Un an après la nationalisation de la Somaïr, le groupe nucléaire français Orano accumule les contentieux avec le gouvernement du Niger, quitte à tricher avec les dates de ses déboires pour les imputer aux seules autorités issues du coup d’État. Reste que, malgré la crise franco-nigérienne, l’horizon semble se dégager. Au-delà de la reprise en main de la société d’Arlit, le gouvernement a créé une nouvelle entité, la Timersoi national uranium company, destinée à participer à l’exploitation de nouveaux sites uranifères et associée, pour cela, à une filiale de la société d’État russe Rosatom.
Par Paolo Vieira
Crise franco-nigérienne
Au premier chef, Orano accuse la nouvelle équipe au pouvoir de l’avoir spolié de la mine géante d’Imouraren, présentée comme devant devenir la plus grande du continent. Or c’est en fait Mohamed Bazoum qui a retiré sa licence d’exploitation à la multinationale française en juin 2023. Il lui enlevait ainsi une épine du pied car Imouraren n’était qu’un bluff dont Areva, devenue Orano, a le secret (voir, sur ce sujet, l’article de Libération.) Difficile de ne pas penser au précédent de la mine d’uranium fantôme achetée très cher en RCA, à l’origine du retentissant scandale Uramin, qui a fait perdre à Areva plus de 2,6 milliards d’euros.
En août 2013, après la chute des cours de l’uranium consécutive à la catastrophe de Fukushima, Areva avait suspendu sine die la mise en valeur, à peine entamée, du site d’Imouraren, qui avait été mis sous cocon. Elle avait licencié en mars suivant 170 des 220 salariés travaillant sur le projet dans le cadre d’un plan social. Malgré la remontée des cours observée des années plus tard, et ses promesses réitérées, l’industriel français n’a jamais redémarré les travaux. C’est ce qui a finalement conduit Mohamed Bazoum à lui retirer son permis.
Imouraren n’intéresse pas davantage les nouveaux entrants de l’industrie minière nigérienne. Depuis les années Tandja, deux compagnies chinoises, dont la China National Nuclear Corporation (CNNC), extraient aussi de l’uranium à Azelik, toujours dans le nord. Cette mine à ciel ouvert a demandé d’importants capitaux et CNNC a jugé, en 2014, l’aventure insuffisamment rentable au regard des quantités produites. À partir de 2020, les perspectives s’améliorent avec la hausse importante des prix mondiaux. Cependant, en raison de la lourdeur de ses engagements miniers et pétroliers, la Chine ne souhaite alors participer ni à l’évacuation du stock de yellow cake revendiqué par Orano, ni au remplacement d’Orano sur Imouraren.
L’autre dossier sensible est celui de la propriété des tonnes d’uranate extraites et bloquées depuis 2023. Le gouvernement affirme vouloir restituer à Orano la part qui lui revient de l’uranium stocké avant son départ. Cependant Paris n’en démord pas et alimente alors une campagne sur l’irresponsabilité des autorités qui acheminent l’uranium d’Arlit vers l’aéroport de Niamey, en vue de son embarquement à partir de Lomé. Le blocage de la frontière avec le Bénin interdit l’acheminement de cet uranium par la voie maritime usitée jusqu’au coup d’État. Il empêche l’exportation du yellow cake et complique l’importation des intrants nécessaires à l’extraction. Devant les menaces sur son flanc sud, malgré l’ouverture de la frontière du côté béninois, le président Tiani persiste à la garder fermée. Les toutes récentes négociations bénino-nigériennes sur la levée du blocage des passages transfrontaliers pourraient attester d’une volonté de reprise de l’évacuation de l’uranium par cette voie.
À la recherche d’un passage
Pour tenter de faire sortir le minerai du pays, on a vu refleurir ces derniers mois les pratiques anciennes et les trafics d’influence chers aux acteurs politiques. Mahamadou Issoufou, qui s’est rapproché du pouvoir togolais, se pose en intermédiaire. Le Togo voisin se dit disposé à ouvrir son port à l’uranium nigérien. Selon Afrique Intelligence (juin 2026), Antoine Lékpa Gbegbeni, le ministre togolais de l’Agriculture, met alors au point avec le général Tiani les détails de la transaction. « Les bases d’un plan prennent forme : le minerai doit être acheminé d’Arlit vers la capitale nigérienne puis transporté par voie terrestre jusqu’au port de Lomé. Les près de 1 000 t de concentré d’uranium seront ensuite expédiées vers la Russie et la Biélorussie.» Informé, le président Macron intervient pour dissuader son homologue togolais en revendiquant la propriété du stock de yellow cake.
Image satellite Wamaps, 7 décembre 2025.
Bien que présent au Niger, le russe Rosatom, complément indispensable à la filière nucléaire française dont il recycle les milliers de tonnes de déchets extrêmement dangereux, se défausse sur la Biélorussie comme éventuel lieu de réception de l’uranium de la Somaïr, bien que toujours décidé à participer ultérieurement à la production d’énergie nigérienne à base d’uranium local.
Pour sortir de l’impasse du stock stérile de yellow cake, le général Tiani fait finalement appel à Global Atomic, la dynamique compagnie canadienne qui anticipe la poursuite de la hausse des cours de l’uranium en 2027-2028. Elle propose au chef de l’État le corridor algérien comme option logistique pour Dasa, sa mine d’uranium au Niger. La compagnie canadienne estime que le récent renforcement de la coopération entre Niamey et Alger pourrait ouvrir un nouveau corridor commercial entre le projet Dasa et la Méditerranée.
L’arrivée au pouvoir du nouveau président béninois Romuald Wadagni pourrait aussi permettre de relancer la coopération avec les voisins sahéliens, ce qu’a esquissé le Premier ministre nigérien Ali Lamine Zeine en saluant un signal d’ouverture après plusieurs années de tensions entre Cotonou et Niamey. La révision concomitante des modalités de passage du pétrole brut nigérien à travers l’oléoduc géré par la WAPCO pourrait ainsi accompagner une reprise de l’exportation de l’uranium à partir du port de Cotonou (voir épisodes 4 et 5 sur le pétrole).
L’essor du sous-sol
Dans tous les cas, l’industrie minière de l’uranium du Niger sort assainie de l’auto-éviction d’Orano. Le ministre des Mines nigérien, le colonel Abarchi Ousmane, a qualifié par ce triste triptyque l’ère Orano : désolation, pollution, exploitation. Global Atomic a saisi l’opportunité ainsi offerte pour s’imposer sur le marché nigérien et elle compte profiter des unités de transformation de l’ex-Somaïr. Le 19 décembre 2025, la société canadienne a officialisé la signature d’un contrat important avec un client européen stratégique pour trois ans d’achat d’uranium à partir de 2026. Le nom du pays n’a pas été révélé. Cet accord de fourniture s’inscrit dans une série de trois contrats, dont un avec un partenaire américain.
l’avancée des travaux sur le site de Dasa, le 18 mai 2026.
Pas fâchés de voir les Russes et les Chinois opter pour la prudence dans le bras de fer franco-nigérien, les États-Unis avalisent l’accord passé avec Global Atomic. Le ministre des Affaires étrangères Yaou Sangaré a donné à Paul Houston, de l’ambassade américaine à Niamey, les garanties demandées sur la destination de l’uranium qu’entend exporter Global Atomic. Il se peut qu’une partie du stock disputé de l’ex Somaïr soit concerné par cette transaction. Avec la remontée des prix de l’uranium et une demande appelée à croitre, le projet Dasa de Global Atomic pourrait aider le Niger à regagner du terrain après une décennie de baisse de sa production.
Situé dans la région d’Agadez, le gisement de Dasa est opéré par SOMIDA, une société de droit nigérien détenue à 80 % par Global Atomic et à 20 % par l’État nigérien. Autorisé en 2020 et en développement actif depuis novembre 2022, le projet peut livrer 68,1 millions de livres d’uranium sur environ 24 ans, selon une étude de faisabilité publiée en 2024. Il bénéficie d’un environnement de prix structurellement favorable. Le cours de l’uranium au comptant s’établissait à 86,35 dollars la livre en avril 2026, contre environ 51 dollars à la fin du premier semestre 2023. Les prix à long terme ont même atteint environ 90 dollars la livre au premier trimestre 2026, alimentés par des perspectives de demande mondiale nettement orientées à la hausse. Global Atomic offrira également à Niamey des passerelles avec la Turquie, où le groupe canadien détient 49% de la société de production d’oxyde de zinc Befesa Zinc S.A.U.
Acteur clé pour satisfaire la demande européenne
Avec des réserves importantes de combustible nucléaire, le Niger reste un acteur clé pour satisfaire la demande croissante d’uranium en Europe. Dans ce contexte, les projets nigériens comme la mine Dasa jouent un rôle essentiel. En parallèle, des initiatives comme le projet Azelik contribuent à consolider la position du pays sur le marché mondial. Malgré de nombreuses contingences externes et internes en 2025, le secteur minier a rapporté au Trésor public nigérien près de 33 millions USD contre 11 millions l’année précédente.
Le stock d’uranium disponible représente désormais 1800 tonnes valorisées à 380 millions USD. L’année 2026 devrait donc voir la croissance du PIB soutenue par la vente de l’uranium, ainsi que la transformation de l’or avec la création d’une raffinerie et la reprise de la délivrance des permis d’exploration miniers. En quelques années, la nouvelle équipe civilo-militaire à la tête du Niger, à l’instar de ses pairs de l’Alliance des États du Sahel, est parvenue à établir à la fois un cadre institutionnel clair et un rapport de forces équilibré avec ses partenaires extérieurs.
À suivre : Et le pétrole jaillit !
