres est bâti pour acheminer l’huile brute du bloc d’Agadem à la raffinerie de Zinder. Dès 2012, le pari de l’opération est gagnant : l’État en tire 100 millions USD par an, soit 5% du PIB et un peu plus que les revenus provenant d’Areva.
Appétits aiguisés
Mais la bataille politique sous-jacente au succès pétrolier du président Tandja a déjà commencé. Son bras droit Hama Amadou ronge son frein et entend succéder à son aîné en 2009. Par contre, à Zinder, la popularité du pragmatisme et du nationalisme de Tandja, un natif de l’est, est telle qu’on y réclame le Tazartché (« Continuons », le slogan donné à la volonté de maintenir au pouvoir au-delà des deux mandats prévus par la constitution).
La France, qui n’apprécie pas beaucoup Tandja et sa diversification affirmée des partenaires, pour l’uranium comme pour le pétrole, n’est pas fâchée de voir le bureau local de l’Agence française de Développement (AFD, la banque des projets de développement de la France à l’étranger) déclencher, par un audit, un grand scandale qui entachera la fin du mandat du Président, celui des détournements de fonds au ministère de l’Enseignement de base (MEBA).
Le pétrole aiguise les appétits. En 2008, le gouvernement reçoit un bonus de 300 millions USD de la part de la CNPC. Quand Tandja, quelques semaines plus tard, est fêté à Zinder, il scelle aussi la convergence de son parti, le Mouvement national pour la société du développement (MNSD), l’ex parti unique, avec la CDS-Rahama, la force démocratique dominée par les acteurs politiques de Zinder. L’ancienne capitale du Niger est donc bien la tribune idéale pour demander un changement constitutionnel permettant d’ouvrir la porte à un troisième mandat du président Tandja.
Mamadou Tandja à droite.
Fracture au sein de l’ex-parti unique
La voie est d’autant plus libre que Hama Amadou est évincé de la Primature par un vote de défiance de l’Assemblée et échoue en prison en juin 2008. À sa libération, beaucoup plus tard, l’ancien Premier ministre prendra acte de la fracture définitive du MNSD dont il était l’un des leaders historiques et créera son propre parti, le Mouvement Démocratique Nigérien pour une Fédération Africaine, le MODEN-FA Lumana.
Au fur et à mesure que le mouvement du Tazartché prend de l’ampleur, les partis traditionnels s’inquiètent. Coutumier des retournements, Mahamane Ousmane, le chef de la CDS-Rahama, se sépare de Tandja et rejoint la mouvance de l’opposition, baptisée Coordination des Forces pour la Démocratie et la République. Cette dernière déclenche grèves et manifestations et en appelle à la communauté internationale, qui se montre bienveillante à son égard. La manœuvre de Tandja est analysée comme un projet de dictature destinée à accaparer les revenus du pétrole dont l’extraction n’a pourtant pas encore commencé.
Le passager mandchou
Le président Tandja radicalise alors sa position vis-à-vis de l’Occident, d’autant plus que la Chine lui offre une solution alternative plus constructive que les perpétuelles conditionnalités et critiques de l’AFD et de l’Union européenne. En réalité, par cette démarche, Pékin, plus que de s’approprier mines d’uranium ou champs pétroliers, entend prévenir, en cas de départ de Tandja, un basculement diplomatique au profit de Taiwan, comme ce fut déjà le cas dans les années 1990.
En 1992, le Premier ministre d’alors, Cheffou Amadou, avait déjà rompu avec la République populaire de Chine. Son objectif était de résoudre l’impasse budgétaire pour éviter le retour au pouvoir de l’ancienne élite dirigeante. Pour cela, il contracte un emprunt auprès d’une banque taïwanaise aux aguets. La garantie de Taïwan étant «nécessaire pour signer des accords de prêts entre le gouvernement du Niger et la banque», il fallait d’abord que le Niger reconnaisse diplomatiquement Taïwan. Un succès à mettre à l’actif de la «diplomatie taïwanaise du chéquier».
en partant de la droite), lors d’une visite en Chine.
Le Niger a d’abord bénéficié d’un prêt de 50 000 000 US$ et ensuite d’un prêt complémentaire de 10 000 000 US$, avec le feu vert du général Ali Saibou alors à la tête du pays. Ibrahim Mainassara Baré (1996–1999), l’auteur du coup d’État du 27 janvier 1996, va par la suite décider le rétablissement des relations diplomatiques avec la RPC. Dans ce cadre, Pékin est mobilisé pour résoudre le problème d’approvisionnement en eau de la ville de Zinder, où le général Baré avait du mal à se faire accepter. Ce choix n’était pas fortuit. D’abord, cette ville était le fief du Président Mahamane Ousmane que le général Baré venait de renverser en 1996. Ensuite, le problème d’eau de la ville, prioritaire pour les Zindérois, n’avait jamais été réglé par les gouvernements précédents.
Pour s’assurer de la loyauté du Niger à son égard, la grande Chine participe depuis longtemps au maintien au pouvoir de ses alliés et contrarie ainsi la France. Paris, d’ailleurs, reste sans doute l’un des acteurs de l’assassinat du président Baré. C’est l’hypothèse d’Olivier Vallée dans son livre Pouvoirs et politiques en Afrique (Collection Société, Éditions Desclée de Brouwer, 1999). Kountché était « l’ami de Pékin » et la rupture avec ce pays sous le régime de transition en 1992 a d’ailleurs été dénoncée par les tenants de l’ancien régime. Mamadou Tandja s’est inscrit, lui, dans le « souverainisme » du général Kountché.
Retour aux mauvaises pratiques
Le 18 février 2010, le président Tandja est renversé par le commandant Salou Djibo, qui suspend la Sixième République et met le Président aux arrêts. Salou Djibo souhaite faire du Niger un exemple de démocratie et de bonne gouvernance, les deux mantras des bailleurs de fonds internationaux. Des élections s’en suivent qui voient revenir au pouvoir le PNDS-Tarayya de Mahamadou Issoufou, un ancien ingénieur des Mines qui a fait carrière à l’ombre d’Areva avant de fonder le parti socialiste nigérien. Le natif de Tahoua, la région haussa traditionnellement rivale de Zinder, est encore très actif aujourd’hui dans les coulisses du régime qui a renversé son dauphin longtemps choyé, Mohammed Bazoum.
Le régime socialiste nouvellement élu en mars 2011 rétablit immédiatement les relations habituelles avec le FMI, la Banque mondiale et la France. Il leur assure qu’avec lui, l’argent du pétrole servira à construire des écoles et que la corruption sera combattue à travers diverses structures dédiées (le Bureau Informations-Réclamations, Lutte contre la Corruption et le Trafic d’Influence, la Haute Autorité de Lutte Contre la Corruption et les Infractions Assimilées, toutes organisations restées lettre morte).
Autant ce fut la liesse à Zinder quand Tandja posa la première pierre de la raffinerie, autant ce fut l’émeute lorsqu’Issoufou, le 28 novembre 2011, vient l’inaugurer. Il faut dire qu’il n’était pas très habile. Aucun ressortissant de la région de Zinder ne figurait parmi les 9 directeurs de la jeune Société de la Raffinerie à Zinder (Soraz). La société civile se mobilisa contre Issoufou à travers le Mouvement Populaire pour la Pérennisation des Actions du Développement (MPPAD) célébrant Tandja, le père de l’or noir au Niger. Derrière cette organisation de la société civile se trouvait Dan Dubai, riche homme d’affaires et promoteur du Tazartché, aussitôt emprisonné. Pour le contrer et retrouver un peu de popularité à Zinder, Issoufou procéda à de nombreuses distributions d’argent au sein des gangs de la ville connus sous le nom de Palais.
Vaines espérances et captation de la rente
Mais le pétrole avait déjà considérablement affecté les comportements politiques et polarisé les régions et les classes sociales du pays. Les délais entre l’exploration des gisements pétroliers et la mise en production avaient suscité de nombreuses attentes des plus démunis tandis que se déployaient les stratégies de captation des élites militaires, technocratiques et politiques, soutenues ou combattues par les notables régionaux. De même que le pétrole, encore enfoui dans le sol, avait stimulé plus l’ambition politique de Tandja que sa soif d’argent, la production imminente de brut et la construction d’un pipeline de plus de 1950 kilomètres confortent Issoufou dans une dérive autoritaire et corruptrice, sous le prétexte de lutter contre les groupes armés non-étatiques.
Hama Amadou quitte le gouvernement dirigé par Issoufou, qui se lance dans la traque et le harcèlement de ceux qui l’ont pourtant soutenu contre Tandja. Entre arrestations de masse d’activistes, de journalistes et d’opposants politiques, interdiction systématique de manifester et coupures d’internet, les libertés d’expression, de manifestation, d’association et de vie privée ne sont désormais plus garanties au Niger.
La société civile, les partis politiques, les militaires proches de Salou Djibo réalisent qu’ils ont servi de marchepied au PNDS et à une clique de fonctionnaires qui enrégimentent la société et endettent la République pour mieux s’enrichir. Instruit par la tentative ratée de troisième mandat de Tandja, Issoufou fabrique l’arrivée à la présidence de Bazoum. Ce dernier, étranger à l’ouest comme à l’est du pays (bien que longtemps député de la circonscription spéciale de Tesker, désertique), mal élu, sans soutien militaire, fragilise encore davantage la septième République. Dans le nouveau gouvernement, Issoufou confie le pétrole à son fils et les scandales prospèrent.
À suivre : Contrer la malédiction de l’or noir.
