Qui est vraiment le pays le plus industrialisé d’Afrique ?

04/06/2026 – La rédaction de Mondafrique

La Banque africaine de développement (BAD), l’Union africaine et l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) viennent de publier leur nouvel Indice africain de l’industrialisation. Surprise, le Maroc arrive en tête devant l’Afrique du Sud et l’Égypte. Plus étonnant encore, Maurice devance l’Algérie. Mais comment est-ce possible ?

Par Maïssata Koné-Dubois

L’industrie selon la BAD

Pour comprendre ce bien étrange classement, il faut d’abord connaître ce que la BAD et l’ONUDI entendent par industrie. Pour le commun des mortels, la réponse paraît évidente : être un pays industrialisé suppose d’avoir les moyens de sa souveraineté en possédant des usines, des raffineries, de la pétrochimie etc. Mais ce n’est pas la définition retenue par les auteurs de l’Africa Industrialisation Index. Les critères choisis reposent sur des indicateurs de performance manufacturière : valeur ajoutée industrielle, exportations de produits manufacturés, diversification des exportations, montée en gamme technologique ou encore emploi manufacturier. En clair, une usine de conserve de thon appartient à la même catégorie qu’une raffinerie !

Le piège du « par habitant »

Mais la définition même de l’industrie n’est pas le seul biais de ce classement. Des choix méthodologiques en apparence anodins sont en réalité tout à fait singuliers, comme celui du recours au calcul par habitant. Pour mesurer la performance industrielle, l’indice utilise donc la valeur ajoutée manufacturière par habitant et les exportations manufacturières par habitant.

À première vue, sur le papier, ça ne paraît pas totalement incongru ; dans les faits en revanche, cela favorise mécaniquement les pays les moins peuplés. Prenons un exemple simple. Une petite économie qui exporte quelques milliards de dollars de textile, de produits alimentaires transformés ou de matériel médical pour une population d’un million d’habitants obtiendra un excellent score. À l’inverse, un géant démographique de plus de 200 millions d’habitants devra produire des volumes considérables pour atteindre le même résultat.

Sous cet angle, Maurice part avec un avantage évident. À l’inverse, des pays comme le Nigeria sont pénalisés par leur taille démographique. Pourtant, ce dernier abrite aujourd’hui certaines des infrastructures industrielles les plus importantes du continent, à commencer par la raffinerie Dangote, l’un des plus grands complexes industriels jamais construits en Afrique. Donc, pour se retrouver à la tête d’un tel classement, il vaut mieux être une petite économie exportatrice d’huile d’olive qu’un géant industriel de 230 millions d’habitants !

Retenir le critère « par habitant » est un choix politique qui répond davantage à une logique de développement qu’à une logique de puissance. S’il permet de comparer des pays de tailles très différentes, il tend aussi à minimiser le poids des grands projets industriels structurants.

Le piège de la bonne gouvernance

Mais ce n’est pas le seul biais de cet indice. Il évalue aussi l’environnement dans lequel cette « industrie » évolue. Parmi les 19 indicateurs retenus figurent : l’inflation, l’endettement, la sécurité, l’État de droit, la bonne gouvernance ou encore l’accès au crédit. Des critères importants pour le développement économique mais qui n’ont qu’un lien très indirect avec l’activité industrielle elle-même.

Une baisse de l’inflation ne produit pas une tonne supplémentaire d’acier. Une amélioration de l’État de droit ne raffine pas un baril de pétrole. Une réduction de la dette publique ne fabrique ni engrais, ni ciment, ni machines-outils et même une augmentation de la dette publique peut être liée à des investissements importants dans le tissu industriel.

« État de droit » et « bonne gouvernance » ne sont pas des notions neutres ni objectives, de plus elles sont difficilement mesurables. Cependant, depuis plusieurs décennies, elles sont promues par les institutions financières internationales, FMI et Banque mondiale. Elles font partie de l’agenda d’une politique libérale au prétexte que de bonnes institutions favoriseraient mécaniquement le développement économique.

Pourtant l’histoire de l’industrialisation mondiale raconte une autre histoire. Les États-Unis du XIXe siècle, la Corée du Sud des années 1960 ou encore la Chine des années 1980 n’auraient pas obtenu des notes exemplaires dans les classements contemporains de gouvernance. Cela ne les a pas empêché de devenir des puissances industrielles. En intégrant ces critères dans son calcul, l’indice mesure donc une certaine conception du développement plutôt qu’une valorisation de l’industrie. Tout dépend des critères retenus mais rien n’interdit de choisir d’autres définitions.

Et si l’on mesurait la puissance industrielle ?

Un classement qui ne prendrait en compte que les capacités industrielles — sidérurgie, raffinage, engrais, pétrochimie, etc. — donnerait un résultat fondamentalement différent et serait surtout beaucoup plus proche de la réalité. Avec une telle approche, le Maroc ne serait pas premier mais arriverait derrière l’Égypte, l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Algérie. Maurice, malgré les performances remarquables de son secteur manufacturier exportateur, disparaîtrait des premières places.

Au fond, la véritable question n’est donc pas de savoir si Maurice mérite ou non sa place. Elle est de savoir pourquoi ces critères là ont été retenus ? Car l’industrialisation ne se mesure pas à la diversification des exportations et à la qualité de l’environnement économique. Aucun pays n’a bâti sa souveraineté industrielle donc sa puissance en mettant de l’huile d’olive en bouteille !

D’ailleurs, la BAD elle-même reconnaît l’ampleur du chemin qu’il reste à parcourir : « Si la valeur ajoutée manufacturière du continent a progressé ces dernières années, l’Afrique représente encore moins de 2 % de la production manufacturière mondiale et seulement 1,4 % des exportations mondiales de produits manufacturés. Surtout, la valeur ajoutée manufacturière par habitant demeure inférieure à son niveau d’avant 2014, preuve que la transformation industrielle du continent reste largement inachevée. » La messe est dite ! Et ce n’est certainement pas avec ce type de classement que l’industrie africaine progressera…

Africa Industrialisation Index :
1-Maroc (score 0,8415 point)
2-Afrique du Sud (0,8396)
3-Egypte (0,7827)
4-Tunisie (0,7760)
5-Maurice (0,6731)
6-Algérie (0,6661)
7-Eswatini (0,6509)
8-Sénégal (0,6368)
9-Namibie (0,6295)
10-Côte d’Ivoire (0,6173)
11-Kenya (0,6058)
12-Gabon (0,6021)
13-RD Congo (0,5987)
14-Nigeria (0,5914)
15-Botswana (0,5853)
16-Ouganda (0,5822)
17-Guinée équatoriale (0,5767)

18-Ghana (0,5735)
19-Zambie (0,5703)
20-Libye (0,5552)
21-Cameroun (0,5547)
22-République du Congo (0,554)
23-Tanzanie (0,5530)
24-Bénin (0,5519)
25-Togo (0,5479)
26-Lesotho (0,5378)
27-Seychelles (0,5364)
28-Zimbabwe (0,5343)
29-Angola (0,5338)
30-Djibouti (0,5335)
31-Ethiopie (0,5265)
32-Rwanda (0,5242)
33-Mozambique (0,5203)
34-Mauritanie (0,5130)
35-Mali (0,5100)
36-Burkina Faso (0,5043)
37-Cap-Vert (0,4970)
38-Madagascar (0,4912)
39-Malawi (0,4854)
40-Niger (0,4835)
41-Guinée (0,4675)

42-Liberia (0,4629)
43-Soudan (0,4565)
44-Tchad (0,4374)
45-Sierra Leone (0,4371)
46-Somalie (0,4324)
47-Centrafrique (0,4319)
48-Comores (0,4278)
49-Eryrhrée (0,4188)
50-Gambie (0,4120)
51-Guinée-Bissau (0,4115)
52-Burundi (0,4061)
53-Soudan du Sud (0,3768)
54-Sao Tomé-et-Principe (0,3747)