Série Niger (2/6). Histoire d’une relation radioactive avec la France

21/07/2026 – La rédaction de Mondafrique

Dans l’épisode 2 de notre série sur le Niger à la reconquête des ressources de son sous-sol, Mondafrique rappelle l’histoire tumultueuse des relations avec l’ancienne puissance coloniale autour de l’exploitation de l’uranium.

Par Paolo Vieira

L’actualité a fait de l’uranium l’objet majeur et inédit du conflit entre le gouvernement nigérien issu du renversement de Mohammed Bazoum, le 26 juillet 2023, et la France du président Macron. Ce dernier, dès le lendemain de la déchéance de Mohammed Bazoum, décide d’instrumentaliser Orano, la société publique française qui exploite l’uranium. Le personnel expatrié d’Orano quitte le pays immédiatement et abandonne la partie nigérienne, devenue, dès lors, seule maitresse de l’exploitation, mais dans un contexte politique, financier et technique hostile. À Paris, la réaction de la population nigérienne et du nouveau pouvoir à l’égard d’Orano est attribuée au sentiment anti-français qui serait suscité par la Russie et des agitateurs à sa solde.

En réalité, l’exploitation des ressources uranifères du Niger par la France s’insère dès l’origine dans le schéma colonial d’exploitation monopoliste d’une ressource naturelle, que les avatars du complexe militaro-civil nucléaire chercheront à prolonger (lire à ce sujet Yulek Murat, Saim Karabulut and Ali Osman Karc, “On Economic Security and the Political Economy of Neocolonialist Capitalism: The Case of France and Niger’s Uranium Resources,” dans Capitalism at a Crossroads, Springer Studies, Alternative Economics, 2023). À présent, se dessine la nouvelle architecture de l’exploitation et de la valorisation de l’uranium nigérien que les plaintes multiples d’Orano auront involontairement contribué à façonner.

Janvier 1956, première mission du Commissariat à l’énergie atomique dans l’Aïr (Photo Areva).

Au début était l’atome

Il ne faut cependant pas considérer la récente séquence d’incidents avec Orano comme l’irruption d’une tempête de sable dans un désert tranquille. Politiquement, l’uranium nigérien est depuis longtemps radioactif tant il démontre la constance de l’hégémonie du complexe nucléaire français sur le nord du pays. Du côté nigérien, les dirigeants successifs tenteront, avec peu de succès, de desserrer l’étau imposé au pays par la stratégie atomique et énergétique de l’État français. L’exploitation minière sans précautions du septentrion saharien, fief historique du nomadisme touareg traditionnel, bouleverse les fragiles relations sociales et économiques locales.

Tout commence en 1968 avec la Somaïr (Société des mines de l’Aïr) qui, en 1971, produit déjà 400 tonnes métriques d’uranate. Deux conventions président à l’exploitation des mines de la Somaïr et de la Cominak, la petite sœur de la précédente. La convention relative aux conditions d’établissement et de fonctionnement de la Société des mines de l’Aïr est signée entre cette dernière et la République du Niger en 1968. La convention concernant la Compagnie minière d’Akouta (Cominak) sera signée plus tard, en 1974. Ces deux conventions ont les mêmes caractéristiques : elles sont de longue durée (respectivement vingt et vingt-cinq ans au départ, adossées à des concessions du sous-sol encore plus longues) et elles lient juridiquement le Niger à des conditions plus avantageuses pour le partenaire français. Aucune disposition n’est prise en faveur du développement local, de l’environnement et de la santé des populations et travailleurs miniers.

Premiers travaux miniers à Arlit, 1966 (Photo Areva).

Il faut souligner que l’État nigérien n’a pas de relations contractuelles directes avec le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA). Ses relations passent par les sociétés de droit privé où il est représenté à travers des offices ou des sociétés, grâce à la création de la SOPAMIN, une société anonyme d’État qui gère les participations du Niger dans les sociétés d’exploitation minières opérant dans le pays. La SOPAMIN a aussi pour mission de commercialiser les substances minières, achetées, en ce qui concerne l’uranium, auprès de la Somaïr et de la Cominak, et, pour l’or, auprès des orpailleurs. Les revenus de la SOPAMIN proviennent donc essentiellement de la revente des deux minerais. La surveillance, par l’État, de sa comptabilité se doit donc d’être vigilante.

Clé de partage non respectée

Il y a un an, le 19 juin 2025, le gouvernement du Niger reprend le contrôle de sa part dans la gestion de l’uranium en réintégrant la Somaïr dans le secteur public. Les autorités décident de détenir l’intégralité des actions de la Somaïr, dont plus de 63% étaient jusque là la propriété de la société française Orano, l’ex-Areva. Dans son communiqué, le conseil des ministres précise que les actions et le patrimoine de la Somaïr « sont intégralement transférés, en toute propriété, à l’État du Niger». La Teloua Safeguarding Uranium Mining Company (TSUMCO SA) remplace la Somaïr.

Cette décision est l’occasion pour l’État de rappeler que l’opérateur français Orano n’a pas respecté la clé de  partage de la production de l’uranium. De la date de démarrage de l’exploitation, en 1971, jusqu’en 2024, la production commercialisée est de 80 518 tonnes d’uranium naturel. L’extraction de l’uranium naturel permet d’obtenir les ressources fissiles nécessaires à la fabrication du combustible nucléaire. Le minerai, dont la teneur est de 1 à 200 kg d’uranium par tonne (TU), est extrait des mines, souterraines ou à ciel ouvert. Il est ensuite concentré pour former le « yellowcake », une pâte jaune dont la teneur est d’environ 750 kg par tonne. Au Niger une grande partie de l’uranium naturel est transformé en yellow cake.

Les trois mines d’Orano au Niger avant 2023.

Sur la production totale vendue de 1971 à 2024, « Orano en a enlevé 86,3%, tandis que la SOPAMIN n’en a commercialisé que 9,2%», indique le communiqué du conseil des ministres cité plus haut. Niamey reproche aussi à Orano d’avoir, après le coup d’État de 2023, « entrepris plusieurs actes visant à arrêter les travaux d’exploitation au niveau de la Somaïr », parmi lesquels le rapatriement de « tous les ressortissants français travaillant à la Somaïr, abandonnant ainsi leurs postes sans préavis » et la déconnexion du système informatique de la mine du réseau global du groupe. Mais bien avant le coup d’État, c’est Mohamed Bazoum qui avait retiré à Orano le permis d’Imouraren, l’une des plus importantes réserves d’uranium du continent. Les nouvelles autorités du pays n’ont fait que révéler l’échange inégal avec la France, qui n’a jamais évolué, sans doute en raison du caractère stratégique de l’uranium pour la galaxie nucléaire tricolore, de la bombe à EDF. (Pour approfondir, voir Doudou Sidibé, « la renégociation du partenariat entre Orano et l’État du Niger en 2013, relations avec les parties prenantes et politique RSE », 15e conférence annuelle Atlas-AFMI, mai 2025, La Rochelle.)

Cycles de spoliation

En 1972, le premier président du Niger (1960-1974), Diori Hamani, élu contre son rival avec le soutien du général de Gaulle, souhaite, avec la hausse des prix de l’énergie constatée alors, obtenir  une meilleure rémunération de l’uranium, la seule ressource fossile exploitée industriellement au Niger. Innovant, il propose  l’indexation de l’uranium de son pays sur le prix du kilowattheure d’électricité en France (encore produit largement par des centrales à fuel). Cela va lui coûter cher. Yves Guena, le ministre de l’Industrie refuse, alors même que le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) vient d’entrer dans la course à la production d’électricité à base d’uranium. En avril 1974, alors qu’une dernière rencontre en vue d’un compromis est fixée entre Yves Guena et le président du Niger, ce dernier est renversé par le général Seyni Kountché qui prend le pouvoir lors du long weekend pascal précédant le rendez-vous avorté.

Diori Hamani avec le général de Gaulle, le 30 septembre 1961.

D’autres facteurs de ce coup d’État auraient été le rapprochement récent entre Hamani et son voisin libyen Mouammar Kadhafi ainsi que la crise alimentaire qui a fait suite à la sécheresse de 1973-1974 au Sahel. Après cet épisode brutal, qui ne choque pas outre mesure malgré la francophilie de Diori Hamani, et à la faveur de l’intérêt renouvelé pour l’uranium sous l’effet du choc pétrolier, Cominak et Somaïr creusent en profondeur et investissent dans des équipements. Les quantités extraites étant de plus en plus importantes, il faut également construire des routes, acheter des camions et ravitailler les sites, notamment en vin rouge. On parle d’un boom nigérien avec un prix du kilo d’uranate qui bondit de 5000 francs CFA avant le renversement de Diori Hamani jusqu’à 24 500 francs CFA en 1980. Cet apport de ressources va aggraver le désintérêt de la publique pour la paysannerie et réduire un peu plus l’accumulation du capital à partir de la terre. L’arachide, à la base de l’économie nigérienne, décline.

Pour solde de tout compte et afin de faire oublier la famine et la sécheresse des années 1970, l’État exonère d’impôts les paysans. Les finances publiques nigériennes mettront très longtemps à retrouver leur équilibre suite à cette compression de l’assiette fiscale rurale. Et cela d’autant plus que la contribution de l’uranium au budget de l’État reste très faible, pendant que la charge de la dette extérieure dévore les ressources fiscales et douanières. Une relation asymétrique entre la France et le Niger s’installe, suscitant de multiples distorsions dans la société nigérienne, à commencer par les effets de l’exploitation de l’uranium sur les Touareg, sous-employés dans les sites du nord et affectés, avec leur bétail, par la pollution radioactive.

En dessous du prix mondial

Malgré les nouvelles conventions signées en 2006 entre la multinationale française et le Niger, l’uranium reste valorisé à un prix trois fois inférieur au prix mondial, c’est-à-dire 42 euros/kg en 2013 alors que le prix sur le marché international peut monter jusqu’à 187 euros la même année. Les redevances sont à peine de 100 millions d’euros par an, ce qu’un autre Président du Niger, le socialiste et haut cadre du secteur Mahamadou Issoufou, dénoncera plus tard comme insuffisant. Il regrettera aussi, dans la même veine, un partenariat déséquilibré profitant surtout à la minière française. Juste après son accession au pouvoir, en mars 2011, un communiqué du conseil des ministres  déplore : « Le partenariat dans l’exploitation de l’uranium est très déséquilibré en défaveur du Niger, et ce depuis 41 ans d’exploitation de ce minerai… Ce déséquilibre est corroboré par le fait que les recettes tirées de l’uranium ne représentent que 5% des recettes du budget national ». Avant d’être élu président, Issoufou a été directeur des Mines du Niger. À ces fonctions, il avait déploré le manque de contrôle de son pays sur l’exploitation de l’uranium.

Avant lui, Mamadou Tandja, de 1999 à 2010, avait déjà commencé à remettre en cause le partenariat exclusif avec Paris en libéralisant le secteur et en ouvrant à des compétiteurs extérieurs l’accès aux permis miniers. Il avait aussi engagé des négociations en vue de l’augmentation du prix d’achat de l’uranium par Areva. L’accord finalement trouvé n’a pas contribué à le rendre populaire auprès du président Sarkozy ni de l’intelligentsia française. En 2011, les successeurs du président Tandja délivrent, en sus des 6 permis octroyés à Areva, plus d’une centaine d’autres, permettant à des investisseurs notamment chinois et canadiens de participer à la mise en valeur des ressources fossiles et minières du Niger.

Mamadou Tandja, de dos (à gauche, en boubou blanc), salue Anne Lauvergeon, de face, lors d’une visite à Niamey
de Nicolas Sarkozy (de dos, à droite), le 27 mars 2009.

Mamane Sani Adamou a bien résumé la situation lors d’une conférence publique organisée par Alternative en 2007 : «la contribution du secteur minier, principalement de l’uranium, aux recettes budgétaires était insignifiante sous la Première République : 1,3 milliard en 1973 et 1,7 milliard en 1974, redevances et dividendes confondus. Sous la junte militaire de Kountché, l’uranium alimente le budget avec une redevance culminant à 24 milliards CFA soit environ 40% des recettes budgétaires en 1979. Mais cela est plus lié à l’augmentation de la production consécutive à l’ouverture d’une seconde mine qu’à l’envolée des prix ou qu’à la meilleure contribution du groupe atomique français. De plus, à partir de 1980, avec le retournement du marché de l’uranium, on enregistre une baisse drastique des recettes qui passeront de 18,8 milliards, soit 25,68% des recettes publiques, à 5,39 milliards en 2002, soit seulement 3,35% des rentrées budgétaires.»

Dans les années 1980 et 1990, l’ambitieux programme public d’investissements en infrastructures initié à la fin de la décennie 1970 tourne court et le pays se lance dans une politique d’endettement auprès des banques commerciales et des institutions financières internationales. Le cycle de la spoliation plonge le Niger dans une série d’accords de 13 programmes financiers avec le Fonds monétaire international. Cette dépendance aux injonctions des institutions de Bretton Woods n’a jamais cessé. La volonté exprimée par le nouveau régime de Niamey de valoriser ses ressources minières tend aussi à rétablir ses équilibres financiers et à réduire sa fragilité face aux marchés des capitaux, tant internes qu’externes. En effet, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, le choc des sanctions imposées par la CEDEAO sous la pression du président Macron a finalement incité les gouvernants à se protéger des manœuvres d’opérateurs miniers comme Orano par une meilleure autonomie.

À suivre (3/6): Malgré la dispute sur l’uranium, l’horizon s’éclaircit